Pédophilie dans l'Eglise : "J'aurais aimé que les Evêques donnent leur démission, ça aurait eu du panache" (Père Vignon)

Publié le Mis à jour le
Écrit par D.Mazzola (propos recueillis par H.Chapelon et S.Hyvon)
Abus sexuels dans l'Eglise : dans la Drôme, le père Vignon "en état de deuil" après le rapport de la commission Sauvé - (image archives 2018)
Abus sexuels dans l'Eglise : dans la Drôme, le père Vignon "en état de deuil" après le rapport de la commission Sauvé - (image archives 2018) © maxppp - HEBRARD Fabrice

En août 2018, le père Vignon, curé de la Chapelle-en-Vercors, avait été le premier homme d'église a demandé la démission du Cardinal Barbarin lorsque l'affaire Preynat a éclaté au grand jour. Il réagit au lendemain de la remise du rapport de la CIASE sur les abus sexuels dans l'Eglise...

"C'est quelque-chose de tellement sidérant qu'on a envie de se taire. Oui je me sens en deuil. J'ai appris les chiffres vendredi et depuis, je ne suis pas très bien. Mon coeur pleure en moi, en pensant à tous ces drames, " explique le père Pierre Vignon. Ce prêtre du diocèse de Valence fait référence aux chiffres dévoilés ce mardi 5 octobre 2021 par le rapport de la Commission Sauvé. Cette commission indépendante a travaillé durant plus de 30 mois sur la pédocriminalité dans l'Eglise Catholique. Le rapport fait état de plus 216.000 victimes mineures, entre 1950 et nos jours. La commission a aussi donné une estimation du nombre de prédateurs sur cette même période : entre 2.900 et 3.200. 

"payer la note"

Devant les chiffres de la Commission Sauvé, le père Vignon ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à parler de "vaste désastre". 

"La prise de conscience, il y a déjà un moment qu'elle est faite. On ne va pas pouvoir en rester là. Maintenant c'est l'abattement. Il faut boire la honte jusqu'au bout, en touchant le fond, pour pouvoir reprendre un départ !

Père Pierre Vignon, prêtre du diocèse de Valence

"J'aurais aimé  - ça aurait eu du panache - que les Evêques donnent leur démission, pour le principe. Ils n'auraient pas risqué grand chose," explique le père Vignon. Ce geste aurait été un symbole fort, montrant une volonté d'action, "au moins cela aurait été l'affirmation qu'on voulait faire quelque chose de neuf pour régler ça," estime le curé de la Chapelle-en-Vercors.  Pour cet homme d'église, c'est notamment à la question de l'indemnisation des victimes qu'il faut s'atteler à présent. L'appel aux dons des fidèles : une mauvaise idée selon le curé drômois. "Ce n'est pas aux fidèles de payer. On a fait les imbéciles pendant 70 ans et plus. La note est présentée, il faut la payer !", assène le prêtre.

"Une réforme globale de l'Eglise s'impose ..."

Que faire après cet état des lieux ? Pour le Père Vignon, la réponse de l'Eglise doit être "méditée et réfléchie". 

"Il faut une réforme que le Pape François évoque très grandement depuis 2013. Elle devient incontournable. Il y avait des forces réactives anti-François, désormais elles sont dépassés par ce qui est révélé," estime le Père Vignon. Ce dernier rappelle que le Pape lance dimanche prochain et pour deux ans, la préparation d'un grand synode qui se tiendra à Rome en 2023. "Le premier temps de préparation de ce synode, ça va être l'appel aux témoignages de tous les fidèles, ceux qui sont à l'intérieur de l'Eglise ou ceux qui l'ont quittée. C'est le moment ou jamais de venir dire ce qu'ils ont à dire," a expliqué le père Vignon. Pour l'ecclésiastique, ce synode doit pouvoir être "un point de départ" pour une réforme. "Cette réforme, elle couvrira plusieurs pontificats car on ne change pas un si vaste ensemble et les mentalités comme ça, par décret !" convient le prêtre.

Il faut "changer ce qui doit l'être, en s'aidant des 45 propositions de la Commission Sauvé." Pour le père Vignon, pour soigner ce "grand corps malade", "il faut tout revoir, en commençant par la tête, l'épiscopat, "la formation, le choix et le rôle des évêques", assure-t-il. "On n'est plus aux temps féodaux et médiévaux (...) il faut qu'on se mette résolument en mode de fonctionnement d'une église dans les sociétés démocratiques!". Il ne s'agit pas de "rajouter une quatrième personne à la Trinité !"

