Déconfinement : en Auvergne, pourquoi des parents ne remettront pas leurs enfants à l’école

A partir du 12 mai, les écoles pourront rouvrir leurs portes aux élèves. Un retour progressif en classe dans des conditions restrictives afin de limiter les risques de propagation du coronavirus. En Auvergne, certains parents restent inquiets et ne renverront pas leurs enfants à l’école.

Des protocoles sanitaires sont mis en place pour permettre le retour des élèves à l'école.
Des protocoles sanitaires sont mis en place pour permettre le retour des élèves à l'école. © MVO
Sceptiques. En Auvergne, de nombreux parents regardent d’un œil méfiant le déconfinement annoncé des écoles à partir du 11 mai. Les mesures prises pour lutter contre la propagation du coronavirus ne rassurent pas complètement. Alors certains ont décidé de faire l’impasse sur cette rentrée particulière.
 

Ça va être épuisant pour eux et pour les enseignants

Des mesures inapplicables ?

Pour limiter les risques épidémiques, les établissements doivent mettre en place des mesures de respect des gestes barrière. Entre désinfection et distanciation sociale, c’est un vrai casse-tête pour les équipes pédagogiques. « J’ai reçu le protocole de l’école. Je vois en amont que l’établissement fait son maximum mais je ne vois pas comment ils vont réussir à mettre ça en place ». Céline Mazet,  mère d’Albane, six ans, doute que sa fille en grande section à l’école Saint-Joseph d’Aurillac parvienne à suivre les règles constamment. « Comment faire appliquer ça tout au long de la journée à des enfants ? Ça va être épuisant pour eux et pour les enseignants. Même quand on sort en famille c’est déjà assez oppressant pour eux. J’aimerais bien qu’elle puisse rentrer dans des conditions plus sereines ».

Même appréhension pour Laura Krob. « On va être tout le temps sur leur dos à leur dire " prête pas ton crayon, prête pas ton jouet " », imagine cette maman de Thibault, trois ans et Corentin, 7 ans scolarisés à l’école Albert Bayet à Clermont-Ferrand.
Luna, 10 ans, ne retournera pas elle non plus dans sa classe de CM1 de l’école Paul Doumer à Aurillac lundi. « On a du mal à comprendre comment on peut remettre dix enfants dans la même classe » confie son papa, Aurélien Courchinoux.
  

Une scolarité perturbée

A un mois et demi des vacances d’été, les parents s’interrogent sur l’intérêt de remettre son enfant en classe. « Est-ce que ça vaut le coup de faire six semaines d’école dégradée ? » questionne Manoli Mottin, mère de Gabriel, huit ans, et Léo, 5 ans. « Si l’école nous dit que c’est que le matin et qu’il faut envoyer son enfant une ou deux demi-journées par semaine, ça ne sert à rien » estime la maman des deux enfants scolarisés à l’école Pierre et Marie Curie de Clermont-Ferrand. « Je sais même pas s’il y a dix jours de classe avec les semaines alternées » tente de calculer Céline Mazet.

 « L’envoyer dans une situation qui n’est pas comme avant, où tu ne peux pas jouer au ballon, tu ne peux pas jouer avec tes copains, ça va nécessiter une nouvelle phase d’adaptation qui est importante. Tout ça pour un à deux jours par semaine », explique Laura Krob en pensant à son fils de3 ans. « Ca me semble en inadéquation avec les apprentissages de l’école. En maternelle, on leur apprend à vivre les uns avec les autres et là on va leur apprendre à rester à distance ». Pour faire son choix, « il faut peser le risque face au virus par rapport à l’apport pédagogique », résume Manoli Mottin. Avantage au virus pour le moment.

