"Ma mère est morte pendant le confinement" : comment organiser un rituel d'obsèques ?

Une de nos journalistes a perdu sa mère il y a quelques jours. Elle était résidente dans une maison de retraite de Vitrolles. Cela faisait un mois que notre consoeur ne l'avait pas vue à cause du confinement. Des obsèques et un deuil dans des circonstances très particulières qu'elle nous raconte.
 

Un rituel funéraire à la maison en plein confinement de Covid-19
Un rituel funéraire à la maison en plein confinement de Covid-19 © Magali Gazzano - FTV

Ma mère est partie dimanche dernier. Au petit matin, un message de mon père qui me demande de le rappeler d'une voix à peine audible, il peine à articuler. Un autre d'une infirmière de l'EHPAD de Vitrolles qui essaie de prendre un ton neutre pour me faire la même demande. Cela fait des mois que je me prépare à cet événement, je prends sur moi, il va falloir gérer.

Visites interdites

Un pincement au coeur, il y a un mois que je n'ai plus vu ma mère. Visites interdites, puis confinement dans les chambres, c'était déjà difficile. C'est le moment qu'elle a choisi pour partir, ça ne m'étonne pas. Le seul plaisir qu'il lui restait était de voir les autres en mouvement autour d'elle. Elle est morte dans l'isolement. Je me dis que ce n'est peut-être pas si grave, elle souffrait d'Alzheimer et était déjà isolée dans sa tête. Je me raisonne en me disant que ce qui me fait souffrir, c'est le regard que je porte sur cette situation, puisque son regard à elle, je ne le connais pas et je n'en saurai jamais rien. Alors, je positive.

Mais comment positiver aussi concernant le déroulé des obsèques ?
Les obsèques par temps de confinement
Les obsèques par temps de confinement © Eric Mancini
 

Une seule personne autorisée à voir le corps

Ma mère a choisi l'incinération. On lui a trouvé une place dans une chambre funéraire. Il faut faire vite. L'EHPAD n'est pas équipé pour garder un corps. Il faut mettre en place la prise en charge du corps. On imaginait la voir une dernière fois. C'est non ! Une seule personne peut la voir, ce sera mon père.

Pas plus de dix personnes aux obsèques

L'intervenant des pompes funèbres me dit qu'on vient de rouvrir l'accueil aux familles. On a le droit d'être 10 personnes aux obsèques. On se dit qu'on a de la chance, même si les cérémonies religieuses ou civiques ne sont plus autorisées, on pense dire quelques mots, une prière, tous en cercle autour du cercueil pour marquer notre solidarité...Mais non, ce n'est pas possible. On me précise que deux personnes entrent, puis ressortent, puis les deux suivantes, etc...

"C'est inhumain"

Là, c'est l'anéantissement, un seul mot arrive sur mes lèvres : c'est inhumain !
Cercueil en salon individuel
Cercueil en salon individuel © Magali Gazzano
 

L'apparition des rites funéraires

Le rite funéraire est un ensemble de gestes et de paroles qui accompagnent la mort d'un être humain, pour lui rendre hommage, l'accompagner grâce à une cérémonie. Les anthropologues considèrent que les rituels funéraires sont un des fondements du passage à la civilisation. Ils indiquent aussi le niveau de socialisation d'un groupe. Bien que ces rites semblent relever la plupart du temps des religions, depuis quelques années des rituels civiques ont fait leur apparition. Quoi qu'il en soit, en période de douleur et de deuil, les humains se réunissent pour partager et rendre hommage au défunt.

Le Covid 19 est passé par là !

Pour cause de Covid 19 et de mesures de protection, plus question de cérémonies, qu'elles soient religieuses ou civiles. La priorité étant de se protéger et de protéger les autres, il est clair que l'hommage à un mort, ça passe après. Même les professionnels des Pompes funèbres en sont affectés.
 
Eric Mancini, Conseiller funéraire-Pompes Funèbres Pueyo
Eric Mancini, Conseiller funéraire-Pompes Funèbres Pueyo © Eric Mancini

Eric Mancini est conseiller funéraire aux Pompes Funèbres Pueyo à Saint-Victoret. Depuis 38 ans, il est très impliqué dans cette profession qui est une véritable passion. L'aide aux familles est très importante dans un moment aussi douloureux.

