Rats : comment la ville de Marseille tente de contrôler l'envahissante colonisation

La présence de rats dans une école du 14e arrondissement de Marseille a contraint les parents à garder leurs enfants chez eux. Le problème est général à Marseille, bien que pour un spécialiste de la dératisation, la ville n'est pas plus touchée que Paris ou Lyon.

"Les enfants sont traumatisés, ils ont vu les rats". Imane a amené sa fille Melina à l'école ce jeudi matin, à reculons.

Depuis plusieurs semaines, des rats sont présents dans l'école, et notamment au rez-de-chaussée de l'établissement scolaire, là où se trouvent les dortoirs. 

Mardi, la directrice de l'école Saint-Barthélémy SNCF dans le 14e arrondissement de Marseille a recommandé aux parents de garder leurs enfants à la maison le temps d'assainir le lieu. Ce jeudi, tous les enfants ont pu être accueillis, mais les parents restent inquiets.

Depuis le début de l'année scolaire, deux campagnes de dératisation ont été mises en place à l'école, avec pose de pièges à rats. Mardi matin, les services du bâtiment sont intervenus pour boucher les trous et placer des grilles. Mais le problème ne semble pas éradiqué. 

"Depuis quelques années, nous n'avons plus le droit d’utiliser des produits très nocifs. Et comme ils sont moins nocifs, ils sont moins efficaces", explique Pierre-Marie Ganozzi, adjoint au maire en charge des écoles. 

Le problème vient du voisinage.

Pierre-Marie Ganozzi

"Ce matin, le personnel de la ville de Marseille a récupéré des cadavres de rats. Mais ce n'est pas suffisant. Le problème vient du voisinage, poursuit l'élu. Il va falloir qu’on se coordonne avec l’office HLM pour qu’il travaille sur ces nids de rats, qu’ils bétonnent".

"Nous sommes dans un quartier qui connaît des difficultés sociétales importantes mais qui est aussi dégradé par manque d’entretien. Nous devons tous travailler, en bonne intelligence, pour une dératisation efficace. Car si on fait des travaux à l'école, ça sera bien, mais dans deux mois,ça va reprendre si l’immeuble d’à côté reste avec des poubelles à ciel ouvert".

Les rats sont remontés dans les quartiers Nord.

Séverine Gil, présidente de la MPE 13

Pour Séverine Gil, présidente de l'association des parents d'élèves du département (MPE 13), la présence de rats peut être due aux travaux : "On a eu beaucoup de problèmes de rats dans le centre-ville. Maintenant, c’est beaucoup dans les quartiers, et notamment depuis les travaux de la L2. Les rats sont remontés dans les quartiers Nord et il y a plein d’écoles où il y a des soucis".

Retrouvez ci-dessous la carte indiquant la position de l'école Saint-Barthélemy SNCF et le coeur de ville, Noailles.

"J’en ai dans mon jardin, témoigne une maman d'élève. Le 14e, c’est dégueulasse. (…) On vit dans le stress, dans la merde. Parce qu’il n’y a pas de travaux qui sont faits".

Un problème d'ampleur

Le problème de rats à Marseille semble bien plus général, comme nous le prouvent les très nombreux témoignages que nous avons pu collecter. En cinq heures, plus de 600 Marseillais ont répondu à notre appel lancé sur Facebook.

Certains sont édifiants, comme celui de Nina, étudiante de 2015 à 2019 à Marseille, en résidence universitaire : "La résidence était infestée par les rats (des trous dans les jardins, dans les murs, les poubelles). Les rats étaient toujours plus nombreux et n'avaient absolument pas peur de nous les humains, ils étaient sur les barrières, sur les bancs etc."

"J'en ai chez moi, ils ont mangé le tuyau d'écoulement des toilettes!", rapporte Véronique, aux Aygalades. "Boulevard Baille, un cauchemar !", déclare Yvette. "Enormément de rats à Campagne Lévêque. Ils mangent les câbles des voitures, du coup obligé de payer les réparations", complète Christine. "Tout le bord de mer du 8e jusqu'aux Goudes", ajoute Thierry. Clara, habitante de la Belle de Mai, en a trouvé un mort, flottant dans le caniveau.

Les messages sont clairs : tous les quartiers semblent concernés. Et pourtant, la ville assure intervenir au moindre signalement. "Quand l'alerte est donnée, les services de dératisation interviennent sur place", assure Aïcha Guedjali, conseillère municipale déléguée à la lutte contre lʼhabitat insalubre et les nuisibles. 

Si certains comme Séverine Gil de la MPE 13 constatent une recrudescence des rats dans la ville depuis cet été, ce n'est pas l'avis de Pierre Falgayrac, consultant spécialiste du sujet et auteur de deux livres sur la question du rat. Pour lui, le nombre de rats à Marseille n'est pas en augmentation, mais serait plutôt en diminution. 

"Depuis mon audit pour la Seramm (Service d'assainissement de Marseille Métropole, NDLR), en 2018, la mairie a constaté que les plaintes dédiées aux rats avaient diminué de 50%". Cela serait dû, entre autres, aux nouveaux conteneur anti-rats.

Nous n'avons pas pu obtenir le budget de la ville de Marseille consacré à la dératisation. Pour le consultant Falgayrac, cela se compterait en plusieurs millions d'euros. "Cela comprend tout : le drainage des eaux usées, l'épuration et la dératisation". 