Ce n’est pas un choix évident parce qu’on jongle entre la peur et l’envie pour l’enfant de revoir la maîtresse et les copains

La porte reste ouverte

Pourtant, aucun des parents interviewés n’est catégorique. Leurs enfants n’iront pas à l’école le 11 mai, mais après… peut-être. « Dès qu’on sentira qu’il y a une possibilité de repartir dans un cadre qui est serein on la remettra à l’école », explique Aurélien Courchinoux. « On a des amis dans l’Education nationale donc ça nous paraissait aussi logique de les aider en ne les laissant qu’avec les enfants qui n’avaient pas le choix (de reprendre NDLR) », justifie le papa de Luna. « Est-ce que c’est suffisamment maitrisé ? Est-ce que ça vaut le coup d’y aller ? Est-ce que ce n’est pas mieux pour les enfants d’aller ailleurs que dans la structure familiale ? », se questionne Manoli Mottin. « Tant qu’on ne sait pas on attendra ».

Laura Krob hésite encore et optera peut-être pour un traitement différencié entre son fils de 3 ans en petite section et « son grand » de 7 ans en CE1. Si le plus petit restera à la maison, « le grand on pense peut-être le remettre parce que lui est en demande même si on a des craintes. J’ai quand même envie qu’il expérimente quitte à revenir à la maison si ça ne va pas » explique la maman clermontoise. Céline Mazet et son conjoint ont décidé d’attendre 15 jours pour voir l’évolution de la situation et peut-être remettre Albane en classe.  « Ce n’est pas un choix évident parce qu’on jongle entre la peur et l’envie, le besoin pour l’enfant, de revoir la maîtresse, les copains de classe, et le besoin de retrouver un rythme normal ».
 

Discussion avec les enfants

La décision a été d’autant plus difficile à prendre qu’il a fallu faire comprendre aux enfants la situation. « On aurait aimé qu’ils puissent retourner à l’école et reprendre leur vie, peut-être pas d’avant mais presque, qu’ils puissent retrouver leurs copains, etc. », concède Laura Krob au sujet de ses deux fils.  A 6 ans, Albane a bien compris les explications de sa mère. « Je ne lui ai pas laissé le choix. Mais elle a compris la difficulté d’appliquer les distances », explique Céline Mazet. « Elle demande par contre beaucoup si les copains et les copines vont y aller. Elle a plus de mal à comprendre pourquoi il y a des différences entre eux. Mais c’est plus facile à accepter parce que je garde son frère dans tous les cas ».

« L’élément qui pouvait nous faire hésiter, c’était la relation " copines " », souligne lui aussi Aurélien Courchinoux. Sa fille, Luna, n’a d’ailleurs pas très bien pris d’être écartée de l’école. « Après, on lui a parlé du contexte, le protocole, les récréations qu’il y aurait peu ou pas. Elle a bien compris que ça n’allait pas être l’école comme elle a connu avant et que ce serait particulier. Elle comprend que la situation est compliquée », détaille le papa. Pour mieux vivre la chose, la petite fille de 10 ans a obtenu le droit d’appeler ses amies pour maintenir le lien.
   

Le luxe du choix

Tout ces parents sont conscients d’avoir le luxe de choisir entre remettre leurs enfants à l’école ou les garder à la maison. « Si mon employeur m’avait dit retour au travail lundi, j’aurais vu les choses différemment » avoue Laura Krob. « Dans notre entourage, tous ceux qui ont des solutions pour garder leurs enfants préfèrent ne pas les remettre à l’école », généralise Manoli Mottin. Aurélien Courchinoux a aussi mis dans la balance le fait que l’école à la maison, imposée depuis deux mois s’est bien passée. « L’espace numérique de travail (L’école à distance NDLR) fonctionne.  Ma fille est assez autonome, donc il n’y a aucun intérêt à prendre un risque », justifie-t-il.

