En Auvergne-Rhône-Alpes, la moyenne montagne à l'épreuve du tourisme de masse

Encore une fois, l'été 2021 s'annonce franco-français. Nombreux sont ceux qui vont se tourner vers des lieux considérés comme moins fréquentés, comme la montagne. En Auvergne-Rhône-Alpes, ce tourisme de masse n'est pas sans conséquences sur les territoires et l'environnement.

Des alternatives ont été mises en place dans le massif du Sancy, dans le Puy-de-Dôme, pour proposer des alternatives aux touristes et réguler l'affluence.
Des alternatives ont été mises en place dans le massif du Sancy, dans le Puy-de-Dôme, pour proposer des alternatives aux touristes et réguler l'affluence. © Jean-Louis GORCE / MaxPPP

La montagne ça vous gagne. Le slogan date un peu, mais n'a jamais été autant d'actualité, surtout pendant l'été 2020. Avec 70 % de son territoire situé en montagne, la région Auvergne-Rhône-Alpes est la plus grande région de montagne d’Europe et est très attractive. L'été 2020 a été une bonne saison pour les professionnels du tourisme. En matière d'hôtellerie, par exemple, le taux d'occupation en Savoie et dans le Puy-de-Dôme a été supérieur à 50 %. Dans ce dernier département, les trajets sur le téléphérique du Mont-Dore ont par exemple augmenté de 53 %.

Pour autant cette sur-fréquentation n'a pas que des aspects positifs et peut avoir des conséquences néfastes.

La source de Croizat, dans le Puy-de-Dôme, victime de son succès

En pleine nature, sur les rives de la Dordogne, un petit bassin a été aménagé. L'eau atteint les 40°C et elle serait réputée pour ses bienfaits pour la peau. C'est la source de Croizat, située sur la commune du Mont-Dore, dans le Puy-de-Dôme. Un petit coin de paradis, mais qui n'existe plus. Le 14 avril 2021, le maire de la Bourboule, François Constantin, a décidé de supprimer les infrastructures aménagées par les usagers eux-mêmes depuis quelques années. « Pas une seule de ces constructions n’est naturelle. Le trop-plein, c’est du béton, ça a été construit dans les années 1960. Les caillebotis ont été construits au titre d’aménagement touristique, vraisemblablement entre 2008 et 2011. Le bassin a été construit avec des pierres de la rivière et du ciment par les usagers qui se sont approprié le site. Deux autres bassins ont été construits dans le lit de la rivière, dans une zone Natura 2 000 où il y a des loutres », évoque le maire dans une interview.

Il faut dire que ces dernières années, la fréquentation de la source de Croizat a considérablement augmenté. En tout, l'été dernier, 25 000 passages ont été enregistrés ; 35 000 sur l'année. La source a été référencée sur le site internet Tripadvisor et d'autres réseaux sociaux ce qui a suscité l'intérêt des internautes. Sur certaines images, on peut voir une quinzaine de personnes dans la source dont la superfie n'excède pas les 20 m². Au-delà du manque d'espace, le maire évoque une vingtaine de délits enregistrée entre 2018 et 2020 dont une agression sexuelle, des trafics de stupéfiants et des vols. 
"Depuis 10 ans, il y avait un problème de réglementation lié à la baignade et de sécurité. On ne pouvait pas laisser un lieu de baignade sans surveillance", évoque Luc Stelly, directeur de l'office de tourisme du Sancy. La préfecture a incité le maire, François Constantin, à prendre des mesures malgré les plaintes des internautes et des habitués.

