TEMOIGNAGES. A Marseille, une année covid par ces petits commerces non essentiels

Des commerces en péril et l’ombre d’un troisième confinement. Avec la crise sanitaire en toile de fond, France 3 Provences-Alpes a voulu prendre le pouls des petits commerçants. Fleuristes, coiffeurs ou libraires, ils témoignent de leur état d’esprit.

Composition de bouquet floral
Composition de bouquet floral © Marion.BD/FTV

Sous un grand soleil, ça grouille ce mardi matin dans l’hyper-centre de Marseille.  Les sacs de courses, les pas rapides remontent et descendent la rue de la République. Si l’énergie est habituelle pour une grande ville, la situation globale, elle, ne l’est pas. Les masques donnent le ton. Grave. Et il y a les vitrines vides, les restaurants fermés. Un rideau baissé. Puis deux. Puis trois.

"Après le déconfinement en mai, on pensait vraiment que c’était fini". Chahrazede a ouvert sa boutique d’art floral en 2020. Les mains plongées dans un bouquet, elle raconte son année "difficile". Ce mot reviendra beaucoup aujourd’hui.

La fleuriste a connu un démarrage léger en juillet, un mois d’août "mort" avec les départs en vacances. Et puis le deuxième confinement. Des dizaines de bottes de fleurs jetées, bradées avant une fermeture précipitée. Pour un à deux bouquets vendus par jour en click-and-collect.

Des commerçants en suspens avant un possible troisième confinement

Chahrazede bénéficie des aides de l’état. Elle peut tenir. Un peu. Derrière son sourire réservé, elle est résignée. Et elle n’est pas la seule. A quelques minutes de là, dans une petite rue derrière le vieux port, Younes tient seul le petit salon de coiffure familial. Normalement, avec ses deux frères ils coiffent des touristes et une clientèle d’habitués.

Mais maintenant il n’y a plus de touristes. Ses fidèles clients viennent moins et Younes "ne sait pas pourquoi". Le salon est vide ce matin. En fond sonore, trois canaries dans une cage remplacent le bruit de l’habituel sèche-cheveux.

Pendant le confinement Younes sortait coiffer à domicile, des amis par-ci, des connaissances par-là. "Pas le choix". Derrière son masque noir, un regard inquiet. Et pour cause chacun des frères passent d’une paye de 2.000 euros brut par mois à 800 euros. Là encore, "on attend".

En sortant du petit salon, la rue est déserte. Pour une porte ouverte (celle de Younes), dix rideaux de bars et restaurants sont baissés. Pourtant à deux minutes à pieds le contraste est saisissant. Sur le Vieux-Port, le trafic reprend et le marché aux poissons brasse beaucoup de monde comme a son habitude.

 

Les commerçants font preuve d’une capacité d’adaptation phénoménale

Anne CASTRIEN déléguée régionale de l’association 60.000 Rebonds Sud

 

Direction un commerce plus fortuné. Roland Alberto tient une librairie proche de La Canebière. Pour le patron de L’Odeur du Temps, "les librairies de centre-ville ont bénéficié d’une ferveur exceptionnelle et d’un soutien énorme de l’opinion publique, de l’Etat et des institutions officielles". Force est de constater que ce midi, la boutique est remplie.

Le libraire s’en tire même avec un chiffre d’affaires quasiment égal à l’année 2019. Oui, les aides financières ont vraiment aidé. Mais le plus frappant est la capacité d’adaptation exceptionnelle déployée par tous les petits commerçants.

L'Odeur du Temps à Marseille
L'Odeur du Temps à Marseille © Marion.BD/FTV

Sur les portes et vitrines des commerces environnants, des écriteaux rappellent poliment les gestes barrières. Partout un même décor de plexiglass devant les caisses, de gel, de masques. Les horaires d’ouverture ont encore changé eux-aussi, couvre-feu oblige.

Roland le reconnait. Même rassuré par un bilan financier stable, les contraintes logistiques du click-and-collect puis du couvre-feu sont "épuisantes" pour les petites structures. Comment font les autres ?

