Drame de la rue d'Aubagne : cinq ans après certains délogés "ont honte d'avouer qu'ils ont toujours des blessures"

Alors que le quartier populaire de Noailles, en plein centre-ville de Marseille, s'apprête à commémorer pour la 5ᵉ année le drame de la rue d'Aubagne, la présidente de l'association "Marseille en colère", dans son livre à paraître, évoque le début de la résilience et la nécessité d'un plan national sur la question du logement insalubre.

En 2018, les numéros 63 et 65  de la rue d'Aubagne disparaissaient brutalement de la carte. L'effondrement de deux immeubles a abandonné les familles endeuillées des huit victimes  ainsi que des centaines de relogés face au vide et à l'incompréhension. Cinq ans plus tard,  le dossier se referme pour la justice, mais c'est une ville entière qui porte les cicatrices de ce drame. 

À l'occasion de la commémoration annuelle, Kaouther Ben Mohamed publie le 3 novembre un livre intitulé 63 et 65 rue d'Aubagne, le drame d'une ville méprisée. Le recueil notamment de cinq témoignages d'habitants, dont l'objet est, dit-elle, de " graver pour l'éternité la réalité et la parole des délogés". Médiatique et controversée, la présidente de l'association Marseille en colère, connue pour son franc-parler, répond aux questions de France 3 Provence-Alpes et ne mâche pas ses mots. 

France 3 Provence-Alpes : vous avez rédigé ce livre au cœur de l'été, en l'espace d'un mois, pourquoi cette urgence à écrire, cinq ans après le drame ? 

Kaouther Ben Mohamed : Ce livre s'est imposé à moi naturellement et s'est fait tout seul. Je suis plongée dans ces histoires, dans ces combats depuis le 5 novembre 2018, mais pour autant je voulais que la parole des délogés soit la leur, authentique et sincère, sans qu'apparaisse l'empreinte de Marseille en colère. Pour garantir une certaine neutralité, j'ai tenu à confier le recueil des témoignages à Cécile Silvestri. Elle anime des ateliers d'écriture et a su aider les cinq familles à retranscrire leur réalité avec leurs mots. Il y a aussi d'autres contributions, de professionnels, d'avocats, qui ont vécu ce drame et cela s'est fait si facilement pour tout le monde que j'ai compris que c'était le bon moment pour démarrer le travail de reconstruction.

Cinq ans, c'est un cap dans le processus de résilience ? 

Apparemment, ni les familles ni moi n'avions passé ce cap auparavant. Il y a eu le traumatisme, ces milliers d'évacuations d'habitants qui pour certains sont toujours à la rue et pour lesquels l'association conduit encore des actions en justice... Dans ce brouhaha, cette intensité, cette urgence absolue à régler des dossiers, le travail de résilience n'a pas pu commencer.

Les habitants ont le droit d'avoir une douleur, une cicatrice et de commencer à se soigner. À l'association, nous sommes prêts à les accompagner dans ce travail de réparation.

Kaouther Ben Mohamed, fondatrice de l'association Marseille en colère

France 3 Provence Alpes

Depuis peu, l'enquête est bouclée, les délogés peuvent enfin passer à l'étape d'après : se reconnecter avec leurs enfants, à leur vie. C'est le temps de la compréhension, de l'acceptation et de la résilience. Certains ont honte d'avouer qu'ils ont toujours des blessures, refusent de se plaindre au motif que d'autres sont encore dehors et nous les invitons à s'occuper d'eux et à se soigner, en fait.

Comment avez-vous choisi les témoignages ?

Cinq familles pour les cinq années. Il fallait que ce soit représentatif de la diversité des situations traumatisantes, à la fois semblables et tellement uniques. Il y a cinq profils, des familles, des mères célibataires, des délogés qui ont perdu leur parent pendant cette période, une mère victime récemment d'un marchand de sommeil aujourd’hui sans solution sécurisée.

Une mère de sept enfants placée durant cinq ans dans un logement provisoire vient juste de signer un bail définitif, il lui faut désormais le temps de s'approprier ce logement comme étant définitif.

Kaouther Ben Mohamed, présidente de Marseille en colère

France 3 Provence-Alpes

Il ne faut pas oublier qu'il y a eu en cascade des centaines d'arrêtés de péril, des évacuations sans prise en charge et que des cas ne sont pas encore réglés. Je resterai là pour accompagner ces familles, ce livre ne signe pas la fin de mon engagement auprès d'elles.

Quels sont les rapports de votre association avec la nouvelle municipalité ?

Je suis plus inquiète avec la majorité actuelle qu'avec la précédente et je ne pensais pas dire cela un jour. C'est trois ans de mépris, d'absence de concertation pour sauver des gens, une incompétence et une inconséquence qui débouchent sur la mise en danger délibérée de Marseillais. Lorsque les collectivités sont défaillantes, c'est à l'État de prendre le relais et de mettre en place des services pour sécuriser ces milliers de personnes précaires, qui sont pour la plupart des femmes de tous les âges, victimes numéro un des violences sociales dans notre pays.

Le drame de l'habitat insalubre et indigne dépasse largement les frontières de Marseille. J'en appelle à un vrai plan Marshall sur 30 ans pour sécuriser le logement dans toute la France.

Kaouther Ben Mohamed, accompagne des délogés depuis 5 ans

France 3 Provence-Alpes

Vous esquissez des solutions dans ce livre pour la sécurisation du logement en France...

J'en appelle à un "plan Marshall" de sécurisation du logement, qui rassemblerait majorité en place et oppositions, signé des élus de tout bord, les engageant au-delà de leur mandat. Un seul mandat ne suffira jamais à résoudre les problèmes et ce plan imposerait 30 ans de courage politique, de compétence et de travail, de la part des élus, des collectivités et des services de l'État. Le droit et la loi ne sont pas respectés en France pour les propriétaires défectueux et je dévoile des idées faciles à mettre en place pour protéger à la fois les locataires et le portefeuille des propriétaires. Avoir un toit sur la tête, digne, sécurisé au niveau sanitaire et structurel, accessible financièrement est un droit fondamental qui n'est pas respecté aujourd’hui au pays des droits de l’homme et du citoyen.