Des mesures drastiques

Eric Mancini nous explique que depuis maintenant 3 semaines, les règles liées au confinement concernant les obsèques sont un peu à géométrie variable selon les moments et les lieux. Dans un premier temps, l'accueil aux familles a été fermé afin de supprimer tout contact avec les défunts. Puis, il a été rouvert avec des mesures drastiques de sécurité.
C'est ainsi que, par exemple au Funérarium d'Aix-en-Provence, la salle omnicultes a été fermée. Plus aucun culte n'est toléré.

Pas plus de 20 personnes 

Le cerceuil est dans une petite pièce. La famille a le droit de venir s'y recueillir deux personnes à la fois, espacées d'un mètre. Interdiction de toucher le cercueil. L'accueil est limité à 10 personnes en espace fermé, 20 personnes dans un cimetière en comptant le personnel des Pompes funèbres. La police veille à ce que ce quota soit respecté. Eric Mancini explique que les gens comprennent, plus ou moins. Pour les gens du voyage, par exemple, le problème semble insurmontable.

Variable d'une ville à l'autre

Il existe une réglementation funéraire de base  à laquelle viennent s'ajouter les mesures supplémentaires prises par les maires. Donc, la situation est variable d'une ville à l'autre. C'est ainsi que la ville de Martigues a maintenu la fermeture complète des obsèques aux familles.

Des démarches dématérialisées

Au niveau du travail des professionnels du funéraire, toutes les démarches sont dématérialisées avec les mairies, et au maximum avec les familles. Les échanges de documents se font préférentiellement par mail. Lorsque les personnes ne sont pas équipées en matériel informatique, elles ont le droit de se rendre à l'agence, une seule personne à la fois.

Concernant toutes les manipulations des corps, combinaison, gants et masque sont de rigueur.
On évite que les familles se croisent. On respecte l'espacement au maximum, ce qui fait que les sites sont un peu engorgés. Tout cela prend davantage de temps. Les corps peuvent attendre 6 jours en chambre funéraire, ce qui est le maximum légal, le minimum étant de 3 jours.

Je vis un sentiment de culpabilité

Pour ceux qui vivent cette situation, la douleur est là, elle s'installe, avec un sentiment d'injustice, d'irrespect, de culpabilité. C'est ce que vivent mes proches, c'est aussi ce que je vis. Ces mesures de confinement nous rendent inhumains. Une seule idée m'obsède : il y a quelque chose à faire. Changer de paradigme, comme on dit. Sortir des sentier battus, innover, être créatif. Le rituel, on le fera quand même !

Je décide d'un rituel spécial confinement

D'après des spécialistes de physique quantique, le temps et l'espace n'existent pas, ne seraient qu'une illusion. Dans ce cas, inutile d'être tous au même endroit pour pratiquer un rituel. Inutile d'être au crématorium, inutile de le faire le jour de la crémation. Je décide que ce sera jeudi à 16h. Et j'imagine le déroulé de mon rituel. C'est très personnel, j'y mets ce que je veux. Et cela me fait tellement de bien que je rappelle toutes les personnes qui ont connu ma mère pour leur proposer de se joindre à moi, virtuellement, nul besoin de technologie. Une connexion d'âme à âme, on fait tous la même chose en même temps.

Le Covid 19 muté en amour

Je suis accueillie dans mon projet avec énormément d'enthousiasme et de soulagement. C'est comme si chacun se réappropriait la situation, comme si chacun devenait acteur de sa propre réalité au lieu de subir. Subir un choix qui n'est pas le sien et qui est un non-sens du point de vue humain. J'ai l'impression que cette épreuve, au lieu de nous accabler, nous fait grandir. Nous jetons des ponts par dessus les difficultés, des ponts d'une âme à l'autre qui sont autant de contaminations de l'amour. Le Covid 19 muté en amour. Un pied-de-nez ultime à la mort.
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