Mais la situation peut aussi être subie. C’est le cas de Jean Privat, papa de Juliette, 9 ans, et Luisa, 4 ans, qui lui ne peut pas télétravailler. Les deux enfants sont scolarisés à Jussac dans le Cantal, et « les sections qui reprennent ne concernent pas mes filles », raconte le Cantalien. « La petite section ne reprendra pas jusqu’à la rentrée de septembre ». Pour le CE2, ce sera peut-être en juin. Si ses enfants n’iront pas en classe, elles seront pourtant bien accueillies dans l’enceinte de l’établissement. « Ma compagne est personnel médical », explique Jean Privat. Juliette et Luisa pourront donc bénéficier de la garderie.  « Elles auront tous les inconvénients de l’école dans le cadre de la garde puisqu’elles verront d’autres enfants. Mais nous, est-ce qu'on devra leur faire faire les devoirs à la maison ? », s’interroge Jean Privat. La double peine.

Le papa tente bien de trouver d’autres solutions pour les semaines à venir, mais cela s’annonce compliqué. « On ne peut pas s’appuyer sur les grands-parents parce qu’ils sont un public fragile et qu’on ne va pas mettre un enfant qui voit d’autres enfants avec eux. Ça veut dire peut-être prendre les enfants sur notre lieu de travail, peut-être chez des amis » détaille Jean Privat. « On comprend le principe que les petits n’aillent pas à l’école donc il va falloir la faire garder (Luisa, qui est en petite section de maternelle NDLR), ce qui va impliquer soit des coûts supplémentaires soit de la débrouillardise. La difficulté c’est de jongler avec tout ça et le travail ».

Peut-être qu’il faut faire de la garderie, mais à ce moment-là il faut le dire
 

Reprise du travail

C’est d’ailleurs pour les parents contraints par leur travail que l’école paraît indispensable. « Peut-être qu’il faut faire de la garderie, mais à ce moment-là il faut le dire », estime Olivier Devise, co-président de la FCPE 63. Cette association de parents d’élèves est partagée entre les problèmes de continuité pédagogique et le risque épidémique en classe. « En zone rurale, il y a des difficultés (à poursuivre les cours à distance NDLR). Il y a des problèmes de connexion. Il y a aussi des familles avec plusieurs enfants mais une seule connexion. Ça pose problème », reconnaît Olivier Devise.

Comme les autres parents, il constate que la mise en place du protocole sanitaire est un puzzle dont les pièces sont difficiles à imbriquer. « Il y a une adaptation à mettre en place pour les transports, il y a une adaptation à avoir pour les couloirs de l’école, pour avoir un sens de circulation unique, c’est compliqué. Je pense qu’il n’a pas été rédigé par des personnes qui connaissent bien la réalité des bâtiments et des structures des établissements. Ils supposent que des enfants peuvent rester à leur place toute la journée ».

« Si on regarde les protocoles, oui, il n’y a pas de soucis, il y a moins de risques que d’aller faire ses courses au supermarché. Mais il y a tellement de contraintes qu’il est difficilement applicable. J’ai eu au téléphone des chefs d’établissements qui ne savent pas comment faire », raconte le représentant de parents d’élèves.
   

Rassurer les parents

Au collège Louis Pergaud de Dompierre-sur-Besbre (Allier), le principal se montre serein. A l’en croire, son établissement sera prêt pour retrouver 105 des 380 élèves qu’il totalise. Il faut dire qu’il dispose d’une semaine supplémentaire par rapport aux écoles primaires : l’accueil des sixièmes et cinquièmes pourra se faire à partir du 18 mai.

« Pour l’instant on a pas trop de grande difficulté pour se préparer », affirme Cyril Bonnet. Mais il sait qu’il faut rassurer. « On fait un sondage auprès des familles. Il y en a un tiers pour l’instant qui ne semble pas vouloir remettre leurs enfants en classe. Lundi matin (le 11 mai) je vais convoquer les représentants des parents d’élèves pour leur présenter le protocole. Puis j’enverrai un mail à toutes les familles pour le leur présenter à leur tour ».

Pour les parents comme les enseignants, cette rentrée post-confinement aura valeur de test. Ils pourront voir si les mesures mises en place sont applicables et efficaces. Car en septembre, il faudra accueillir tout le monde. 
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