Valence : Un collectif de mères indignées tente de porter la voix des habitants

Le collectif "Mamans indignées 26" tente de recréer un lien rompu entre habitants et acteurs locaux dans les quartiers de Fonbarlette et du Plan à Valence.

"Nous sommes un collectif de femmes, mais surtout de mamans qui interviennent à Valence, dans les quartiers de Fontbarlette, du Plan, le Polygone mais aussi partout où les parents ne se sentent plus entendus, quand les enfants ne se sentent plus inclus dans les valeurs de la république."  

Constitué en 2019 suite à la loi Blanquer qui prévoyait des suppressions de directeurs dans les écoles élémentaires et revenait sur le droit des mères voilées à accompagner les sorties scolaires, ce collectif grandit. Cette dizaine de femmes essaie de prouver que les habitants ont le droit et la possibilité de se faire entendre. 

A discuter avec ces mères de familles on est frappé par le ton de leurs constats. Très calme, posé. Aucune d'entre elle ne lève la voix mais l'indignation est claire. "Ce n'est pas normal qu'un jeune qui habite Valence n'ait jamais fait de rando !" Elles décrivent, comme beaucoup d'habitants du quartier des barrières sociales, culturelles mais surtout mentales. "Il y a un manque d'appropriation de la part des habitants du territoire. On est là on grandit, on s'y marie on y reste." affirme Caroline. Et Sophie complète : "C'est facile de venir vivre dans ce quartier mais en sortir, c'est très très difficile. Quand vous y êtes ; vous y restez ! "  

La solution ? Recréer du lien avec l'extérieur  

Plus qu'une assignation à résidence, ces femmes dénoncent la séparation de leur quartier et du reste de la ville. "Il faut recréer des moments de vie et de rencontre. On a l'impression que tout est concentré dans le centre-ville et les habitants d'ici se sentent un peu délaissés." 

Des propos que ces femmes tiennent à distinguer d'une démarche de victimisation. Pour préciser leur sentiment, elles font part d'une anecdote :

une petite fille, sortie de l'école apprécie la baguette achetée par sa mère pour le goûter et lui pose la question : "Maman, c'est le pain de Fontbarlette ou de Valence ?".

Les enfants du quartier font déjà la différence entre eux et le centre-ville, ils se sentent "à part" voici ce qu'on cherche à me faire comprendre, avant de conclure :  "On n'est pas des pauvres gens qui demandent qu'on leur tende la main, on veut être Valentinois en fait c'est ça l'objectif !" 

Des liens rompus  

Le problème "c'est que les habitants ne vont pas vers la police ni vers les élus. Même si un grave incident se produit, personne n'appellera la police par exemple." Alors la quinzaine de bénévoles à l'initiative de ce collectif, tente d'interpeller les acteurs locaux pour relayer les besoins et recréer des espaces de communication. "Cette année nous avons envoyé un courrier qui listait tout ce qui était survenu de notable dans le quartier et notamment la disparition des services publics." Le constat est amer.  

Un service de poste pour 5000 habitants du lundi au vendredi, de 09h à midi. Plus de banque, un seul distributeur de billets, moins de ramassage des ordures ménagères. Alors quand on lui parle des affrontements entre quartiers et du climat de violence lié au trafic de drogue et aux incivilités, Sophie insiste pour ne pas faire de raccourcis. La situation est celle d'une rupture à plusieurs niveaux. Entre les habitants et les acteurs locaux, entre les personnes du quartier et le reste de la ville, mais également entre les jeunes et les familles.  

"Le plus tragique c'est que ça peut toucher tout le monde. Est-ce que ces jeunes ont conscience de la douleur que ça peut occasionner ? On ne sait pas comment les amener à prendre la place des familles." Quand on aborde avec elle la question des familles justement, elle avoue que c'est délicat d'en parler car tout le monde se connait et certains parents ont honte de ce que les enfants peuvent occasionner.  

"Des parents démunis, pas irresponsables"  

"Du coup ça devient très difficile d'échanger car les parents se demandent ce qu'ils ont loupé ! Ce sont des enfants sortis du système scolaire, des parents qui, en conseil de discipline, se sont souvent retrouvés comme dans un tribunal. Pour beaucoup ils sont renvoyés à leur irresponsabilité de parents car une mère ou un père démunis n'ont pas leur place dans la société."  

Alors elle insiste : "Il y a urgence à trouver des solutions localement. Beaucoup de choses positives sont ressorties de la Politique de la Ville mais il faut désormais réfléchir localement. Il ne faut plus partir des chiffres nationaux de la sécurité pour construire des solutions mais bien partir du terrain. Cela demande aux habitants de se remettre en lien avec les services municipaux, les bailleurs, les services de police"  

En mai 2021, une vidéo avait fait réagir les élus et l'opinion publique montrant des groupes de personnes cagoulées se tirer dessus à balles réelles selon la police. Des faits qui inquiètent évidemment ces mères de familles, qui craignent "une balle perdue" ou une mauvaise influence sur les plus jeunes. "Mais on n'a pas le sentiment de vivre dans un climat d'insécurité au quotidien".

Plus qu'une situation qui se dégrade, ces femmes préfèrent parler d'une nécessité de renouer la confiance avec ces territoires pour ne pas laisser la violence prendre le dessus. "Les gens ne comprennent pas pourquoi il faut aller voter! Et pourtant ils sont créatifs pour mener des actions dans les quartiers. Un jeu malsain s'est installé car personne ne vote ici. Mais nous on veut une vraie rencontre, pas seulement au moment des élections, pas seulement au moment des incidents." 

"Le voile cache les cheveux, pas le cerveau" 

Sophie et Caroline sont voilées. Si je ne leur pose pas la question j'ai l'impression que tout ce qu'elles diront pourra être retenu contre elle. Alors je leur demande : "Que répondez-vous a ceux qui mettent en doute votre sincérité à défendre les valeurs de la République?" Des discours de désillusion, de perte de croyance dans la devise française j'en ai entendu beaucoup au cours de mes reportages. Ces femmes continuent d'y croire et le revendiquent: "on veut porter ces valeurs. On a des enfants, on veut vivre sereinement et on croit que c'est possible" 

"Mais quand on porte le voile on nous renvoie au fait qu'on ne réfléchit pas. Je rappelle que le voile cache les cheveux pas le cerveau !" Sophie regrette qu'en 2021, la question qui revient encore souvent c'est "Tu viens d'où?" "Si je réponds que je suis française, on me dit : non mais vraiment?". Ce sont ces réactions, alimentées par "les discours politiques qui divisent" qui selon ces femmes, réduisent le nombre encore trop insuffisant de rencontres entre ce quartier et l'extérieur. Voilà qui laisse une sensation de quitter ce quartier avec des habitants "enfermés dehors". Mais "même si les portes sont fermées on passera par les fenêtres ou par le toit" m'a-t-on dit. 

 

 

 

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