Covid : fêtes clandestines, apéros sauvages, des transgressions nécessaires en temps de crise

Lors du premier confinement, une forme de sidération nous empêchait de braver l'interdit… La crise dure, vivre ensemble est essentiel pour l'être humain : la fête est l'un des moyens les plus marquants de faire du lien, interdite ou pas. On en parle ce soir dans un nouveau numéro du 18.30.

Une soirée clandestine organisée à Marseille début décembre 2020.
Une soirée clandestine organisée à Marseille début décembre 2020. © France Télévisions

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Ces jeunes, ces stigmatisés. Critiquer "les jeunes" n’est pas nouveau… Ah ces jeunes ! Ils font n’importe quoi, ils sont responsables de cette épidémie qui dure…

Sandra Hoibian, docteure en sociologie, directrice du pôle société au Credoc (Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Vie), rappelle que les jeunes très souvent stigmatisés, sont finalement les plus touchés par la crise sanitaire actuelle. Non pas par le Covid-19, mais par ses conséquences.

Leur vie a énormément changé : plus de cours en présentiel depuis presque 1 an, plus de possibilité de petits boulots (souvent en restauration), et ils vivent pour la plupart dans des petits logements… Ils vivent donc seuls, ne peuvent plus travailler ni faire du sport, sont parfois dans la précarité la plus difficile en faisant appel à la solidarité pour manger…

Ne pas avoir de liens sociaux dans sa petite chambre, ne pas aller à la fac’ ne plus pouvoir sortir, on est quasiment dans la maltraitance : en transgressant on se maintient en vie !

Sandra Hoibian

D’après une enquête de l’Observatoire National de la Vie Etudiante, 50% des étudiants interrogés ont déclaré avoir souffert de solitude ou d’isolement pendant le confinement les signes de détresse psychologiques. Au 2e confinement, certains ont décidé de faire la fête.

Faire la fête : une question de survie

Cette crise révèle également selon la chercheuse la frontière entre les foyers bien installés et les étudiants… Les sacrifices demandés face à la crise sont gérables pour une famille, mais pour tout le reste de la population, les consignes sont plus difficiles à suivre.

La fracture entre le foyer traditionnel est encore plus fort entre le "dedans" et le "dehors" : la famille vit normalement dedans, et les jeunes… sont dehors : le sacrifice est d’autant plus grand qu’ils n’ont pas les moyens ni l’espace pour recevoir des amis… Mais ils le font tout de même. 

"La fête c’est le moment de rencontre : combien de couples se sont rencontrés dans des fêtes ! Quoi de plus important que de rencontrer de nouvelles personnes, de créer de nouveaux liens pour ces jeunes au début de leur vie sociale, les fêtes ne sont-elles pas également des rites de passage à l’âge adulte ?", explique Sandra Hoibian.

Certains traitent les jeunes d’individualistes, mais la fête crée du collectif… C’est là que se créent les échanges, l’entraide, et on s’échappe du quotidien et de la réalité, l’être humain a besoin de rêver de créer.

Sandra Hoibian, questionne également sur les fêtes dites "essentielles" par le gouvernement, et chères à nos cœurs : "À choisir entre Noël et le Nouvel An, les jeunes choisissent le Nouvel An ! Et le couvre-feu a été établi… le jour de l’an !"

Ces adultes, qui assument

Même les adultes se lâchent. Notre vie est réduite au travail forme de routine : la vie c’est l’imprévu. Là rien n’est prévu, la routine est infinie c’est déshumanisant d’après la sociologue.

Il y a donc la même envie de transgresser du côté des "adultes", ces jeunes salariés, trentenaires, de la 40aine voire des quinquas qui "en ont marre de cette situation qui dure".

Pour Emilie, 42 ans, chargée de mission dans une institution : "Je n’ai jamais vu la police dans mon quartier depuis le 1er confinement, j’avoue, j’ai transgressé 2 ou 3 fois, je suis rentrée en catimini chez moi vers 3 heures du matin au 2e confinement."

