Les petits arrangements du New York Times avec la réalité de la ville d'Albi

En mars, le New York Times a décrit de façon très sombre le déclin du centre-ville d'Albi dans l'un de ses articles. La réalité est beaucoup plus complexe.  / © Dmitry Kostyukov for The New York Times
En mars, le New York Times a décrit de façon très sombre le déclin du centre-ville d'Albi dans l'un de ses articles. La réalité est beaucoup plus complexe. / © Dmitry Kostyukov for The New York Times

Le New York Times vient de publier un article faisant d'Albi le symbole des villes françaises de province en déclin. La préfecture du Tarn fait bien face à la désertification de son centre-ville. Sur le terrain, le constat n'est pas aussi catastrophique. Le quotidien américain a grossi le trait.

Par Sylvain Duchampt

Une ville plombée par un ciel gris et menaçant. Des rues desertes lessivées par le vent d’autan. Des immeubles abandonnés aux volets décrépis et fermés. Des commerces aux vitrines vides, les rideaux baissés barrés d’une pancarte « à louer ».

Crédule devant l’écran de mon ordinateur, j’observe une à une les photographies qui illustrent l’article du New York Times, publié début mars, sur le déclin des villes de province en France. Je m’y reprends à plusieurs fois pour lire l’accroche du papier d’Adam Nossiter : « Albi, France ». Plus de doute. Ces clichés ont bien été pris dans ma ville. Cette petite agglomération du sud-ouest dans laquelle je vis et travaille comme journaliste depuis maintenant un peu plus de deux ans.

On dirait the "Walking Dead" !

Les images de Dmitry Kostyukov et d’Adam Nossiter rappellent étrangement celles de la série télévisée d’horreur The "Walking Dead". Sur la photo d’une dame traversant sur un passage piéton, son caddie à la main, on s’attendrait presque à voir surgir soudainement au coin de la rue une horde de zombies prêts à se repaître de leur victime. Suis je donc en train de découvrir, après plusieurs semaines d’un profond coma, que la cité cathare a été ravagée par une épidémie et transformée en ville fantôme ?

Je vous l’accorde. Je m’emballe. La réponse est en effet plus triviale. A travers la fermeture des commerces de son centre-ville, le journal américain a fait le choix d’ériger Albi en symbole d’une France en déclin. Et pour cela, il fallait illustrer le propos.

En se promenant dans le centre-ville d'Albi, il n'est pas rare de tomber sur des commerces fermés.  / © Sylvain Duchampt
En se promenant dans le centre-ville d'Albi, il n'est pas rare de tomber sur des commerces fermés. / © Sylvain Duchampt

Soyons clair. L’idée se défend. Albi comme Castres, deuxième commune du département du Tarn, villes moyennes de 50 000 et 43 000 habitants, sont touchées par la désertification de leur centre-ville. En parallèle, dans leurs périphéries, les zones commerciales continuent à exploser. Des sujets que ma rédaction de France 3 Midi-Pyrénées couvre régulièrement. Il suffit d’ailleurs de se promener dans les rues de la préfecture du Tarn pour le constater. Difficile de le nier. L'Albigeois Florian Jourdain, rencontré par le New York Times, le démontre très bien à travers son blog dédié à ce sujet.

Dans l'obligation de grossir le trait

Mais, puisqu’il y a un mais, la situation dépeinte par le prestigieux quotidien n’est pas aussi catastrophique qu’elle l’affirme. Bien que touchée, Albi n’appartient pas aux 27 centres-villes français extrêmement désertifiés. La commune tarnaise se place loin derrière des communes comme Orange, Avignon, Béziers, Pamiers, Villeneuve-sur-Lot, Cholet, Calais ou Lens.

Selon un rapport de l'Inspection générale des finances et le Conseil général de l'environnement et du développement durable publié en juillet 2016, le taux de vacance commerciale à Albi en 2015 se situait entre 5 et 7,5%. A Castres, son niveau se plaçait entre 10 et 15%. Béziers, située à 140 kilomètres de la préfecture tarnaise, présentait le taux de vacance commerciale le plus élevé parmi les villes moyennes en France. Il culminait à 24%.

