Au CHU de Grenoble, la direction priée d'humaniser son “style de management”

© Yann Gonon
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Sous tension depuis le suicide d'un neurochirurgien et la médiatisation du mal-être de son personnel, la direction du CHU de Grenoble est épinglée pour sa gestion déshumanisée dans un rapport du ministère de la Santé rendu public ce lundi 8 janvier 2018.

Par F3 Alpes avec AFP

Sous tension depuis le suicide d'un neurochirurgien et la médiatisation du mal-être de son personnel, la direction du CHU de Grenoble est épinglée pour sa gestion déshumanisée dans un rapport du ministère de la Santé rendu public ce 8 janvier. 


Le style de management doit s'infléchir


L'état des lieux dressé par Édouard Couty, le médiateur missionné au lendemain de la découverte du corps du jeune praticien dans un bloc opératoire, le 2 novembre 2017, liste une série de "défauts" de gouvernance qu'il invite à "corriger rapidement" avec l'aide d'un "solide accompagnement extérieur".

"Le style de management, qui maintient de manière permanente une certaine pression sur les équipes et qui priorise le résultat [...] doit s'infléchir", souligne-t-il, pointant son orientation prononcée "vers les problématiques budgétaires".


Diagnostiqués lors de l'audition d'une trentaine de salariés, répartis sur trois services, ces points noirs viennent éclairer les situations conflictuelles, de maltraitance ou de burn-out qui gangrènent l'établissement.

Ces derniers mois, de nombreux salariés - l'hôpital compte 8.000 agents - éreintés tant psychologiquement que physiquement par leur charge de travail et les tensions quotidiennes, ont préféré quitter l'établissement ou se mettre en arrêt maladie.

Mi-décembre, deux pédiatres du service endocrino-diabétologie, qui n'ont plus exercé depuis un mois pour soigner leur "épuisement professionnel", ont fustigé la "maltraitance institutionnelle" dont elles se disent victimes dans un courrier adressé aux familles de leurs patients.

Cette semaine, un ancien chirurgien de l'hôpital - qui a porté plainte contre X pour harcèlement moral - a détaillé devant la presse sa lente "mise au placard" après avoir alerté à plusieurs reprises de difficultés d'organisation qui "impactaient la prise en charge" des malades.


Un discours en décalage avec le terrain 


Le rapport d'Edouard Couty fait le constat d'un "décalage trop important" entre "le discours institutionnel et la réalité du terrain", dans un contexte économique "très contraint".

"Les informations ne remontent pas du terrain car les agents ont le nez dans le guidon. Les temps d'échange informels, qui créent des liens et résolvent parfois les problèmes, n'ont plus lieu", déplore un responsable syndical.

Le texte d'Édouard Couty expose le cas de réunions "quasi exclusivement" dédiées aux "résultats financiers" et à la "responsabilisation des équipes au regard de ces résultats".

"Il manque une attention particulière aux difficultés et aux souffrances des personnels", relève le médiateur, ajoutant que le "discours gestionnaire [...] n'est compris et admis que lorsque s'est instauré au préalable une relation de confiance".


Pour le député LREM Olivier Véran, neurologue au CHU de Grenoble, "cette situation pourrit la vie des soignants au quotidien".

De leur côté, les syndicats estiment que "tous les recours ont été usés" pour alerter la direction, "restée sourde" aux signaux depuis des mois. Ils confirment que le suicide du neurochirurgien a mis en lumière un système "à bout de souffle", n'impactant "pas uniquement les médecins, mais l'ensemble du personnel".

"La direction soigne des budgets, nous des êtres humains. Nos métiers sont des vocations qui sont en train de perdre de leur sens en raison de la politique du chiffre", martèle une source syndicale. 

Il faut rappeler que les hôpitaux publics français sont désormais soumis à la fameuse T2A, la "tarification à l'activité" qui privilégie un certaine rentabilité de la prise en charge. Ce que dénonçaient dans leur lettre aux patients les deux pédiatres en burn-out, accusées, selon leurs dires, de ne pas travailler de façon assez "rentable".


Pour un management plus participatif 


Le Professeur Laurence Bouillet, chef de service de Médecine interne, a contribué à libérer la parole en fin d'année 2017. Pour elle, ce rapport va dans le bon sens. "Il nous donne une légitimité pour avancer, et va nous permettre d'agir au niveau des instances. C'est rassurant de voir que nous étions objectifs !"

Elle demande "un mode de gouvernance très différent, un management plus participatif", ce qui implique à son avis "une grosse remise en question de la direction administrative". "Mais avons-nous encore confiance en eux, et inversement ?" s'interroge-t-elle. 

Laurence Bouillet réclame "plus d'autonomie et de démocratie au niveau des pôles, et des services. On a les ressources, il faut leur permettre de s'exprimer. En neurologie, et dans d'autres services, ça marche !"

Elle ajoute : "il faut faire les expériences qu'on demande depuis plusieurs années, par exemple réunir plus souvent directions administrative et médicale, et pas seulement au sujet de la gestion financière."

Laurence Bouillet conclut avec espoir : "on peut résoudre les problèmes tous ensemble, transformer ce négatif en positif, en mettant en place des innovations managériales."


Une organisation différente d'ici deux ou trois mois ?


En mai, les syndicats avaient exigé un accord encadrant la politique managériale. Ce dernier a bien été signé mais, depuis, les réunions pour sa mise en place se font attendre.

Au CHU, beaucoup considèrent qu'en évoquant la situation à Grenoble à l'Assemblée nationale, Olivier Véran et la ministre de la Santé Agnès Buzyn ont "créé un appel d'air" dont vont peut-être bénéficier d'autres hôpitaux.

Ce vendredi, au cours d'une réunion au ministère de la Santé, la direction de l'établissement s'est vue signifier l'obligation de mettre en oeuvre un "plan d'action" qui tiendra compte des recommandations du médiateur, afin de "retrouver le calme et la sérénité au CHU".

La direction promet une organisation différente "d'ici deux à trois mois". Elle se donne cinq ans pour "arriver à une accointance entre les cadres et les chefs de services", glisse une source syndicale.

Le 21 décembre dernier, elle se disait déjà "parfaitement consciente" du mal-être au CHU. Un mal-être qui ne touchait pas seulement les soignants. Selon nos informations, deux responsables administratifs de pôles ont quitté leur poste pour les raisons invoquées dans le rapport. 


Le 22 décembre, trois jours après qu'Agnès Buzyn eût évoqué "des situations de harcèlement" à Grenoble devant l'Assemblée nationale, la conférence nationale des directeurs généraux de CHU avait exprimé son soutien à la gouvernance iséroise. "Aucun limogeage n'est envisagé", indique une source proche du dossier.

Prochaine échéance le 18 janvier. Lors de la prochaine Commission Médicale d'Etablissement, qui est la "direction médicale" du CHU, le rapport Couty sera bien sûr au centre de toutes les discussions.


Voir le reportage d'Anne Hédiard, Franck Ceroni, Laetitia Di Bin

Malaise au CHU, rapport Couty






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