D'un voyage au Pakistan à l'exfiltration de civils afghans menacés : l'incroyable aventure du snowboardeur Victor Daviet

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A la suite d'une expédition au Pakistan riche en émotion, le snowboardeur Victor Daviet a participé à l'exfiltration de 14 Afghans menacés de mort par les talibans, cet été. Il revient sur cette incroyable aventure humaine.

Un voyage dans un des coins les plus reculés de la planète, des ânes, un titre d'homme le plus rapide du Pakistan, des parties de Uno et, pour finir, une exfiltration de 14 Afghans menacés par la prise de pouvoir des talibans... C'est peu dire que Victor Daviet, snowboardeur professionnel, se souviendra longtemps de son excursion au Pakistan.

L'année dernière, le Haut-Savoyard s'est rendu dans plusieurs régions du pays pour réaliser un épisode de sa websérie "Trip Roulette", en compagnie de snowboardeurs locaux.

Pendant son aventure, le jeune homme a notamment sympathisé avec de jeunes Afghans, comme lui passionnés de glisse. Admiratifs devant leur courage, Victor Daviet a échangé avec eux et prévoyait même un voyage en Afghanistan. Mais, au moment de la prise du pouvoir par les talibans, le jeune snowboardeur s'est embarqué dans une mission des plus importantes : participer à l'exfiltration des 14 membres de la fédération afghane de snowboard. Il revient pour nous sur cette incroyable aventure, longue de près d'un an.

"Est-ce que tu peux nous raconter dans quel contexte tu es allé au Pakistan ?

Victor Daviet : J'ai participé à un voyage avec l'association Zom Connection, qui a été montée par le guide de haute-montagne Julien "Pica" Herry. Elle a pour but de collecter du matériel dans les Alpes et de le redistribuer au Pakistan.

Là-bas, l'association enseigne également différentes disciplines, que ce soit du snowboard, du ski, du hockey... Nous étions donc partis il y a un an.

Tu arrives donc dans une zone reculée du Pakistan. Est-ce que tu peux nous décrire les lieux ?

On a distribué notre matériel dans différents endroits. A commencer par la station de ski de Malam Jabba. Concrètement, c'est une colline avec un télésiège de deux places... Et c'est la plus grosse station du Pakistan.

La colline est assez raide. C'est l'équivalent d'une piste rouge super glacée, qu'ils n'arrivent pas à bien damer. Ce n'est pas très pratique pour apprendre, mais ils font avec.

Une compétition internationale de snowboard avait lieu quand nous y étions. On pensait que c'était important d'y être pour apporter notre savoir, passer du temps avec les locaux, communiquer sur les enjeux environnementaux...

Sur cette compétition internationale de snowboard en plein Pakistan, tu as d'ailleurs acquis un nouveau titre...

Oui... Je n'en suis pas très fier... Pour que la compétition soit de renommée internationale, l'organisation tenait absolument à ce que nous participions. C'était vraiment David contre Goliath. Mais on voyait que c'était quelque chose d'important pour eux.

On a traîné un peu des pieds, on faisait en sorte de ne pas la faire pour que ce soit un local qui l'emporte. On a fini par céder. On a participé à ce slalom géant en snowboard. Ce n'est pas très connu chez nous, mais au Pakistan, ça cartonne ! Maintenant, ça me fait beaucoup rire de pouvoir dire que je suis l'homme le plus rapide du Pakistan.

Tu vas mettre ça sur ta page Wikipedia ou dans ta bio Instagram ?

Je ne sais pas encore, ça pourrait être vraiment cool (rires) !

Ca te restera à vie ce titre ?

Un de mes plus beaux souvenirs de snowboard restera la victoire d'un de mes poulains sur le slalom parallèle. C'était un jeune Pakistanais de 12 ans, que j'avais pris en affection.

J'ai rarement vécu un moment aussi fort dans le snowboard alors que j'ai vu pas mal de choses.

Victor Daviet.

