Meurtre de la postière de Montréal-la-Cluse : Mamadou Diallo acquitté "au bénéfice du doute"

Acquitté "au bénéfice du doute". Au palais de justice de Bourg-en-Bresse, le verdict a été rendu ce lundi soir, 4 avril 2022, pour Mamadou Diallo. Ce dernier comparaissait depuis une semaine pour répondre du meurtre sanglant d'une postière à Montréal-la-Cluse, en 2008. L'accusé a nié tout au long de son procès devant les assises de l'Ain être le meurtrier.

Mamadou Diallo est-il coupable du meurtre de Catherine Burgaud, la postière de Montréal-la-Cluse, en décembre 2008 ? C'est la question à laquelle devaient répondre ce lundi 4 avril 2022, les jurés de la cour d'assises de l'Ain, au palais de justice de Bourg-en-Bresse. Mamadou Diallo a finalement été acquitté ce lundi soir par la cour d'assises de l'Ain "au bénéfice du doute", après presque cinq heures de délibéré.

En milieu d'après-midi, l’avocat général avait demandé une condamnation : 30 ans de réclusion criminelle à l’encontre de l'accusé.

L'ancien ambulancier a en revanche été condamné à deux ans de prison --peine couverte par sa détention provisoire-- pour le vol d'une liasse de billets qu'il reconnaît avoir commis lorsqu'il s'est rendu sur les lieux du crime, avant --selon lui-- de prendre la fuite après avoir découvert le cadavre de la victime.

A l'énoncé du verdict, Mamadou Diallo a poussé un soupir de soulagement, avant d'embrasser les mains de son avocate Me Sylvie Noachovitch. Celle-ci a ensuite salué devant des journalistes "une grande victoire pour la justice" et rendu hommage au "courage" des jurés. A l'adresse des parties civiles, têtes baissées, la présidente de la cour d'assises a sobrement déclaré: "C'est la fin d'un épisode judiciaire, c'est la fin de la première instance".


"Depuis le début, je déclare que je suis innocent, je n'ai rien à voir avec la mort de cette pauvre femme", avait assuré à plusieurs reprises devant la cour d'assises l'accusé âgé de 32 ans.

Réquisitions : 30 ans de réclusion criminelle

En fin de matinée, c'est Me Debourg, avocate des parties civiles qui a pris la parole. L'avocate a commencé par rendre hommage au père de la victime, absent du procès en raison de problème de santé. "René Burgod n'est pas là. Il n'a consacré son temps qu'à cette affaire. Ses forces l'ont lâché. Toute son énergie, il l'a mise dans la recherche du pourquoi. Pourquoi la vie a été enlevée à sa fille ? Ce procès a été sa raison de vivre pendant 13 ans."

En début d'après-midi, c'est l'avocat général Eric Mazaud qui a pris la parole à son tour. Il a commencé par rejeter la piste de Gérald Thomassin en indiquant notamment qu'aucun élément matériel ne l'incriminait. "Il n'y a qu'une piste, c'est la piste Diallo", a-t-il déclaré. Evoquant ensuite l'accusé, il est "le seul a avoir laissé des traces sur les lieux du crime". Pour l'avocat général, "avec l'ADN, l'enquête est entrée dans la réalité concrète". La scène de crime et les preuves matérielles  accablent Mamadou Diallo. Eric Mazaud détaille : "on le suit à la trace, il y a des gouttes de sang qui mènent de la victime au monnayeur. Et sur ce monnayeur il y a l'ADN de Diallo mélangé au sang de la victime."

Le magistrat a également dénoncé "les mensonges de Monsieur Diallo", ses versions changeantes et "une amnésie utilitaire". "Il a reconnu avoir été sur les lieux lors de la 4e audition (...), il a menti constamment, pendant 10 ans". "Avec Monsieur Diallo, c'est 50 nuances de mensonges à chaque page", s'est exclamé Eric Mazaud. L'avocat général a également écarté la thèse du spectateur intéressé et opportuniste.

Eric Mazaud a requis trente années de réclusion criminelle contre l'accusé. Il n'a pas demandé de période de sureté. A cet énoncé, l'accusé est apparu accablé, sous le choc.

Multiples versions

Le procès avait repris ce lundi matin avec une nouvelle audition de l'accusé. Si ce dernier a toujours clamé son innocence pendant le procès, lors de l'enquête, Mamadou Diallo a donné de multiples versions. Ce lundi matin, il a encore tenté de s'expliquer sur la raison de ses déclarations évolutives. 

Lors de son interpellation, Mamadou Diallo avait reconnu s'être rendu sur les lieux pour "acheter un billet de train" et avoir découvert le corps sans vie de la mère de famille. "J'ai paniqué, je n'ai pas réfléchi, en sortant j'ai pris une liasse de billets, je suis sorti en courant", a déclaré à la barre ce dernier. Pourquoi avoir varié dans ses déclarations au cours de l'instruction ? Mamadou Diallo a répété ce matin à l'audience qu'elles étaient dues à ses trous de mémoire et que les faits lui revenaient alors "par flashs".

Une affaire sanglante

L'affaire qui remonte au 19 décembre 2008 avait choqué l'opinion publique. Catherine Burgod avait reçu 28 coups de couteau. Le corps de cette femme de 41 ans avait été découvert ce 19 décembre 2008; à 9H05 dans l'arrière-boutique de la petite poste de Montréal-la-Cluse. La victime baignait dans une mare de sang. Cette mère de deux enfants était enceinte de 5 mois lors du drame.