Il avait appelé à la démission du Cardinal Barbarin

Lorsque l'affaire Preynat a éclaté, le père Vignon était déjà très investi dans le soutien aux victimes d’abus sexuels dans l’Eglise. En 2018, il n'a pas manqué dire ce qu'il pensait de la gestion des affaires de pédophilie par l'institution et notamment dans un ouvrage intitulé "Plus jamais ça". Au cours de l'été 2018, le père Pierre Vignon était même allé jusqu'à demander "publiquement et sans détour" au cardinal Barbarin de démissionner "dans les plus brefs délais". Le cardinal Philippe Barbarin a été mis en cause pour ne pas avoir signalé à la justice les agissements du père Bernard Preynat, alors soupçonné d’abus sexuels sur des dizaines de jeunes scouts dans les années 80. Le père Vignon reprochait notamment à l'Archevêque de Lyon de ne pas avoir démissionné immédiatement après ses déclarations sur l'affaire Preynat. "Vous auriez dû la remettre après votre lapsus « Grâce à Dieu, les faits sont prescrits," avait alors écrit le Père Vignon au Cardinal dans sa pétition.

Cette demande de démission faisait suite à la lettre du Pape François adressée au "Peuple de Dieu". Le texte du père Vignon avait été publié dans le cadre d'une pétition. Elle avait recueilli plus de 110.000 signatures et soutiens. Pour Philippe Vignon, la sanction n'avait pas tardé à tomber quelques semaines plus tard. Le 1er novembre 2018, il avait été remercié par les évêques de sa charge de juge de l’officialité, c’est-à-dire juge ecclésiastique. 

La lettre du Père Vignon appelant Philippe Barbarin à la démission (août 2018)

Monsieur le Cardinal,

               Suite à la lettre du Pape François au Peuple de Dieu que je reçois dans son entier, il me paraît évident que l’heure est venue de passer aux actes. Or, en tant que simple prêtre, heureux de l’être,  je ne peux pas considérer comme suffisante la démarche de jeûne et de prière, même si elle est très importante. Elle demande à être suivie d’effets concrets. Puisque notre Pape en appelle à toute l’Eglise pour intervenir dans cette crise, pour ma part, afin de ne pas  être considéré comme votre complice, je me lève pour affirmer ouvertement ce que je pense déjà depuis longtemps et dont je vous avais fait part de façon privée.

               Je vous demande donc publiquement et sans détour de donner votre démission de cardinal et d’archevêque de Lyon dans les plus brefs délais. Vous auriez dû la remettre après votre lapsus « Grâce à Dieu, les faits sont prescrits ». Je n’insisterai pas sur vos trois reculades pour la connaissance des faits criminels commis par Bernard Preynat ni sur votre attentisme à prendre des décisions. Je n’insisterai pas davantage sur le fait que Bernard Preynat est toujours prêtre et qu’il n’a reçu aucune condamnation sous quelque forme que ce soit.

               L’appel du Pape est clair. Le Peuple de Dieu doit réagir et je suis donc dans mon droit de l’appeler à le faire. C’est une question d’honneur.  Nous sommes à une de ces heures cruciales de l’histoire où de grands actes s’imposent. Pour vous encourager à prendre enfin vos responsabilités, je me permettrai simplement de vous rappeler cette phrase citée par Henri de Lubac du père Yves de Montcheuil arrêté à la Grotte de la Luire dans le maquis du Vercors le 27 juillet 1944 et fusillé à Grenoble dans la nuit du 10 au 11 août suivant : « Il y a une intensité et une qualité d’existence plus grande dans l’acte de mourir pour être fidèle au devoir que dans une longue vie comblée, sauvée par la lâcheté. »

               Donner votre démission de cardinal et d’archevêque serait bien sûr une mort sociale, mais quelle assomption personnelle en retour ? Vous seriez enfin à la hauteur de l’évènement. Croyez-vous être un serviteur indispensable au Peuple de Dieu jusqu’à la fin de votre mission alors que Jésus nous invite au contraire (Lc 17,10) ? Le siège de saint Pothin et de saint Irénée vaut ce sacrifice puisqu’il sera fait pour le bien de tous et particulièrement des victimes. Vous avez reconnu vous-même des erreurs de gestion. Pourquoi resteriez-vous indéfiniment en place après les avoir commises ?

J’invite mes confrères à signer cette pétition ainsi que tous les membres de l’Eglise conscients de l’importance du mal fait aux victimes d’abus de toutes sortes. Que chacun le fasse en étant conscient de sa responsabilité à répondre à l’appel du pape François. Que personne ne soit animé seulement par la colère ou par une réaction vindicative mais dans le respect qui vous est dû pour que vous tiriez avec honneur les conséquences de vos responsabilités et pour qu’ainsi s’ouvre le chemin de l’avenir, tant pour les nombreuses victimes que pour l’Eglise.Cette invitation est aussi destinée à ceux et à celles qui se sentent concernés par les problèmes des victimes.

Dans la vérité, fille du Saint-Esprit, avec le respect qui vous est dû.

Père Pierre Vignon, prêtre

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