Journée nationale de la déportation : le témoignage de Denise Toros-Marter, rescapée des camps de la mort

En pleine crise du coronavirus, c'est ce dimanche la Journée nationale de la déportation. Pour honorer la mémoire des victimes des cérémonies virtuelles sont organisées. L'occasion de (re)partager des témoignages. Comme celui de Denise Toros-Marter, rescapée marseillaise des camps de la mort.

Illustration. Une rose blanche posé sur l'une des tombes du mémorial des victimes de l’Holocauste à Berlin.
Illustration. Une rose blanche posé sur l'une des tombes du mémorial des victimes de l’Holocauste à Berlin. © JOHN MACDOUGALL / AFP
Nous l'avions rencontrée en 2019 pour les 75 ans de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau. Des souvenirs difficiles pour Denise Toros-Marter.

Et pourtant, à 92 ans, elle témoigne inlassable auprès de milliers d'élèves des écoles de la région Paca de cette partie de sa vie passée dans le camp d'Auschwitz-Birkenau en Pologne. 

Elle n'avait alors que 16 ans...

C'est le 13 avril 1944 que la milice marseillaise vient rafler la famille Marter. Denise, l'un de ses frères, ses parents et sa grand-mère sont arrêtés et livrés à la gestapo. La famille est juive. Elle a été dénoncée par un voisin.

"Mon père avait sous-loué une partie de son garage pour entreposer les planches de la menuiserie voisine... Le manoeuvre qui faisait les aller-retours a dénoncé des camarades réfractaires au Service de travail obligatoire, et il nous a dénoncés comme juifs, moyennant 50 francs par tête de pipe".

Les cinq membres de la famille Marter (l'autre frère de Denise a évité l'arrestation et a pris le maquis) sont conduits au camp de transit de Drancy.

Gardant ses parents en otage, la milice oblige Denise à aller faire le ménage dans une famille de gendarme.

Ce sera "l'un de mes pires souvenirs", raconte la rescapée. "La femme me méprisait, me dédaignait, comme si je n'étais rien. Etre traitée ainsi par une Française m'a fait le plus grand mal.... Ma famille était en France depuis huit générations". 

A Drancy se préparent les wagons à destination du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Denise ne sait pas encore qu'elle et les siens vont y être aussi conduits. Elle demande à des détenus "où partent tous ces convois?"

Des déportés d'Europe de l'Est parlant yiddish, lui répondent par un mot inconnu... Pitchipoï. 

Et Pitchipoï en yiddish, c'est un village imaginaire. Et Pitchipoï, c'était Auschwitz...

La famille Marter monte alors dans le convoi, et voyage dans des conditions de transport particulièrement éprouvantes pour la grand-mère de Denise âgée de 72 ans. 

Arrivée en gare d'Auschwitz, "on ouvre la porte du wagon"...

Des hommes en costume rayé nous disent en français : Que les femmes âgées prennent les enfants avec elles. Donc on se dit : "elles vont dans un camp familial..."

Les femmes et les hommes sont séparés, puis Denise perd elle-même sa mère et de sa grand-mère. 

"Ma mère et ma grand-mère, où est-ce qu'elles sont ?"

Le premier jour on ne nous a pas répondu. Le deuxième jour on nous a dit : "Ta mère et ta grand-mère, elle sont là", en montrant du doigt les cheminées qui flambaient...

La mère et la grand-mère Marter ont été gazées dès leur arrivée. Le père, atteint d'une infection, le sera aussi.

Seul André, le frère de Denise, survit comme elle à l'enfer concentrationnaire. Lui est dans le camp d'Auschwitz, elle dans celui de Birkenau, à quelques kilomètres de là. 

Enfer et humiliation sont le lot quotidien de ceux qui échappent à la mort. 

Comme ses autres co-détenues, Denise est contrainte à de nombreuses tâches, comme celle dédiée à la vidange des latrines.

"C'était le commando de la merde... On transportait une citerne pleine d'excréments qui venaient des WC en longueur, des trous où on faisait nos besoins, et on allait les verser dans un lac ...".

Les déportées sont obligées de pousser la citerne jusqu'à ce lac d'excréments. Un jour, une femme hongroise tombe dans le lac sous les yeux des surveillants hilares. 