Les deux reporters ont été, semble t-il, dans l’obligation de grossir le trait pour conforter leur postulat de départ.
Ce parti pris transparait à travers les photos sélectionnées pour l’article. Allons-nous promener à travers les rues d'Albi afin de découvrir les lieux où ont été réalisés ces clichés. A l’aide d’un pas de côté ou en prenant un peu recul, le lecteur se rendra compte qu’Albi n’est pas, encore totalement, une ville morte. La réalité est bien plus contrastée.

Cette photo du New York Times n'a pas été prise dans le centre-ville d'Albi.  / © Dmitry Kostyukov for The New York Times
Cette photo du New York Times n'a pas été prise dans le centre-ville d'Albi. / © Dmitry Kostyukov for The New York Times


Cette photo (ci-dessus) est sûrement la plus saisissante de l'article d'Adam Nossiter. L'image pourrait symboliser à elle seule la désertification et le déclin du centre-ville décrit dans le New York Times (Photo New York Times N°2). Mais comme le montre la carte ci-dessous, où nous avons indiqué tous les endroits où le quotidien a pris ses photos (Points rouges : photos du NYT. Points bleus : photos de France 3. Cliquez sur les points afin de faire apparaître les photos et commentaires), cette scène ne se situe pas au cœur de la ville d'Albi mais dans le quartier résidentiel voisin de la Madeleine (Photo France 3 N°2 et Photo France 3 N°2-2).

A proximité : une école élémentaire, l'église et un restaurant très apprécié des gourmets (Photo France 3 N°2-1). Pour les commerces, il suffit de continuer son chemin, au bout de la rue de la Madeleine, pour trouver sur le boulevard de Strasbourg une boulangerie, une pharmacie, un coiffeur, la Poste et tous les samedis matins un petit marché. 
 


C'est d'ailleurs un paysage de la Madeleine qui a été choisi par le New York Times pour la Une de son édition internationale (Photo New York Times N°1). Sûrement pour son côté très « village gaulois ». Mais en réalité, le centre-ville d'Albi et ses commerces se trouvent en face, sur l'autre rive, autour de l'imposante cathédrale en brique de la ville (Photo France 3 N°1 et Photo France 3 N°1-1) comme le défini le même Florian Jourdain dans l'un de ses billets.

« Un détail ! » me direz-vous. Assurément ! Faisons fi de cette petite erreur et accordons le bénéfice du doute aux journalistes américains. Le problème est que ces approximations, voire ces oublis, sont légion.

A droite le quartier de la Madeleine. A gauche, le centre ville historique d'Albi. / © Sylvain Duchampt
A droite le quartier de la Madeleine. A gauche, le centre ville historique d'Albi. / © Sylvain Duchampt

 
Regardez le cliché dans le Vieil Alby de ces deux magasins, rideaux baissés, qui semblent avoir mis la clé sous la porte.  (Photo New York Times N°4 en bas à droite). Sous l'image, cette légende : « des locaux commerciaux à louer à Albi. » . « La chansonnette » (à gauche sur la photo) est bien fermée mais la boutique de musique doit rouvrir, tous les samedis, dans les prochains jours.

Un commerce photographié... pendant ses horaires de fermeture

Pour le deuxième commerce (à droite de la photo), celui vendant des produits artisanaux à base de pastel, il y a un « hic ». Cette boutique n’a pas déposé le bilan. Elle ne cherche même pas à louer ses locaux car elle est toujours en activité. La photographie a été simplement prise avant l’horaire d’ouverture…

Des photographies du New York Times montrent des devantures de magasins fermés à travers le centre-ville d'Albi. Certains de ces clichés ont seulement été pris avant l'heure d'ouverture de ces commerces. / © Sylvain Duchampt
Des photographies du New York Times montrent des devantures de magasins fermés à travers le centre-ville d'Albi. Certains de ces clichés ont seulement été pris avant l'heure d'ouverture de ces commerces. / © Sylvain Duchampt

Il y a aussi ce petit immeuble, à l’angle des rues de la Grande Côte et de Saint Etienne. Adam Nossiter en fait une description précise au début de son récit : "La peinture est défraîchie, mais le mot est encore lisible : ALIMENTATION. On dirait un décor de théâtre pendu au-dessus de la vitrine de ce vieil établissement vacant. En face, un salon de tatouage. Personne n’y entre ni en sort. La rue est déserte." (Photo New York Times N°3, photo en haut à droite).

