Le confinement derrière les barreaux aux Baumettes : "les détenus deviennent fous, et nous, on n'est pas protégés"

La ministre de la Justice s'oppose à la libération des personnes en détention provisoire, mais pour faire face à la crise sanitaire du coronavirus, la mesure va s'appliquer à des détenus en fin de peine. Aux Baumettes, les gardiens sont confrontés à plus de tensions depuis la fin des parloirs.
Derrière les murs de la prison, les tensions montent depuis que les parloirs ont été suspendus à cause du confinement.
Derrière les murs de la prison, les tensions montent depuis que les parloirs ont été suspendus à cause du confinement. © CLEMENT MAHOUDEAU/MaxPPP
Il est 6h00. Le soleil n'effleure pas encore la Canebière. Benjamin, nous le nommerons ainsi, quitte son domicile marseillais. Il est surveillant pénitentiaire à la prison des Baumettes.

Depuis le confinement, il a gagné 40 minutes sur son trajet. Un bénéfice appréciable. Le coronavirus n'a pas vraiment changé sa vie de professionnel. Il est dévoué à son métier. Il aime la droiture et les règles.

Parloirs suspendus et cure de désintox 

"Il n'y a pas de stress en particulier, on fait le boulot comme d'habitude, mais c'est vrai qu'on se méfie des détenus à cause de leurs changements de comportement", raconte Benjamin.

"En détention, il y a de la drogue qui circule, ce n'est pas un secret. Jusqu'alors, elle passait par les mailles du filet … aux parloirs". Avec leur fermeture, à en écouter Benjamin, c'est cure de désintoxication obligatoire.

"On a constaté des tensions, beaucoup de tensions, et là, on voit au bout d'une semaine de confinement qu'ils sont en manque de drogue, ils n'ont plus rien".

"La dernière fois, ils ont réussi à contacter une personne extérieure et ils lui ont demandé de faire des projectiles, des cailloux avec des pochons de drogue scotchés dessus, envoyés dans la cour de promenade. On a interpellé la personne et puis on a récupéré toutes les drogues projetées."


"Mais franchement la drogue, avant, c'était un moyen d'apaisement, reconnaît le surveillant, dans la prison, c'est sûr qu'une fois qu'ils ont la drogue, ils sont calmés et ils sont un peu dans leur monde."

Plus d'arrêts de travail

Pour ces surveillants pénitentiaires, la situation se complique car elle génère tensions supplémentaires et agressivités.

"Les détenus sont violents entre eux, ils manifestent leur manque en tapant sur les portes, en faisant du tapage nocturne. Ils deviennent fous, ils tournent en rond... et nous, on n'est pas protégés, on n'est pas prêts, on n'est pas armés, on a juste un sifflet alors face à eux."

Malgré tout, Benjamin rationalise son quotidien. Il sait qu'en cas d'émeutes, de gros renforts sont prévus. Il doit tenir. Il n'y a pas eu de moyens supplémentaires, pourtant, depuis le confinement, les arrêts de travail se succèdent.

Un gardiens pour 80 détenus, sans protection

Dans son bâtiment, ils sont neuf à arpenter les coursives, à gérer l’inquiétude de 300 détenus.

"On a reçu des masques, des FFP2, mais ils ont dit qu'ils n'étaient pas pour tout le monde, juste pour les sanitaires, pour l'infirmerie. Et c'est normal, mais nous, les surveillants, on est sur les coursives, un surveillant pour 80 détenus et on n'a pas de protection." 

Il ajoute : "On sort dehors le soir et les détenus, ils ne savent pas si on respecte le confinement une fois sortis de la prison. Donc ils ont peur." 

Ils ont peur,  ils nous le disent.

"Ils observent tout, poursuit Benjamin, si on a des gants, tout ça. Parce que pour eux, si le virus est dans la prison, c'est à cause de nous, ou des derniers arrivants."

Appliquer les gestes barrières, "impossible"

Il semblerait qu'il n'y ait pas de répit pour la charge mentale de ces professionnels. Bien sûr, ils appliquent les gestes barrières et ils aimeraient tous les respecter. Leur réalité est tout autre.

"C'est impossible de respecter la distance d'un mètre avec les détenus, s'inquiète-t-il. Déjà, quand on réalise la procédure de sortie en promenade, on ouvre les cellules, et il faut bien les refermer. Et donc on est juste à côté d'eux, à proximité."

"On nous dit qu'il n'y a pas de cas avérés dans la détention, mais bon, après on ne peut pas savoir.  On n'est pas médecins, on ne peut pas dire s'il y a des cas ou non. On fait attention. On fait très attention", insiste le gardien de prison.

Ce jeudi, la Garde des Sceaux a confirmé que dix détenus ont été testés positifs, et 450 sont symptomatiques dans les prisons françaises. 

Les cas suspects à l'isolement

"Dès qu'on suspecte un cas, nous le mettons à l'isolement, en confinement total. On n'ouvre pas la cellule. Dans ces cas-là, les détenus sont persuadés de ne pas avoir le virus et ils tapent à la porte, parfois toute la nuit et c'est insupportable !"

"On n'a pas le choix, parce que si on n'applique pas le principe de précaution, on peut contaminer toute la détention."

Il y a quand même plus de 1000 détenus ici, alors s'il venait à se propager, le virus, ce serait impossible de l'arrêter.

Baisser la pression, c'est ce que souhaite Benjamin et c'est désormais la mission de la ministre de la Justice Nicole Belloubet. 

"Nous avons pris deux types de mesures, a-t-elle indiqué sur France Inter, des mesures de protection sanitaire (parloirs suspendus, mais mesures de compensation ; 116.000 masques pour les surveillants pénitentiaires ; une possibilité de confinement pour les personnes qui ont des symptômes), et des mesures permettant de mettre fin à l’incarcération d’un certain nombre de détenus pour soulager la tension pénitentiaire."

Désengorger les prisons surpeuplées

Mardi dernier, la ministre avait mis en place d'autres mesures d'accompagnement, comme la gratuité de la télévision, un crédit téléphone de 40 euros par mois pour rester en contact les proches, un crédit de 40 euros pour "cantiner," c’est-à-dire s’acheter des objets de première nécessité, pour les détenus les plus pauvres et habituellement ravitaillés par leurs proches.

Libertée anticipée certains condamnés 

5 à 6000 prisonniers en fin de peine pourraient bénéficier d'une libération anticipée a indiqué la ministre de la Justice. Dominique Laurens, la procureure de la République de Marseille a confirmé ce jeudi sur l'antenne de France 3 Provence-Alpes que "les juges d'application des peines et les parquets avaient déjà commencé à examiner les situations des détenus qui se trouvent en fin de peine".

Elle précise que "l''ordannance publiée ce matin au journal officiel concerne l'ensemble des condamnés qui ont un reliquat de peine de deux mois d'emprisonnement, mais pour les condamnés à moins de 5 ans d'emprisonnement. Ces situations devront être examinées."

"Lordonnance exclut les condamnés pour des peines de terrorisme, de mutinerie, de mise en danger d'autres détenus et de personnel pénitentiaire, tous les condamnés à des peines criminelles, à des infractions commises sur des mineurs de 15 ans et tous les détenus condamnés pour des violences conjugales",
souligne la procureure de la République de Marseille. 

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société