"Alors que les kapos étaient là à se tenir le ventre et à se gondoler parce qu'elle était tombée dans le lac, il a fallu la rattraper, je ne vous dis pas dans quel état..."

"Ca, ça faisait partie de la recherche d'indignité, du manque de dignité. On voulait d'abord nous faire perdre notre dignité avant de nous faire perdre notre vie".

De ces années terribles, la rescapée en a consigné les souvenirs dans un cahier d'écolier, dès sa libération du camp. 

Des notes qui lui serviront à éditer son livre de témoignage sur ces années d'horreur intitulé "J'avais 16 ans à Pitchipoï".

Quelques années plus tard, en 1992  Denise Toros-Marter fondera avec Alain Chouraqui le Site mémorial du Camp des Milles, l'un des rares camps d'internement et de déportation resté intact en Europe.

Ils feront oeuvre de témoignage, et de pédagogie afin "d'apporter des clés de compréhension du présent". Le site accueille désormais plus de 120000 personnes chaque année. 

Pour sa vie de témoignage et d'engagement, Denis Toros-Marter s'est vue décerner le titre de commandeur de la légion d'honneur, des mains de Serge Klarsfeld lui même, l'avocat spécialisé dans la recherche des anciens criminels de guerre.

"Pour que plus jamais"

30 ans de persévérance et de combat ont été nécessaires pour que le Site mémorial du Camp des Milles voit le jour en 2012.

Ce dernier camp français d’internement et de déportation encore intact a été aménagé en lieu de mémoire, d'éducation citoyenne et de culture, "pour que plus jamais" cette histoire ne se reproduise. 

Entièrement administré par des Français, il a vu passer pendant la guerre près de 10000 personnes réfugiées en France, par fuite du totalitarisme, du fanatisme et des persécutions en Europe. 

Il y eut beaucoup d'artistes et d'intellectuels dont les écrits et peintures murales demeurent encore inscrits sur les murs. 

Mais il y eut aussi ces 2000 juifs partis de ce camp pour les sites d'extermination d'Auschwitz et Birkenau.
© Gérard Julien /AFP
Présidé par Alain Chouraqui, directeur de recherches émérite du CNRS, le Site mémorial du Camp des Milles accueille chaque année 68.000 jeunes et 125.000 visiteurs. 

"Nous proposons des visites et des ateliers aux jeunes, scolaires ou non", explique Alain Chouraqui.

Nous leur expliquons, comme aux adultes, les engrenages que nourrissent des extrémismes identitaires, et qui ont dans l’histoire produit tous les génocides.

"Aujourd’hui de tels extrémismes émergent à nouveau, les radicalisations islamistes et nationalistes, qui s’alimentent les unes et les autres. Le Camp montre lui-même jusqu’où cela peut mener, par quel processus, et comment on peut y résister".

Vers un basculement autoritaire ? 

L'étude des mécanismes humain impliqués dans cette montée des extrémismes a permis de repérer "les trois étapes qui permettent d'arriver au pire. Nous en sommes à la deuxième en France, celle qui peut avoir un basculement autoritaire", précise le président de la Fondation du Camp des Milles. 

D'où la nécessité de rappeler encore et toujours les erreurs et horreurs du passé. 

"Les leçons de cette terrible expérience de l’humanité permettent de réfléchir et d’agir au présent contre les extrémismes, les racismes et l’antisémitisme", poursuit Alain Chouraqui 

"Nous avons créé après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper casher, un réseau international de mémoriaux destiné à y développer l’éducation à la citoyenneté ".

Ce lundi 27 janvier est également consacré à la mémoire des victimes de la Shoah. 

"La présence, au Forum International de Jérusalem sur la Shoah, de si nombreux chefs d’Etat confirme le choc dans la civilisation que fut la Shoah", souligne le président de la fondation.

"L'image du mal absolu qu’elle représente. Ma perception sur place, où je participais à la délégation française, fut que cela montre aussi la reconnaissance du caractère universel des leçons de la Shoah pour aujourd’hui, par-delà tous les clivages".

Alain Chouraqui, président de la Fondation du Camp des Milles, à Aix-en-Provence, était l'invité du journal de France 3 Provence-Alpes, dimanche 26 janvier.
 
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