Allier : pourquoi une espèce de chauve-souris représente un allié précieux pour la forêt de Tronçais

Dans l’Allier, l’ONF (Office national des forêts) recense en ce mois de juillet, dans la forêt de Tronçais, une espèce particulière de chauve-souris : le Murin de Bechstein. Il s’avère constituer un allié naturel pour la biodiversité.
Un recensement de chauves-souris a lieu la nuit dans la forêt de Tronçais, dans l'Allier.
Un recensement de chauves-souris a lieu la nuit dans la forêt de Tronçais, dans l'Allier. © Lenoir Yannick

Depuis le lundi 19 juillet, des membres de l’ONF (Office national des forêts) sont en mission dans la forêt de Tronçais, dans l’Allier. Leur objectif est simple : recenser une espèce particulière de chauve-souris, le Murin de Bechstein. Laurent Tillon, chargé de mission biodiversité à l’ONF, explique : « On est sur une opération dirigée par l’ONF. Elle consiste à étudier une espèce de chauves-souris. Il existe 35 espèces de chauves-souris en France. Parmi elles, il y en a 23 qui sont présentes dans la forêt de Tronçais. On y rencontre notamment une espèce très dépendante de la forêt, qui vit dans les arbres de jour et la nuit chasse les insectes qui tentent de manger les arbres. Notre travail consiste à étudier la population de cette espèce, le Murin de Bechstein. Cette chauve-souris mange certains insectes comme la tordeuse verte du chêne. Une seule colonie sur quelques dizaines d’hectares peut dévorer jusqu’à 1,250 million de chenilles de tordeuse verte du chêne au printemps. On a tout intérêt à savoir comment ce Murin de Bechstein utilise la forêt et notamment dans quel type d’arbre il gîte le jour pour s’abriter en colonie. Si on est capables de savoir quels sont les bons arbres et que l’on fait les efforts nécessaires pour s’assurer que ces arbres seront toujours présents pour l’espèce, cette chauve-souris va jouer un rôle épurateur. Le contrôle possible d’insectes ravageurs va se faire naturellement, sans qu’on n’ait rien à faire. L’idée est de mieux connaître la biodiversité de la forêt à travers cette espèce, de manière à mieux la conserver ».

Un allié très utile

Pour la forêt de Tronçais, cette espèce de chauve-souris représente un adjuvant précieux : « Cette espèce est un allié naturel, comme toutes les espèces de chauves-souris. Une autre espèce, la pipistrelle commune, qui vit derrière nos volets de maison et qui est plus petite qu’un morceau de sucre, peut manger entre 600 et 1 000 moustiques par nuit ! Toutes les espèces jouent ce rôle-là de régulation. Elles peuvent aussi s’en prendre à des coléoptères, les scolytes, qui dévorent les résineux et les épicéas en zone de montagne. On a plein de dépérissement à cause du changement climatique et les scolytes se développent.  Certains prédateurs comme les chauves-souris parviennent à limiter l’expansion des dommages causés par ces espèces ».
 

Les forestiers de l'ONF opèrent de nuit.
Les forestiers de l'ONF opèrent de nuit. © Lenoir Yannick

Un travail précis

Le travail des membres de l’ONF est bien rôdé. Laurent Tillon souligne : « On a démarré lundi 19 juillet et ça va durer jusqu’au vendredi 6 août. On pose des filets avec des fils très fins. On les tend au milieu de la forêt, au-dessus d’une mare, à travers un chemin. L’objectif est de leurrer l’animal qui ne voit pas toujours le filet, notamment quand il est proche de la végétation. On essaie d’imaginer par où elles peuvent passer. Elles arrivent dans les filets, avec d’autres espèces. Quand on attrape un Murin de Bechstein, on lui pose une petite bague sur l’aile, pour le suivre sur le long terme. On lui colle un petit émetteur qui fait 0,4 gramme, sur les poils du dos. Ca va se décoller au bout de quelques jours. Cela nous permet de suivre l’animal en journée avec une antenne et un récepteur, pour remonter jusqu’à l’endroit où il s’est abrité, dans des arbres de la forêt ».