"On ne veut pas exclure, on veut réguler"

Les touristes ont été nombreux à profiter des randonnées dans le Sancy pendant l'été 2020. Depuis, les professionnels du tourisme tentent de s'adapter à cette demande tout en faisant en sorte de respecter l'environnement et le territoire. Luc Stelly, directeur de l'office de tourisme du Sancy, prend plusieurs exemples.
"Tout le monde veut aller au sommet du Sancy. Le fait que ce soit accessible sur un chemin étroit et en limite d'une réserve naturelle, il peut y avoir très vite trop de monde à proximité d'une zone protégée. On a donc mis en place une alternative : si vous êtes déjà monté au sommet du Sancy, vous pouvez monter au Puy de la Tâche, à partir du col de la Croix-Morand. Il y a un grand parking aménagé et un restaurant. Au sommet, il y a une belle vue sur le Sancy. C'est un moyen de désengorger le Puy de Sancy. On va essayer de proposer des alternatives aussi pour les lacs et les cascades".

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Autre exemple : "Au mois d'octobre, nous sommes allés sur les sites de chemins de randonnée où il y a de fortes affluences. C'est le cas d'une randonnée entre le col de la Croix Saint-Robert et la cascade du Mont-Dore. On s'est retrouvés avec les personnes du parc des volcans, les propriétaires de terrain, les bergers, le service des routes, pour trouver des solutions. Du coup, cette année, on a déplacé un chemin qui peut accepter plus de vacanciers, de randonneurs".

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Le directeur de l'office de tourisme poursuit : "De plus en plus, on a une clientèle de randonneurs itinérants. Il y a notamment une randonnée de trois jours autour du Sancy qui est très fréquentée par les bivouacs. Du coup, à Chastreix Sancy, on a mis en place une aire de bivouacs pour une dizaine de tentes, un espace pour faire un petit feu. C'est un site qui n'est pas trop isolé, mais qui n'est pas non plus à côté des habitations, on reste dans l'ambiance bivouac. On est à 150 mètres d'un point d'eau, de poubelles, et 200 mètres d'un restaurant. On ne veut pas exclure, on ne va pas interdire, on veut réguler".

Pour les prochaines saisons, l'office de tourisme du Sancy veut aussi s'occuper des camping-caristes. L'objectif est de généraliser, d'améliorer les aires d'accueil sur tout le territoire et pourquoi pas mettre en place des aires de délestage éphémères pendant certaines périodes de l'année où il y a davantage d'affluence.

Selon le directeur de l'office de tourisme du Sancy, "Les réservations sont en avance et plus rapides par rapport à une année normale". L'été 2021 s'annonce encore chargé pour le territoire.

De nombreux touristes attendus au sommet du puy de Dôme

Pour l'accès au puy de Dôme, on attend aussi cet été de nombreux touristes. Des mesures ont été prises. Olivier Huon, garde nature, rappelle : « On est sur des propriétés privées, sur lesquelles se pratiquent un certain nombre d’activités. Il y a l’activité agricole, avec l’élevage ovin, mais aussi de l’exploitation forestière. Il faut adopter un comportement à l’équilibre entre toutes ces activités. Avec les garde nature, on va assurer une présence du matin jusqu’au soir pour adopter un bon comportement pour la découverte de nos milieux naturels, qui sont aussi des milieux agricoles. Il faut garder en tête qu’en étant un promeneur, on n’est pas le seul usager de cet espace ».
 

Un permis et une brigade blanche pour le Mont Blanc

Pour éviter le "surtourisme", certains n'hésitent pas à employer les grands moyens. Le "surtourisme", c'est lorsqu'un trop grand nombre de personnes visitent un lieu, transformant le site préservé en site menacé.