Mais rajoute-elle rapidement : "On fait ça en prenant un maximum de précautions : on ouvre les fenêtres souvent, on ne pose plus son verre n’importe où comme je le faisais souvent, on ne mets plus de tapas ou autre sauces en commun pour manger, et quand on danse, on aère… ou on va sur la terrasse… A 5 ou 6 max', car si on se fait repérer par des voisins on pourrait craindre la visite des policiers…"

C’est comme si on était des ados, dans la transgression, c’est génial !!! On a une montée d’adrénaline en plus par peur de l’amende et finalement, ça fait du bien !

Emilie, 42 ans

Pour Guillaume, 30 ans, salarié dans une entreprise de téléphonie, "Les apéro Skype ça va un moment, mais trinquer en vrai, parler à quelqu’un, c’est la base de notre vie non ?"

"Dernièrement, j’ai fait une soirée avec une amie, juste à 2 hein, que je n’avais pas vue depuis 3 mois à cause de la crise, on a passé seulement deux heures ensemble, je suis rentré après le couvre-feu, j’assume, mais quel bonheur ! J’ai pris ma dose de socialisation pour un mois", dit-il avec amertume mais sincérité en même-temps :

On vit une situation tellement incroyable, que même boire un coup devient extraordinaire !!!

Guillaume, 30 ans

Echappatoire à la souffrance psychologique

Après les fêtes, Ysabelle Delmas, psychanalyste et hypnothérapeute, n’a plus de patients malheureux, car transgresser "fait du bien". Alors pourquoi désobéissons-nous ?

"Parce que les gens n’en peuvent plus : depuis le début de la crise, tout le monde s’interroge sur le fond, et beaucoup de choses nous apparaissent incohérentes, stupides ou inadaptés, avec un flot d’informations alarmantes : plus personne n’y comprend rien et on lâche !"

"Mes patients vont bien car ils ne se sont pas sacrifiés pour se sentir vivants : ils n’ont plus envie de se priver car dans le fond, la plupart n’ont plus peur, et faire la fête c’est le plaisir de se sentir vivant : si on voit plus ses amis que fait-on sinon travailler seulement ? Mes étudiants en consultation sont biens car ils dérogent régulièrement…"

L’angoisse a fait la place au raz-le-bol.

Le besoin du lâcher-prise l’emporte sur la peur du virus, pour toutes les couches de la population.

Transgresser en tant qu’adulte est normal, si vous transgressiez jeune, poursuit la psychanalyste.Votre cerveau, est terminé (connexions neuronales établies) autour des 25 ans et il reste le même, malgré les changements dans votre vie. : si vous étiez fêtard jeune, vous restez un peu fêtard, moins souvent mais le fond est là… Avec un peu plus de sagesse.

"On reste les mêmes dans le fond, et en plus, en tant que français : Je fais ce que je veux, mais pour qui se prend le gouvernement pour me dicter ce que je dois faire chez moi ? L’atteinte à la liberté du Français est si sensible… Mettre mémé à côté pour le repas de Noël nous a tous fait rire… Et personne ne l’a fait, même les mémés étaient contre !", conclut la psychanalyste.

Ce que vous risquez

La police dans le département des Bouches-du-Rhône a recensé pendant la période de fin d’années, 18 fêtes clandestines, stoppées par les forces de police avec, 330 personnes verbalisées et 15 organisateurs poursuivis.

La préfecture de police déclare assure des contrôles réguliers dans le département des Bouches-du-Rhône, et les forces de l’ordre sont intraitables avec ceux qui ne les respectent pas, notamment sur l’organisation de « soirées clandestines », et déploie régulièrement à chaque signalement des patrouilles pour détecter des fêtes clandestines.  

Le décret du 29 octobre 2020 est décliné sous forme d’arrêté dans la région, et vous risquez donc si vous êtes contrevenant d’être verbalisé pour non-respect du couvre-feu d’une amende 135€ et d’une amende supplémentaire si vous ne portez pas de masque, soit 270 euros…

Et lorsque les forces de l’ordre mettent fin à la fête, ils interpellent les organisateurs qui seront poursuivis pour mise en danger d’autrui, passible de un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende.

La préfecture de police a également verbalisé plus de 370 établissements pour ouverture illégale dans le département depuis la mise en place des mesures concernant les établissements recevant du public (ERP) le 26 août 2020.

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