Des logements à la place d'une boutique

Sur place, c’est écrit noir sur blanc : il y a bien eu un magasin d’alimentation, ici. Mais contrairement à l’affirmation de l’auteur, le bâtiment n’est pas vacant. Derrière cette façade très « rétro » se cachent en réalité des logements.

L'immeuble à l'angle de la rue Saint-Etienne et celle de la Grande Côte n'est pas vide. Il a été transformé en résidence. 
 / © Sylvain Duchampt
L'immeuble à l'angle de la rue Saint-Etienne et celle de la Grande Côte n'est pas vide. Il a été transformé en résidence. / © Sylvain Duchampt


La rue, elle, est peut-être déserte mais il suffit de se retourner pour constater que le quartier est loin d’être abandonné, sans vie et sans commerces. Dans le dos du visiteur, à une dizaine de mètres de là, se dresse le marché couvert de la ville. Le pavillon de type Baltar ouvre ses portes du mardi au dimanche de 7h à 13h30 et abrite également en sous-sol un supermarché. Chaque samedi matin, les Albigeois, paniers et sacs à la main, sont nombreux à venir y chercher leur pain, s’y fournir en fruits, en légumes, faire la queue devant leur boucher favori et n’ont aucun mal, pour paraphraser l'article du NYT, « à venir y acheter une cinquantaine de fromages différents » (Photo France 3 N°3-2).

Lorsque le soleil pointe le bout de son nez, les terrasses des cafés, autour de la halle triangulaire, se remplissent de clients venus boire leur traditionnel "petit noir". (Photo France 3 N°3-4). Reconnaissons-le néanmoins : durant la semaine, l’endroit est peu fréquenté.

Tous les samedis matins, les Albigeois sont nombreux à venir faire leur marcher au marché couvert, en plein centre-ville.  / © Sylvain Duchampt
Tous les samedis matins, les Albigeois sont nombreux à venir faire leur marcher au marché couvert, en plein centre-ville. / © Sylvain Duchampt


Nous pourrions également évoquer cette image d’un immeuble, faisant face au plus grand lycée d’Albi, présenté comme n’ayant aucun occupant alors qu’à quelques mètres de là, dans la rue, l’ancien commissariat vient d’être totalement rénové et attend ses premiers locataires ; le portrait de Florian Jourdain pris au dessus d’une enfilade de restaurants et de snacks dont le lecteur n’aura jamais connaissance ; cette vue de l’entrée, quasi déserte, du palais de la Berbie pour illustrer l’absence d’animation dans le centre-ville... alors que le Musée Toulouse-Lautrec accueille, ici même, plus de 200 000 visiteurs tous les ans.

Plusieurs endroits dans le centre-ville d'Albi sont animés, comme ici place du Vigan, où les habitants viennent profiter du soleil aux terrasses des cafés. / © Sylvain Duchampt
Plusieurs endroits dans le centre-ville d'Albi sont animés, comme ici place du Vigan, où les habitants viennent profiter du soleil aux terrasses des cafés. / © Sylvain Duchampt

Petits arrangements avec la réalité

Aucun doute n’existe sur le fait qu’Albi doit faire face à la dévitalisation de son centre-ville et à la place toujours plus importante prise par les centres commerciaux construits en périphérie. Sur le fond, l’article du New York Times touche juste. Mais à vouloir coller à son angle défini avant la rédaction de son article, le journal américain a fait l’impasse sur tout un pan de la vie albigeoise, s’arrangeant avec la réalité du terrain, en cachant les éléments contredisant sa théorie, en s’accrochant à une vision romantique de la petite ville de province française.

Albi n'est pas tout à fait "ce témoin du déclin d’innombrables centres-villes historiques de France" que souhaite démontrer le journal d'outre-Atlantique. Elle ne sera pas, non plus, la première ville a atteindre une "autosuffissance alimentaire" en 2020 comme l'affiche la municipalité dans les médias. Ce parti-pris jusqu'au-boutiste du New York Times fait perdre à son article de sa crédibilité. La preuve une nouvelle fois, que si le journalisme ne se veut pas objectif, il se doit quand même de se montrer un minimum honnête.

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