Par exemple, le Mont Blanc, en Haute-Savoie, accueillait plus de 6 millions de visiteurs dans son ensemble, en 2018. C'est le troisième site naturel le plus visité au monde. Parmi ces visiteurs, plus de 20 000 personnes se sont lancées à l'assaut du massif. Conséquences : les refuges étaient débordés, il y avait du camping sauvage, de la pollution, et même parfois de la violence et des agressions. Le maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, s'est mobilisé pour réguler l'afflux touristique. "On n'est plus sur une culture montagnarde, on n'est plus sur de l'alpinisme, on est sur du tourisme et du n'importe quoi", s'indignait le maire au début de l'été 2018.
Quelques mois plus tard, le Sénat a adopté à l'unanimité des mesures pour lutter contre "l'hyper-fréquentation" des espaces protégés. À partir de la saison estivale 2019, le nombre d'alpinistes sur le mont Blanc a donc été limité à 214 par jour. Les visiteurs doivent réserver dans l'un des trois refuges qui se situent sur le trajet et le justifier. Et chaque alpiniste se voit attribuer un document, comme une sorte de permis pour emprunter la "voie royale" menant au sommet du mont Blanc. Une brigade blanche de gendarmerie a été mise en place et veille également au bon respect des règles et dresse, le cas échéant, des contraventions.


Dans un sondage réalisé au mois d'avril 2021 par Ipsos et Alliance France Tourisme, 69 % des personnes interrogées (soit 1068 individus, représentatif de la population âgée de 16 ans et plus) vont privilégier des vacances en France pour l'été 2021. Et plus de la moitié d'entre elles vont privilégier les lieux peu fréquentés et les destinations isolées, comme la campagne ou la montagne.

Le tourisme estival, la moyenne montagne face à la sur-fréquentation, on en parle mardi 25 mai à 18h30 dans l'émission "On décode" sur les antennes télévisées de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Vous pouvez poser vos questions ou réagir en utilisant le formulaire ci-dessous. 

 

Surfréquentation des sites touristiques : « Ces gens ont besoin, non pas d’éducation, mais de savoir-vivre »

Samuel Houdeman, conseil en développement, était l’invité de « On décode » mardi 25 mai à 18h30 sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Il est revenu sur les effets du tourisme de masse.

Avez-vous constaté l’an dernier une affluence record ?

Samuel Houdeman : "Oui c’est clair. Cela touche Auvergne-Rhône-Alpes mais beaucoup de territoires en France et ailleurs. On est arrivés à certains moments avec de vraies problématiques de surfréquentation de certains sites. Je pense par exemple au puy Mary, qui est un site emblématique du Cantal, mais qui a une petite route qui amène jusqu’à son sommet. On a eu ces difficultés-là. Je sais que sur le massif du Sancy, sur des itinérances, des moments où on marche habituellement, on a eu le même type de problèmes, avec des saturations sur les chemins et dans certains hébergements".

Quand on parle de surfréquentation, cela ne nécessite pas d’avoir des milliers de visiteurs. Qu’en dîtes-vous ?

Samuel Houdeman : "Il est important de redéfinir la surfréquentation. C’est une situation où les flux de personnes et leur comportement ne sont plus absorbables ni par la population locale, ni par le milieu naturel".

Est-ce qu’il y a un problème d’éducation des touristes ?

Samuel Houdeman : "Avec le COVID, on a vécu de nouvelles clientèles, des gens qui n’avaient pas forcément les codes des territoires dans lesquels ils sont venus. Ils ont eu tendance à se canaliser sur des sites majeurs, dans des endroits très localisés, très mis en avant par la communication. Ces gens ont besoin, non pas d’éducation, mais de savoir-vivre. Je me rappelle l’exemple d’une voisine l’année dernière, qui est éleveuse. Elle me disait que les « ni ni » étaient arrivés : les ni bonjour, ni merci. Dans le Cantal, on n’est pas très nombreux et quand on se croise on a l’habitude de se dire bonjour. Du coup, il y avait cette remarque qui montre qu’il y a quelque chose qui se passe qui n’est pas habituel. Il faut maîtriser le terme de surfréquentation. Il y a certains sites, sur des périodes très particulières, qui ont subi ce genre de phénomène, au cœur de l’été ou sur de gros week-ends. Mais ce n’est pas la réalité de notre quotidien en Auvergne-Rhône-Alpes. Les propositions ne sont peut-être pas toutes visibles à la hauteur de ce qu’elles devraient l’être".

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