Emmanuel Macron aux Glières : comment ce maquis, symbole de la Résistance, est devenu un lieu de pèlerinage politique

Le maquis des Glières est devenu au fil des années un lieu de pèlerinage politique. Depuis le général de Gaulle jusqu'à Emmanuel Macron, dont une visite officielle est prévue ce dimanche 7 avril pour donner le coup d'envoi des commémorations du 80e anniversaire de la Libération, de nombreux responsables politiques ont rendu hommage aux maquisards. Malgré des visites polémiques, l'esprit des Glières semble avoir triomphé au-delà des clivages.

C'est un grand oiseau blanc aux ailes déployées qui découpe le ciel du plateau des Glières. Un monument qui épouse la forme du "V" de la victoire, hommage au combat des 465 maquisards qui s'étaient regroupés là, en plein hiver et à 1 500 mètres d’altitude, pour recevoir des parachutages d'armes des alliés.

Le maquis de Haute-Savoie est entré dans l'histoire de la Résistance française il y a 80 ans. Un lieu devenu site pour la mémoire, cultivé par les hommages successifs de responsables politiques. Le premier d'entre eux fut le général de Gaulle, venu se recueillir en novembre 1944 sur le site de Morette qui n'accueillait alors que 80 tombes surmontées de croix de bois.

Le chef de file de la Résistance française, devenu premier président de la Ve République, est retourné aux Glières à plusieurs reprises jusque dans les années 1960. Mais c'est Vincent Auriol, alors président de la IVe République, qui pose le 29 mai 1947 la première pierre d'un monument qui deviendra la nécropole nationale de Morette abritant 105 tombes, dont 88 sont celles de maquisards des Glières.

Suivra le monument du sculpteur Emile Gilioli qui vient ancrer l'esprit du maquis dans l'histoire. "Le premier écho des Glières ne fut pas celui des explosions. Si tant des nôtres l'entendirent sur les ondes brouillées, c'est qu'ils y retrouvèrent l'un des plus vieux langages des hommes ; celui de la volonté, du sacrifice et du sang", déclarait André Malraux, alors ministre de la Culture, lors de l'inauguration en 1973.

"Et maintenant, le grand oiseau blanc de Gilioli a planté ses serres ici. Avec son aile d’espoir, son aile amputée de combat, et entre elles, son soleil levant. Avec son lieu de recueillement, sa statue dont les bras dressés sont pourtant des bras offerts", décrivait-il encore, rendant hommage au sacrifice et au courage des maquisards.

Une multitude de cérémonies puis un grand silence. Il se passe plus de 30 ans, jusqu'en 1994, sans qu'aucun président de la Ve République ne vienne rendre un hommage appuyé aux héros des Glières. Jusqu'au passage de François Mitterrand, l'année précédant la fin de son dernier mandat, qui déclare : "Ce fut une tragédie mais ce ne fut jamais une défaite."

"Des barrières qu'il ne faut pas dépasser"

Le site de Morette devient alors un lieu de culte avec son lot de polémiques et de tentatives de récupération. En compagnie du général Valette d’Osia, ancien résistant haut-savoyard qui a rejoint le Front national, Jean-Marie Le Pen est empêché par arrêté préfectoral de s’y recueillir en novembre 1997.

"Vous direz au préfet que je lui donne rendez-vous après la libération à la cour d'assises d'Annecy", lançait le président du parti d'extrême droite aux gendarmes qui lui barraient le passage, applaudi par un petit groupe de militants. Plus tôt dans la journée, à Annecy, une manifestation avait regroupé 10 000 personnes, dont d'anciens résistants, contre la venue du Front national.

"Il y a des barrières ou des fils rouges qu'il ne faut pas dépasser. À partir du moment où on ne joue pas le jeu de la République, on n'a pas sa place à Morette ni sur le plateau des Glières", estime encore aujourd'hui Gérard Métral, président de l'association des Glières.

Le 4 mai 2007, la même association qui entretient la mémoire du lieu refuse d’être présente quand Nicolas Sarkozy, alors candidat à l'élection présidentielle, se rend sur le plateau à la veille du second tour. "Dans les héros de ma jeunesse, il y avait Tom Morel", soutient-il devant la presse.

Un déplacement qui prend un tournant plus politique une fois au Petit-Bornand, lorsque le candidat prononce un discours aux allures de meeting. "La nouveauté avec Nicolas Sarkozy, c'est qu'il est venu en tant que candidat. Cela a été perçu comme une sorte d'appropriation personnelle et partisane de la mémoire consensuelle des Glières. Évidemment, cela a fait polémique. Il a cassé le consensus mémoriel en le transformant en lieu partisan", explique l'historien Gil Emprin.

Nicolas Sarkozy est revenu aux Glières chaque année jusqu’en mai 2011, se disant "bouleversé" par ce lieu. "La vérité, c’est que j’ai eu une sorte de coup de foudre", nous explique l'ancien président dans un entretien à France 3 Alpes. "C’était ma première visite et je me suis juré qu’à chaque mois de mai de mon quinquennat, je viendrais aux Glières parce que la rencontre entre la beauté du paysage et la dramatique histoire de ce lieu, fait que c’est un endroit inoubliable, irremplaçable, inégalable."

Au-delà des luttes partisanes

À la suite de sa première visite, d’anciens résistants et quelques militants haut-savoyards décident toutefois d’organiser un rassemblement pour protester contre cette appropriation. Plusieurs milliers de personnes, dont l’ancien résistant Stéphane Hessel, vont se regrouper chaque année autour du monument sur le plateau.

En mars 2019, à l’occasion du 75e anniversaire du maquis, le président Macron vient lui aussi célébrer "la leçon d'honneur et de courage" du maquis. "Dans la neige des Glières, ils n'étaient plus paysans, instituteurs, ingénieurs, ouvriers, militaires, catholiques, juifs, communistes ; ils étaient égaux et frères dans le combat, tous résistants", énonçait le chef de l'Etat dans son discours.

Des commémorations aux mises en scène millimétrées. Car au-delà des hommages, l'intérêt politique n'est jamais loin. Mais l'esprit des Glières semble avoir triomphé, au-delà des clivages politiques. "L'histoire des Glières est fixée et sa mémoire aussi", résume Gil Emprin. "Après ces années de polémique, les Glières redeviennent un lieu de mémoire national dénué de tensions mémorielles ou politiques."

Quatre-vingts ans après la chute du maquis, les Glières apparaissent comme un vaste alpage apaisé où repose l’armée des ombres. Un espace préservé, symbole d’espoir, qui demeure impassible face aux luttes partisanes.