"La nature est un bien commun" : le président des guides de montagne réclame le libre accès aux espaces naturels

La nature est-elle devenue un bien privé ? Face à l'augmentation des mesures d'interdiction d'accès à certains sites naturels, 55 personnalités réclament "la dépénalisation de la nature" dans une tribune publiée dans Le Monde. Parmi elles, le président du syndicat national des guides de montagne.

Ils sont géologues, anthropologues, photographes animaliers, aventuriers, guides, alpinistes, grimpeurs, géographes, chercheurs au CNRS, députés ou représentants d'organisations de défense des animaux et de la montagne. Tous estiment que "se promener dans la nature n'est pas un crime" dans une tribune publiée dans le journal Le Monde le 30 décembre 2023.

"Dans la pratique, une certaine tolérance d’accès aux espaces de nature existe de longue date, qu’elle soit tacite ou formalisée à travers des conventions entre acteurs publics et propriétaires privés. Ce compromis fragile est aujourd’hui remis en cause", écrivent les rédacteurs de la tribune, à l'initiative des députés Nupes et écologistes de la Vienne et de l'Isère (Lisa Belluco et Jérémie Iordanoff).

"En effet, depuis la loi du 2 février 2023 visant à limiter l’engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée, le simple fait de s’aventurer ou de traverser une propriété rurale ou forestière, sans même l’endommager, constitue une contravention de quatrième classe, sanctionnée par une amende forfaitaire de 135 euros", indique-t-on dans le texte.

Nombre de ces 55 signataires vivent dans les Alpes du Nord où la problématique de l'accès à la nature est devenue criante ces derniers mois.

Le cas d'école des Hauts de Chartreuse

Dans les Hauts de Chartreuse, un conflit d'usage oppose un propriétaire privé aux randonneurs et aux grimpeurs. Le propriétaire a interdit l'accès à une partie de la réserve naturelle située sur ses terres. Dans le même massif ou dans le Vercors, l'escalade sur des sites naturels comme des falaises est désormais proscrite. 

Après des accidents mortels, la Fédération française de la montagne et de l'escalade a lancé une campagne de déconventionnement de plus d'un millier de contrats qui la liaient de longue date aux propriétaires des terrains et les déchargeaient de leur responsabilité en cas d'accident.

"On voit qu'on est depuis quelques années dans une phase d'instabilité par rapport à la situation que l'on connaissait précédemment".

"Il faut ouvrir le débat et s'inspirer de ce qu'il se fait ailleurs, entre d'un côté la problématique de la propriété privée qui est à prendre en considération, et de l'autre côté, le simple accès à la nature pour une population qui est quand même très majoritairement citadine donc qui a aussi besoin de pouvoir aller s'aérer", juge Dorian Labaeye.

Il faut que les jeunes et la population puissent avoir accès à la nature parce qu'on a besoin de se ressourcer et on a besoin aussi de connaître son environnement naturel et les espèces qui les fréquentent pour les protéger.

Dorian Labaeye

président du syndicat national des guides de montagne

Le guide savoyard a signé la tribune juste avant la fin de son mandat, le 2 décembre dernier, en tant que président du syndicat national des guides de montagne.

"Le contact avec la nature est essentiel au bien-être", poursuit-il. Du reste, dans les pays scandinaves, le "droit à la nature" est inscrit dans la loi.

"Il faut aussi que les jeunes et la population puissent avoir accès à la nature parce qu'on a besoin de se ressourcer et on a besoin aussi de connaître son environnement naturel et les espèces qui les fréquentent pour les protéger", dit encore Dorian Labaeye.

Inscrire le droit à la nature dans la loi ? 

"Cette éducation à la nature et à l'environnement passe par des pratiques qui sont douces, qui n'ont pas besoin de beaucoup d'équipements, simplement des sentiers. Mais ça doit être pensé et ça doit être un minimum planifié aussi, notamment dans les zones où il y a de grosses fréquentations pour éviter les points de blocage", analyse Dorian Labaeye.

Depuis la pandémie de Covid-19, la montagne attire toujours plus de nouveaux pratiquants et de nouveaux touristes et randonneurs, pas toujours respectueux des sites. Face à ce flux plus dense, certaines communes alertent sur ces dérives et demandent une régulation. Les conflits d'usage se multiplient également lors des périodes de chasse.

"C'est là que c'est important pour nous de repositionner ce sujet dans le débat public pour que l'on considère l'accès à la nature comme un bien commun et qu'on le traite comme tel, pour ne pas être à la merci de la décision X ou Y de propriétaires qui voient les choses d'une façon ou d'une autre", continue le guide savoyard.

Concertation publique

"Que ce soient les collectivités territoriales ou l'État, il y a besoin d'ouvrir ce débat public large et de voir où est-ce qu'on veut aller et que ce soit décidé collectivement et que ce ne soit pas le fruit de réglementations qui soient prises de manière isolée pour répondre à des problèmes ponctuels"

Les signataires de la tribune appellent à "dépénaliser l'accès à la nature", d'autant que "75% de nos forêts sont privées, selon les chiffres du centre national de la propriété forestière. La grande majorité de nos espaces naturels pourraient ainsi devenir inaccessibles".