Les aides de l'Etat, la soupape de décompression

Les autres, ils font "comme ils peuvent". Pour Anne Castrien, déléguée régionale de l’association 60.000 Rebonds, "toutes les mesures sont bonnes pour essayer de maintenir une activité". Maintenant tout le monde sait travailler en confinement ou sous couvre-feu.

L’association est un témoin quotidien de la bonne volonté des petits commerçants. Elle accompagne des entrepreneurs en pleine procédure de liquidation ou en cessation d’activité à rebondir professionnellement.

Contrairement aux idées reçues, dans le centre de Marseille, les boutiques fermées et les panneaux à vendre ne reflètent pas encore l’impact de la crise économique annoncée. Combien d’entrepreneurs mettent la clef sous la porte en ce moment dans les Bouches-du-Rhône ?

Alors que les rumeurs de fermetures définitives s’accumulent, l’association n’a pour l’instant aucun chiffre à communiquer. La raison est très simple. Le pire n’est pas encore arrivé. "Imaginez une cocotte-minute", avec pour couvercle les aides de l’état. Pour Anne Castrien, à l’intérieur, "ça bout". Même sans chiffres significatifs pour l’instant il y a bien des raisons de s’inquiéter.

Retrouvez notre échange en intégralité avec Anne Castrien :

Interview d'Anne Castrien, déléguée régionale de l'association 60.000 Rebonds Sud

Les commerçants témoins des nouvelles habitudes de consommation

La déléguée régionale de l’association 60.000 Rebonds est inquiète pour les commerçants. Pour elle, malgré les aides, ce n’est pas sûre "qu’en s’endormant le soir ils soient complètement sereins", conclue Anne Castrien à la fin de l’entretien.

Le temps est plus aux cheveux blancs qu’aux couleurs de printemps. Rue de Breteuil, un petit salon d'esthétique et de coiffure est vide. La gérante Assia retient ses larmes : "on attend, on s’adapte, on prend sur soi." S’il est facile de parler d’effondrement, la réalité du terrain montre des travailleurs qui font face. Et du courage surtout.  

"Je ne me paye plus depuis mars". Les aides de l’Etat l’ont aidée mais seulement pour payer ses charges et son loyer.

La moitié de ses habitués ne sont plus revenus se faire coiffer. "On ne les voit plus“. Pour elle, "ils ont peur de sortir". Sans le retour de sa clientèle au salon, la situation risque de devenir difficile. 

Rue Sainte un autre coiffeur se livre, plus optimiste. "Il y a pire que nous". Pourtant Christian, aussi a été impacté sur son activité. "Le cœur n’y est pas, car la fête n’y est plus." Faute de soirées, mariages et anniversaires, les habitudes ont changé. Il estime à 30% la baisse de son activité.

Malgré cette perte de chiffre d’affaire, pour le coiffeur, les aides de l’état sont un soulagement. Des aides de l’Etat qui dureront jusqu’à quand ? Témoin de la fermeture de nombreux bars et restaurants de la rue, Christian se pose la question.

Et pour cause la réouverture des lieux de fête et de restauration n’est pas au programme comme annoncé par Olivier Véran. Avec une reprise envisagée vers le 6 avril à minima, Christian s’inquiète pour tous ceux qui mettront la clef sous la porte. L’effet boule de neige terrorise. Pour lui, l’hécatombe des restaurateurs aura un impact sur l’attractivité du quartier, c’est certain.

Stéphane, boutique South Denim
Stéphane, boutique South Denim © Marion.BD/FTV

"On ne sait pas où on va". Pour Stéphane, vendeur de prêt à porter dans la même rue, le changement des habitudes de consommation dérègle tout. Il a ouvert sa boutique en août dernier. "Au bon moment", lâche-t-il.

Le télétravail déboussole autant le public que les commerçants. "Fini le shopping entre midi et deux". Lui aussi se méfie de la baisse de fréquentation provoquée par une fermeture massive des établissements aux alentours. Seule recours pour pallier au manque de vente physique : la vente par internet. A la fois opportunité et menace, Stéphane craint que cela bouleverse les habitudes de consommation des clients.

Pour lui, l’adaptation au click-and-collect n’est pas seulement un plus. Il est devenu indispensable pour sauver son activité.

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