En étudiant le rapport de la chambre syndicale 3D (désinfection, désinsectisation et dératisation), nous trouvons ce chiffre d'affaires de 2016 des 624 entreprises concernées : 624 millions d'euros.

1,5 rats par habitant

D'après ses estimations, il y aurait entre 1,5 et 1,7 rats par habitant à Marseille. Soit moins d'1 million 500 mille rats. "Dès que l'on aborde les cités pavillonnaires construites en 1960 ou 1970, on descend à 1 rat pour 10 habitants"

Selon ce spécialiste des questions de dératisation, c'est le cœur de la ville, le quartier de Noailles, qui concentrerait le plus de rats, ainsi que les bords de mer.

"Ce qui les attire, c'est l'odeur de nourriture. Ce qui les fixe, c'est la possibilité d'accéder à cette nourriture et de nidifier à proximité, à quelques mètres. Si on les empêche d'approcher, les rats disparaissent"

Un problème de santé publique ?

"Ca ne sert à rien de fermer l'école de Saint-Barthélemy, estime Pierre Falgayrac. Les rats sortent la nuit, ils sont nyctalopes (ils voient la nuit, NDLR). Ils ne représentent aucun danger pour les enfants". 

Contactée, l'Agence régionale de santé, l'ARS, n'a pas de suivi sur la question du rat. Le principal danger reste la leptospirose, bactérie présente dans l'urine des rats. "Il n'y a que les égoutiers qui sont en contact avec les rats, c'est eux qui pourraient prendre ce risque, pas les enfants", ajoute Pierre Falgayrac.

Dans un rapport datant de 2018, le ministère de la Santé rappelle toutefois que le nombre de cas de leptospirose a augmenté en France métropolitaine depuis 2014, passant de 300 cas par an à environ 600. "Le pic annuel d’incidence est observé à la fin de l’été. Il existe une importante disparité régionale, avec une incidence plus forte dans le Sud et en Franche-Comté".

En 2019, 676 cas ont été diagnostiqués en France métropolitaine. Parmi les raisons invoquées : la possible augmentation de la population de rongeurs.

Un problème de propreté ?

"La Seramm dératise directement dans les égouts", explique le consultant. Et sur ce point, cela semble porter ses fruits. Il n'existe que deux matériaux que les rats ne peuvent pas ronger, car trop durs : l'acier et le béton. Des grilles en acier et des tampons de laine d'acier dans les trous empêchent les rats de passer.

Le problème se pose lorsque les rats sont en surface.C'est notamment le cas lors de fortes pluies, comme cette semaine. Les rats sortent des égouts ou meurent noyés, flottant dans les caniveaux. Résultat : l'entreprise de dératisation Sollas est débordée. 

Les rats peuvent également se trouver en surface s'ils sont attirés par la nourriture, à Noailles, par exemple. "Le problème vient des incivilités et de la gestion des ordures", estime Pierre Falgayrac.

"Rue Longue des Capucins, lorsque les vendeurs plient leurs étals en fin de journée, il y a de la nourriture partout. Le problème, c'est que la politique de nettoyage n'est pas adaptée. Il faudrait nettoyer la rue immédiatement après et les rats disparaîtraient 15 jours plus tard. ". Une mesure qui est déjà instaurée pour les places de marchés, et qui porte ses fruits. 

Le spécialiste pointe également les dépôts sauvages de détritus qui s'amoncellent sur les trottoirs, véritable festin pour les rats. Une grève reconduite des éboueurs est également synonyme de gueuletons en série pour les rongeurs.

En décembre 2020, le député LREM Saïd Ahmada le déplorait sur Twitter.

Une réputation tenace... et injustifiée

Au cours de ses recherches, Pierre Falgayrac est arrivé à la conclusion suivante : il n'y aurait pas plus de rats à Marseille, en proportion par habitants, qu'à Paris ou à Lyon. Une observation qui peut en étonner certains. Et pourtant. 

Le consultant bat en brèche certaines idées reçues sur la prolifération des rats. "On lit parfois que les femelles peuvent avoir 5.000 ratons par an. "C'est théorique, mais faux. C'est comme dire qu'une femme peut avoir 50 enfants dans sa vie".

Lorsque les rats n'ont plus de place pour creuser un terrier et nidifier, la population "s'auto-régule". Les femelles peuvent tuer leurs petits et se tenir éloigner des mâles. 

Les rats ne sont pas du tout dangereux !

Pierre Falgayrac

L'auteur du livre Des rats et des hommes : L'histoire d'une cohabitation forcée, les moyens d'une lutte raisonnée, (Hyform, 2013) martèle ce message : "Les rats ne sont pas du tout dangereux ! Ce sont des animaux craintifs qui préfèrent fuir qu'attaquer. Ils passent entre la moitié et les trois-quarts du temps dans leur terrier. Lorsqu'ils sortent la nuit, c'est pour manger, boire ou ronger, car leurs incisives sont à croissance continue"

De là à être attendri par un rat dodu croisé au détour d'une poubelle la nuit, ce n'est pas encore ça. Malgré tous les efforts de Pixar et du Ratatouille chéri. La réputation du rat est un héritage historique : la peste a fait des dégâts dans l'imaginaire collectif.

Mais Pierre Falgayrac s'échine à rappeler que la puce transmetteuse de cette maladie n'est pas celle du rat d'égout, appelé surmulot. Mais celle du rat noir, qui a disparu des villes depuis l'invention des égouts.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
santé société