Une étude initiée en 2014

Il poursuit : « Une première étude a démarré dans les années 2000 et jusqu’en 2011. On a eu quelques résultats, qui étaient positifs, et sur cette espèce du Murin de Bechstein on avait quelques doutes : on ne savait pas quel était l’état de la population. Certaines colonies avaient l’impression de bien fonctionner, d’autres étaient en perte de vitesse. En 2014, on a commencé ce travail qui nous amène, 4 semaines par an, dans la forêt de Tronçais, en plein cœur de l’été ».

Une jolie découverte

Au cours de ce recensement, les membres de l’ONF on fait une jolie découverte : « Chaque année, on fait de gros efforts pour capturer les animaux. On capture plein d’espèces, plus ou moins rares. La semaine dernière, en début de soirée, au cœur de la forêt, on a capturé un juvénile : un jeune né cette année, tout juste volant, de Grande Noctule. Il n’y a aucun risque de confusion possible. Ca indique que l’on a affaire à une colonie de reproduction. Pour l’instant, cette espèce est connue dans la moitié sud de la France, en Espagne et en Italie. On repousse de 100 km vers le nord l’aire de distribution de l’espèce. C’est considérable et totalement inédit en termes de connaissances. Pour le moment, on ne peut pas l’expliquer avec certitude. La Grande Noctule est une espèce qui est capable, en période de migration, de se nourrir petits passereaux migrateurs. Dans un mois, les migrations de petits passereaux, notamment les fauvettes, vont démarrer. Les Grandes Noctules sont capables de dévorer quelques oiseaux en migration la nuit. Si on a de la Grande Noctule en forêt de Tronçais, comme elle est en haut de la chaîne alimentaire, cela veut dire qu’il y a une biodiversité associée qui n’est pas nulle du tout. C’est une bonne nouvelle pour la forêt ».
 

Une jeune Grande Noctule a été capturée en forêt de Tronçais.
Une jeune Grande Noctule a été capturée en forêt de Tronçais. © Laurent Tillon / FTV

Un mode opératoire défini

Ce sont des forestiers de l’ONF qui mènent cette mission : « Jusqu’à l’année dernière, l’association régionale Chauve-souris Auvergne venait nous aider mais elle n’a pas pu continuer cette année. Nous sommes sur ce programme une douzaine de membres de l’ONF. J’anime le groupe de forestiers qui travaillent sur les mammifères et nous sommes 45 en France. Ils ont une habilitation spéciale pour capturer les chauves-souris. Ils en ont une autre de grimpe. A l’heure où je vous parle, un de mes collègues est dans un arbre à 30 m de haut pour préparer le dispositif de capture du soir. Une fois que l’on a trouvé le gîte, chaque soir, avec 3 binômes, on place une personne en haut de l’arbre à la tombée de la nuit, pour capturer les animaux, avec un système de piégeage. Cette personne descend les chauves-souris. J’examine alors l’animal pour savoir si c’est un jeune de l’année ou un adulte, si c’est un mâle ou une femelle, s’il s’est reproduit et voir son état de santé général ». Laurent Tillon rappelle que les données de cette mission ne seront pas interprétées immédiatement : « On a pour objectif de travailler pendant 10 ans sur ce programme. Au bout de 10 ans, on commencera à avoir des informations. On doit lier les paramètres démographiques et environnementaux. En dessous d’une dizaine d’années, on n’arrive pas à voir grand-chose. On est obligés d’attendre avant de faire parler les données ». Il conclut : « Parmi toutes les forêts que nous suivons, celle de Tronçais présente la plus grosse population de Murins de Bechstein de France.  Cela démontre tout l’intérêt d’arriver à concilier l’exploitation forestière avec la préservation de la biodiversité ». Cette étude permet de réhabiliter la chauve-souris, trop souvent accusée de tous les maux dans la culture populaire.

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