Covid-19 : l'ouverture des remontées mécaniques en Suisse est "une erreur", pour l'épidémiologiste Didier Pittet

Alors que la question de l'ouverture des remontées mécaniques revient dans le débat en France, elle divise plus que jamais côté suisse. Didier Pittet, épidémiologiste de référence en Suisse, pointe les risques qui entourent l'ouverture des domaines skiables en pleine pandémie.

Même en semi-confinement, la Suisse ne ferme pas ses remontées mécaniques. Les autorités helvétiques ont opté pour une stratégie radicalement différente de la plupart des pays européens pour faire face à l'épidémie de Covid-19. Alors qu'un nouveau tour de vis a été donné, seuls les commerces dits essentiels pourront rester ouverts, de même que les pistes de ski.

Des pistes qui ont concentré les polémiques depuis le début de l'hiver, à coups d'images de skieurs agglutinés dans la file d'attente des télésièges. Cette décision a aussi cristallisé les tensions en Europe, alors que la France, l'Allemagne et l'Italie ont maintenu leurs domaines fermés face à une situation sanitaire fragile.

A l'heure où le gouvernement français doit trancher sur une éventuelle ouverture des remontées mécaniques, de nombreux acteurs de la montagne pointent l'"exemple suisse" où peu de clusters ont été déclarés. Pour le maire de Châtel (Haute-Savoie), Nicolas Rubin, il n'y a "aucun argument crédible pour priver les gens de sport, de liberté, dans les grands espaces qu'offre la montagne".

"L'ouverture des remontées mécaniques n’a pas provoqué d'explosion du nombre de cas" de Covid-19, argue Philippe Nantermod, conseiller national suisse interrogé par Public Sénat. Mais de l'autre côté de la frontière, l'ouverture des remontées mécaniques ne fait pas l'unanimité. Elle s'est déjà attiré les foudres de certains professionnels de santé et ne semble pas gravée dans le marbre. "Une fermeture des pistes de ski pourrait devenir nécessaire", a fait savoir la ministre des Sports au quotidien helvétique Aargauer Zeitung (en allemand) samedi 16 janvier.

 

"Le ski n'est pas vital"

Face à une situation sanitaire relativement similaire à la France - taux d'incidence supérieur à 200 -, la Suisse reste sur un "plateau élevé" avec des hôpitaux "sous tension", nous explique le professeur Didier Pittet infectiologue et épidémiologiste aux hôpitaux universitaires de Genève. Et le variant britannique du coronavirus, plus contagieux, a été détecté "dans plusieurs célèbres stations de sport d'hiver", ajoute-t-il.

C'est le cas à Wengen, dans le canton de Berne, où les autorités ont annulé les épreuves de ski alpin du Lauberhorn à cause de la diffusion rapide de cette souche du virus. La population a été appelée à rester chez elle. "C'est un épisode emblématique de la situation", pour le Pr Pittet, considérant que l'ouverture des remontées mécaniques en pleine pandémie est "une erreur".

"Je suis un amoureux du ski, mais il faut savoir évaluer les risques", estime l'infectiologue qui ne se rendra pas en station cette année. L'attrait de la poudreuse a toutefois séduit de nombreux skieurs des pays voisins, causant un "brassage de population" propice à la transmission du Covid-19, selon l'épidémiologiste.

Les menaces de quarantaine proférées par la France et l'Allemagne ainsi que les contrôles aux frontières n'ont pas découragé certains amateurs de poudreuse. Ainsi, 48 Français ont été placés à l'isolement à leur retour de vacances en Suisse au début du mois. Et dans la station huppée de Verbier, quelque 200 vacanciers britanniques ont préféré prendre la fuite plutôt que d'observer la quarantaine obligatoire à leur arrivée.

"La pratique du ski n'est pas à risque en elle-même, c'est la queue devant les remontées mécaniques" et le "relatif respect des consignes sanitaires" qui pose problème pour Didier Pittet. Sans compter que les accidents de ski ont été, en proportion de skieurs, plus nombreux cette année, relève-t-il. "On peut prendre certains risques pour des activités vitales, estime-t-il, mais le ski n'est pas vital."

La décision d'ouvrir ou fermer les domaines de ski alpin reste entre les mains des cantons, en fonction de la situation locale. Certains directeurs, toutefois, ont d'ores et déjà fermé une partie de leurs installations pour limiter la casse économique. Les grandes stations suisses ont perdu de 40% à 60% de leur chiffre d'affaires depuis le début de la saison à cause, notamment, des restrictions de déplacement.

 

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