Confinement : faute de places pour ses morts, l'impossible deuil des familles musulmanes

En confinement, deuils et enterrements posent problème quelle que soit la religion des défunts. Il est impossible pour les familles d'assister aux obsèques. Pour les musulmans, difficile de rapatrier les corps dans les pays de naissance, ou de trouver des places dans les cimetières de la région.
Le cimetière du Canet à Marseille est complet comme les autres cimetières de la ville.
Le cimetière du Canet à Marseille est complet comme les autres cimetières de la ville. © Pierre Robert/Maxppp
Alouani Alawa est conseiller funéraire, il sort du cimetière Saint-Pierre de Marseille, du carré 42 plus précisément, le carré musulman.

Il vient d'accompagner la famille Z*, dans la douloureuse épreuve d'un double deuil à une semaine d'intervalle.

Le patriarche Mohammed Z. est décédé des suites du Covid-19 la semaine dernière. Son fils Abdelkrim vient de le rejoindre. C'est lui que la famille a inhumé ce lundi après-midi.

Les familles sont choquées.

Des funérailles qui n'ont rien à voir avec celles pratiquées avant la pandémie et le confinement.

Si certains cimetières proposent des services vidéos pour assister aux funérailles à distance, ce n'est pas le cas partout.  Et cela ne remplace pas de véritables derniers adieux.

A Saint-Pierre, pour la prière mortuaire, 15 membres de la famille sont autorisés à venir se recueillir, à un mètre les uns des autres.

"C'est mieux que rien, mais cela reste peu et douloureux. D'autant que la toilette religieuse et toute une série de rites habituels ne peuvent pas se faire. Les familles sont choquées et c'est très dur de leur faire comprendre que nous n'avons pas le choix", constate Alouani Alawa.

"C'est très compliqué de faire comprendre aux familles qu'elles ne vont pas revoir les corps une dernière fois et qu'elles ne seront pas toutes présentes au cimetière", explique Ngazou Mohsen, imam de la mosquée Mariam dans le 15e arrondissement de Marseille.

Double peine pour le lieu d'inhumation

Et la douloureuse épreuve peut se transformer en calvaire quand on ne peut tout simplement pas inhumer ses morts là où on le souhaite et respecter les dernières volontés du défunt.

C'est le cas de figure de bon nombre de musulmans en France et notamment dans la région.

A Marseille, le problème de places est réel. Les familles n'ont plus la possibilité d'acheter de nouvelles concessions dans le carré musulman du cimetière du Canet dans le 14e arrondissement. 

Ce carré existe depuis 2003, à la création du Conseil régional du culte musulman (CRCM) en Provence-Alpes. Il vient en supplément du carré 42 de Saint-Pierre et du carré musulman de Vaudran dans le 11e.

Des situations dramatiques

Avec l'arrêt des liaisons aériennes, certaines situations sont dramatiques, comme pour cet homme de 78 ans d'origine algérienne, mort des suites du Covid-19 à l'Hôpital européen, seul et sans famille.

"Il est à la morgue de l'hôpital depuis six jours, son fils m'a appelé depuis l'Algérie, il ne peut pas venir l'inhumer ni faire rapatrier son corps, c'est terrible de vivre cela", indique Abderrahaman Ghoul, vice-président du CRCM Paca. 

L'homme sera enterré, par les services municipaux de la ville, dans la fosse commune du cimetière Saint-Pierre.

Une prière mortuaire sera dite ici par un imam. "C'est la seule chose que nous pouvons faire et c'est une douleur de plus pour les familles", déplore Ngazou Mohsen, imam de la mosquée Mariam dans le 15e arrondissement de Marseille.

Inhumations et exhumations

"C'est dramatique ce qu'il se passe", témoigne Fatima* chargée de l'accompagnement des familles par les pompes funèbres.

"Comme il n'y a plus de place dans les carrés musulmans de la ville, ceux qui ont été enterré en 2009 dans les fosses communes de notre carré à Saint-Pierre, sont exhumés, une réduction de corps est effectuée et ils sont placés en urnes funéraires", détaille Fatima.