La piste crapuleuse avait rapidement été suivie par les enquêteurs, une somme évaluée à 2490 euros ayant été dérobée. Mais l'arme du crime est restée introuvable. Et aucun témoignage probant n'a permis de faire avancer l'enquête. 

C'est en 2017, soit presque 10 ans après les faits, que l'affaire a rebondit : Mamadou Diallo a été confondu par son ADN. Ce dernier était lycéen au moment des faits. Agé de 19 ans, il effectuait un stage près de Montréal-la-Cluse. Selon l'avocate des parties civiles, pas moins de 500 comparaisons d'ADN ont été réalisées dans cette affaire. 

L'ombre de Gérald Thomassin

Durant les cinq premiers jours de débats, Me Noachovitch et son client ont tenté d'instiller un doute autour de la piste menant à Gérald Thomassin. Et ce matin, lors de la lecture de procès verbaux demandée par la défense, l'ombre de Thomassin a une nouvelle fois plané sur l'audience. Dans son témoignage, une de ses amies se disait troublée par les détails qu'il donnait en parlant du meurtre. "C'était comme un fardeau pour lui cette affaire," avait-elle expliqué à l'époque.

Gérald Thomassin, un ex-espoir du cinéma français devenu marginal, résidait alors en face de cette poste. Il a été soupçonné du meurtre durant de nombreuses années, avant de bénéficier d'un non-lieu. Depuis 2019, il reste porté disparu.

L'avocate de l'accusé a aussi demandé que l'on revienne sur l'une des scènes d'un film dans lequel Gérald Thomassin avait joué. Dans ce film de Doillon. L'acteur agressait un agent immobilier avec un couteau... 

La parole à la défense 

L'avocate de la défense Me Sylvie Noachovitch, avocate de la défense, a alerté la cour et la presse sur le risque d'une "erreur judiciaire" dans cette affaire. Dans sa plaidoierie,  elle évoque d'abord la piste de Thomassin. Elle regrette une enquête qu'elle estime à charge contre son client.

A la cour, elle pose ouvertement la question : "Que disait le procureur en 2015 ? Thomassin est coupable ! Que disait le juge d’instruction en 2015 ? Thomassin est coupable !"  " Thomassin était un RMIste. Il gagnait 400euros par mois. Comment se payait-il son ecstasy ? sa drogue ? son alcool ? C’est lui qui aurait dû se retrouver dans le box des accusés".

"Il faut être complètement dingue. Il faut être taré. Il faut être déraisonné pour commettre un tel crime. Les experts psychiatres et psychologues ont conclu que la personnalité de M. Diallo ne concordait pas avec les coups de couteaux. Par contre, celle de Thomassin concorde parfaitement. Il la connaissait [Catherine Burgod]. Elle avait du caractère. Thomassin était un psychopathe aux abois financiers, un drogué, un alcoolique".  

Abasourdie par la demande du ministère public

A l’avocat général, l'avocate se dit abasourdie quand elle a entendu que l’avocat général demandait 30 ans de réclusion. "Je suis très en colère. Le dossier est vide. Et comme il n’y a rien dans le dossier, on trouve des trucs. Ah ! il est menteur ! Mais c’est un garçon adorable. Regardez sa famille ! Ils sont tous là pour lui. On ne joue pas au Cluedo M. l’avocat général !" Aux jurés elle demande s'ils seraient capables de mettre [leur] main au feu qu’il est coupable ? " Il n’y a pas d’autre choix que l’acquittement. Mamadou n’avait aucun mobile. Il avait 19ans, il passait son BAC… C’est la maman qui payait pour les dépenses de son fils."   

Pour elle, les experts ont totalement confirmé la version de Mamadou Diallo ." Il a été victime d’une anesthésie traumatique, disent les experts. Un choc émotionnel peut expliquer une conduite robotisée. Ce réflexe de voler, on peut l’avoir avec cette conduite robotisée". "Le doute doit bénéficier à l’accusé". "Acquittez M. Diallo, et vous rendrez une bonne justice. Acquittez M. Diallo, et vous pourrez vous dire que vous avez été un bon juge qui ne veut pas condamner un innocent pour épancher le chagrin des victimes. Il est innocent et je vous demande de l’acquitter". 

Comme Omar Raddad, condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle puis gracié partiellement et libéré le 4 septembre 1998

"S’il était condamné, M. Diallo serait comme Omar Raddad : victime d’une des plus grandes erreurs judiciaires de ce siècle."  "Les victimes souffrent. Mais, ce n’est pas en condamnant un innocent qu’on fait justice", "Mamadou est incarcéré depuis 4ans. Vous ne croyez pas que c’est assez cher payé pour ne pas avoir appelé les secours et pris les billets entre 200 et 400 euros ? Mais il faut qu’il sorte dès ce soir !" 

 A l’issue de la plaidoirie, la présidente demande à Diallo s’il souhaite s’exprimer. Il répond que non. Mamadou Diallo s’écroule. L’audience est suspendue. Elle reprend quelques minutes plus tard. Il décide de s’exprimer finalement.  Les derniers mots de Mamadou Diallo : " Je dis depuis le début que je suis innocent. Je vis un véritable cauchemar. Je vous supplie de me rendre ma dignité".