Au moment de sa victoire, tout le village est arrivé et l'a porté, planche aux pieds. Le petit, qui était tout mignon et introverti, a fini par brandir le drapeau du Pakistan en criant "hip hip hourra". C'était un très bon moment. Il n'arrêtait pas de pleurer, il avait gagné l'équivalent d'un Smic. J'ai rarement vécu un moment aussi fort dans le snowboard alors que j'ai vu pas mal de choses.

Après cette compétition, tu es ensuite parti en excursion avec des locaux pour faire des images...

Exactement. Nous sommes ensuite allés dans la vallée de Madaklasht. Près de la moitié des skieurs et snowboardeurs du pays se trouvent là-bas. Ils n'ont pas de station. Ils dament l'équivalent d'un champ et puis les jeunes font des aller-retour à pieds.

Avec les meilleurs locaux, nous sommes partis trois jours dans la vallée. Et c'était suffisant : ils étaient cuits à la fin. Ils n'avaient pas l'équipement nécessaire pour camper dans la nature, ils avaient peu l'habitude de faire de longues randonnées... C'était assez intense.

S'en suit un retour en France. Quelques mois passent, et tu es ensuite contacté par des Afghans que tu as rencontré à Malam Jabba ?

Pendant cette compétition internationale, il y avait les Pakistanais, un Belge, une équipe afghane et nous. Nous logions dans le même hôtel que les Afghans. Tous les soirs, je buvais le thé avec eux, on avait sympathisé.

J'étais intrigué par cette équipe afghane de snowboard. Ils ont 20 snowboards dans le pays. C'est limite le nombre de snowboards que je reçois par an.

Victor Daviet.

Il y avait de la curiosité mutuelle. J'étais intrigué par cette équipe afghane de snowboard. Ils ont 20 planches dans le pays. C'est limite le nombre de snowboards que je reçois par an.

Eux étaient intrigués de voir un snowboardeur pro. Quand nous sommes arrivés dans la station, j'avais l'impression d'être Shaun White, le meilleur snowboardeur de la planète, qui débarquait au fin fond du Queyras ou au Semnoz. C'était lunaire. Ils n'avaient jamais vu ça.

Ce sont ces Afghans qui te contactent des mois après votre rencontre, suite à la prise du pouvoir par les talibans dans leur pays ?

En les rencontrant, je me dis que cette équipe est incroyable. Ils ont une motivation de fou. Il y avait notamment des femmes, c'était compliqué pour elles. Ils n'ont pas de station donc, ils s'entraînent sur les bords des routes, sur les dunes l'été.

Je me dis que le prochain "Trip Roulette", après le Pakistan, ce sera en Afghanistan ! Donc on commence à organiser ce voyage, on communique avec le directeur de la fédération afghane.

Un jour, cet été, je me retrouve à Paris. A 8h30 du matin, je reçois un appel avec l'indicatif du Pakistan sur l'iPhone. C'est le directeur de la fédération. Il me dit : "Voilà Victor, tu es la personne la plus proche de nous en Occident, il faut que tu nous aides."

Tu réagis comment ?

Je suis un peu sous le choc. Oui, je sais faire du snowboard. Mais faire sortir 14 Afghans en période de crise du pays, ça je ne sais pas faire. Je lui dis que je vais les aider. J'avais vraiment sympathisé avec ces jeunes, je m'étais projeté avec eux, je les considérais comme de nouveaux amis.

Je suis à Paris, donc je me rends à l'ambassade d'Afghanistan. J'arrive devant : 50 personnes étaient devant la barrière. L'ambassade était fermée. J'attends devant, mais aucune réponse.

La lettre qu'ils ont reçue stipulait clairement qu'ils seraient punis. Ca voulait dire potentiellement dire lapidation, fouet... ou encore la mort.

Victor Daviet, à propos des membres de la fédération afghane de snowboard.

J'essaye d'activer un peu mon réseau, je regarde auprès de la Croix Rouge, je tweet des sénateurs, des ambassadeurs afghans... J'essaye de faire ce que je peux.