Les nouveaux défunts sont alors enterrés à cet endroit. "Les familles ont cinq ans pour organiser le rapatriment au pays s'ils le désirent et seulement si les décès ne sont pas liés au Covid" conclut Fatima.

Coopération entre communes

Dans les Bouches-du-Rhône, toutes les communes n'ont pas de carrés musulmans dans leur cimetière. Ce n'est pas une obligation légale.

C'est le cas à Roquevaire, près d'Aubagne, où une famille n'a pas pu organiser les funérailles de leur père car il n'y a pas de carré musulman. "Mais la coopération entre les deux communes a été très bien organisée", précise Abderrahaman Ghoul, vice-président du CRCM Paca. 

"Cette famille a pu transférer le défunt dans le carré musulman du cimetière d'Aubagne et c'est une très bonne chose. Le préfet de région, Pierre Dartout, est très attentif à ce que tout se passe bien et facilite le dialogue entre les communes et les familles", détaille le vice-président. 

"A Aix-en-Provence, Aubagne et Martigues tout est bien organisé pour les musulmans", reconnaît Alouani Alawa, conseiller funéraire aux pompes funèbres musulmanes internationales, (PFAMI). "Il reste de la place".

Des mesures d'urgences

Mais dans cette cette période particulière, "je demande aux maires qui ne l'ont pas encore fait, de faire un petit effort même temporaire pour proposer une place à nos défunts, le temps que la situation revienne à la normale et que l'on puisse soit trouver une place pérenne ou rapatrier les corps", réclame l'imam.

Un appel qui fait suite au grand appel envoyé par le recteur de la mosquée de Paris, Hafiz Chems-Eddine, aux pouvoirs publics pour la création de nouveaux espaces en urgence en France pour l'inhumation des défunts de la communauté et dans le respect de leurs rites.

Rapatriement sous conditions

Les familles qui le souhaitent peuvent faire rapatrier les corps en Algérie et en Tunisie par avion cargo, en fret.
Le Maroc, lui, refuse ces vols par mesure de sécurité sanitaire.

"Pour l'Algérie, les départs se font uniquement depuis l'aéroport Saint-Exupéry de Lyon, pour tous les défunts de France. Il y a deux vols par semaine, le mercredi et le dimanche, avec à bord seulement 20 cercueils et sans famille", précise Abderrahaman Ghoul, vice-président du CRCM Paca. 

La condition de ces transferts est stricte. Le défunt ne doit pas être mort des suites du Covid-19. Les familles doivent produire un certificat de décès précisant les causes de la mort et de non-contagion.

Les listes d'attente sont longues pour ces départs par avions-cargos.

Certaines familles ont préféré inhumer provisoirement leurs morts dans les cimetières de leur commune. Avec la possibilité d'organiser le transfert du corps, au retour à la vie normale, sans savoir quand ce sera possible.

"Il faut savoir que cette solution est tout à fait contraire à notre religion, une fois que le corps a rejoint sa dernière demeure, il doit reposer en paix. Mais la situation est particulière alors on s'adapte", précise Abderrahaman Ghoul.

"Cette solution est très onéreuse, car cette prestation est facturée deux fois plus cher pour les familles et il faut ensuite procéder au transfert et organiser de nouvelles funérailles".

Les imams de Marseille ont fait une demande commune auprès de la municipalité pour l'achat en urgence d'un terrain afin "d'agrandir la capacité d'accueil des défunts". 

Selon les informations recueillies par Abderrahaman Ghoul, 113 musulmans seraient décédés dans la région pendant le confinement. Contactée, la mairie de Marseille n'a pas répondu à ce sujet.

Cette situation pose aussi une question plus globale, "nous devons réfléchir pour l'avenir et trouver des carrés musulmans pour tous en France et à terme peut-être que les nouvelles générations ne se feront plus rapatrier", interroge Abderrahaman Ghoul.
 
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