"On fait de l'abattage, ça devient une usine", vis ma vie d'interne à l'hôpital de La Timone à Marseille

Ils en ont marre. Marre d'être dans tous les services le faire-valoir d'une médecine à l'agonie. Ils, ce sont les internes, qui comme Amin, interne depuis deux ans, raconte un quotidien sans matériel, sans écoute, où l'absence de prise en charge devient un problème de dignité humaine.  

Les internes, appelés à une grève illimitée, ont manifesté mardi 10 décembre, un peu partout en France, comme ici à Marseille (Bouches-du-Rhône)
Les internes, appelés à une grève illimitée, ont manifesté mardi 10 décembre, un peu partout en France, comme ici à Marseille (Bouches-du-Rhône) © J. CAPPAI / FTV
À l'hôpital, ils sont de tous les services, de toutes les tâches. Après neuf ans d'étude, il y a bien sûr les journées à rallonge, un salaire loin des responsabilités engagées, mais surtout l'amertume d'un serment d'Hippocrate renié.

C'est le sentiment d'Amin, 25 ans, interne à l'hôpital de La Timone à Marseille, celui d'avoir eu une "formation poignardée depuis des années par des réformes successives et la baisse des budgets".

"En tant que médecin, on est très bien formés à la faculté, on a de bonnes compétences", raconte-t-il, mais malheureusement, on n'a pas les moyens de les mettre en pratique à l'hôpital."

Cela devient un problème de dignité humaine. 

Des histoires, Amin en connaît des dizaines. Celles de ses collègues, médecins ou infirmiers, qui finissent par acheter des thermomètres, "faute d'en trouver dans leurs services" ou de ces patients "qui restent des heures sur un brancard, sans nourriture allouée au service des urgences."

Et puis il y a les siennes d'histoires, plus personnelles, comme le jour où sa grand-mère a été hospitalisée.

"J'ai ma mamie qui est venue ici aux urgences il y a quelques jours ; si ce n'est pas moi qui l'avais montée en service, elle y serait encore. Sa voisine, qui est arrivée à 19h, est montée à 4h du matin. Moi, j'ai attendu trois heures et je m'en suis occupé". Et tant pis pour le passe-droit.  

"Cela devient même plus une prise en charge médicale ou paramédicale, cela devient un problème de dignité humaine", explique Amin, avant d'enchaîner.   

"Lundi, j'ai reçu une patiente victime de violences conjugales, mais j'avais tellement de patients qui attendaient, qui râlaient, que je n'ai pas pu prendre le temps de l'écouter, alors que cette femme était demandeuse."

On fait de l'abattage, ça devient une usine.

Oublié le serment d'Hippocrate, sa déontologie, son éthique, trahis par le système selon Amin. "Il y a des personnes âgées qui viennent, qui veulent nous raconter le contexte de leur pathologie, qui ont des problèmes psychologiques, en dépression, mais on n'a pas le temps".

"On fait de l'abattage, ça devient une usine, la santé devient un produit et nous, on devient des prestataires de services", lâche-t-il, lassé d'être aussi le réceptacle de la "frustration des patients".  

"Ils patientent des heures avant d'être pris en charge, et c'est sur nous que leur frustration rejaillit. On la reçoit en pleine face avec des agressions, des insultes. Nous, jeunes médecins, on n'est pas là pour ça."

Près de neuf mois après le début d'une grève inédite dans les services d'urgences, les médecins en formation sont appelés à la grève illimitée à partir du 10 décembre par leur principal syndicat (Isni) pour dénoncer la "dégradation des soins" et réclamer une amélioration de leur statut, en pleine crise de l'hôpital public.
 
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