Je poste des messages sur les réseaux sociaux. Je dis que j'ai rencontré ces jeunes et que j'ai besoin d'aide.

Grâce à ces messages, je rassemble une petite équipe. Deux Américaines ultra connectées, que je surnomme les "deux anges", ont consacré six mois de leur vie pour les faire sortir. Elles se sont mis à fond dans ce projet, jusqu'à y arriver.

Ils sont sortis d'Afghanistan par quel moyen ?

Ils ont tous été exfiltrés par voie aérienne. Il y a eu des essais par voie terrestre, qui ont malheureusement échoué.

Je n'arrivais plus à savourer quoi que ce soit dans la vie. J'avais pour objectif de faire sortir ces gens. Il n'y avait pas d'autres options.

Victor Daviet.

On a vraiment vécu quelque chose de spécial. C'était irréel ces tentatives par voie terrestre. Nous étions tous derrière notre WhatsApp à suivre leur progression de checkpoint en checkpoint.

Le snowboard est une discipline occidentale, mal vue par les talibans. Vous saviez ce qu'ils risquaient ?

Ils étaient très exposés, notamment les femmes. Elles étaient très avant-gardistes dans leur pays. La lettre qu'ils ont reçue stipulait clairement qu'ils seraient punis. Ca voulait potentiellement dire lapidation, fouet... ou encore la mort. C'était obligatoire de les faire sortir.

Où en sont-ils désormais aujourd'hui ?

Sur les 14, ils sont tous sortis du pays. Le dernier est sorti la semaine dernière. Sept sont entre le Canada, les Etats-Unis, l'Allemagne et la Suède. On a réussi à leur trouver des pays d'accueil qui les prennent en charge.

Mais sept autres sont toujours au Pakistan. Pour eux, ça se passe moins bien. Le Canada leur avait promis un accord d'asile, mais c'est tombé à l'eau. Ils sont donc en attente avec des visas tourisme périmés. Du coup, c'est très compliqué.

Comment peut-on leur venir en aide ?

Nous demandons de l'aide. On les maintenait au Pakistan, en terme de logement et de nourriture, avec nos fonds personnels. Là, il faut trouver une solution pour des visas. Il nous faut cette validation de demande d'asile.

Ils ont tout quitté : familles, pays, diplôme... Ils n'ont plus un rond, leur compte en banque a été gelé.

Victor Daviet, à propos des 14 membres de la fédération afghane de snowboard.

Nous avons monté une association avec l'équipe qui a pour but de réinsérer ceux qui ont une situation stable dans leur nouvelle vie, via le snowboard en les connectant avec des communautés locales et leur donnant du matériel, des cours d'anglais...

Et pour ceux qui sont au Pakistan, on les aide à résister en cette période de flou, pour qu'ils ne se retrouvent pas à la rue au Pakistan, à faire la manche. Ils ont tout quitté : familles, pays, diplôme... Ils n'ont plus un rond, leur compte en banque a été gelé. Il y a donc une campagne de crowdfunding qui a été lancée.

C'est une histoire assez incroyable qui s'étend sur près d'un an, est-ce que tu as un message à faire passer après avoir vécu tout cela ?

Ça m'a surtout beaucoup touché au début. Je n'arrivais plus à savourer quoi que ce soit dans la vie. J'avais pour objectif de faire sortir ces gens. Il n'y avait pas d'autres options.

Je n'arrivais plus à savourer. Là je suis vraiment heureux, que cela ait abouti à quelque chose. Mais ce n'est que le début. Maintenant, il faut les accompagner, leur trouver une situation stable."

Pour participer à la campagne de crowdfunding et aider les snowboardeurs afghans, rendez-vous sur cette adresse : gofundme.com/f/sos-solidarity-for-afghan-refugee-snowboarders.

durée de la vidéo : 02min 16
Victor Daviet et les snowboardeurs Afghans ©France 3 Alpes