DECRYPTAGE. "Ce n’est pas seulement parce qu’on est mal économiquement qu’on va voter RN" : l'analyse de deux sociologues

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Le vote RN, protestataire et conservateur, a largement été répandu lors des élections européennes en France. Mais trouve-t-il une explication sociologique ? Deux spécialistes décryptent comment les Français ont voté le 9 juin dernier.

Le 9 juin dernier, lors des élections européennes, les Français ont voté en masse pour la liste RN, conduite par Jordan Bardella. Avec 31,37 % des suffrages exprimés, le RN s’impose en grand vainqueur de ce scrutin. C’est surtout dans le Centre et les Hauts-de-France, ainsi que dans le Grand-Est et le Sud que la liste d’extrême droite a connu un large succès. Elie Guéraut, sociologue et enseignant-chercheur à l'Université Clermont Auvergne et Achille Warnant, sociologue à Géographie-cités, décryptent ce vote. Il faudra attendre l’analyse qui sera faite à l’échelle des bureaux de vote, qui sera plus précise. Pour le moment, on a pu voir des analyses au niveau de la commune, ce qui occulte les clivages plus fins qui existent dans les grandes villes. Des cartes nationales ont été publiées, avec une coloration écrasante.

Elie Guéraut prévient : “Elles donnent l’impression d’un raz-de-marée RN, mais il faut relativiser, et surtout rappeler que l’abstention est très importante”.

L'abstention, premier parti de France

Pour ce scrutin, le taux d’abstention était de 48,51 %. La participation était un peu plus élevée qu’aux dernières élections européennes. Il temporise : “L’abstention reste malgré tout considérable : en gros, un électeur sur deux n’a pas voté”.  Quelque 60 % des 18-24 ans ne se sont pas déplacés pour les européennes. Chez les 25-34 ans, ils sont 66 % à avoir boudé les urnes. La tendance s’inverse après 35 ans. Ceux qui ont le plus participé se situent dans la tranche 70 ans et plus : 71 % d’entre eux sont allés voter. 

"On peut aussi remarquer une progression du vote RN un peu partout en France"


Elie Guéraut donne une première lecture des résultats des élections européennes en France : “Les logiques spatiales du vote n’ont pas été modifiées par rapport à ce qu’on observe depuis un certain temps.  Dans les communes où le RN fait ses meilleurs scores, les scores ont été accentués. Je veux parler des territoires ruraux, plutôt désindustrialisés, populaires. Les logiques sociales n’ont pas été bouleversées par ce scrutin". Achille Warnant souligne : “Quand on regarde les cartes, notamment en Drôme Ardèche, on a des poches socialistes et écologistes. Il y a une sociologie de la ruralité qui n’est pas la même. On voit aussi qu’il y a des traditions et des histoires politiques. De même, dans certaines communes de l’Allier, c’est le Parti communiste qui est arrivé en tête, avec souvent très peu de votants. On peut aussi remarquer une progression du vote RN un peu partout en France, dans les territoires ruraux et urbains. Par exemple, à Clermont-Ferrand, le RN est premier, d’une courte tête. Symboliquement c’est assez fort, même si ce n’est pas la seule métropole. Sur la question de l’ancrage, il subsiste encore des fiefs socialistes ou de la majorité présidentielle. C’est le cas à Paris, autour de la capitale, et à Rennes par exemple. C’est aussi vrai en Bretagne ou dans le Sud-Ouest”. 

Le RN qui séduit les ouvriers et les employés

Les sociologues rappellent qu’il y a des géographies du vote différentes, en fonction des partis, mais aussi liées à l’histoire du territoire. Elie Guéraut  insiste : “Quand on regarde le vote socialiste, on n’a pas les mêmes dynamiques selon le candidat, tout comme pour la France insoumise. Il y a des choses intéressantes en Seine-Saint-Denis, dans les villes de la banlieue marseillaise ou lyonnaise. Avec une hausse de 3,58 points par rapport aux européennes de 2019, La France insoumise progresse au niveau national. C’est encore plus flagrant dans des communes comme Aubervilliers, Saint-Ouen ou Bobigny, où le parti progresse très largement. Il s’agit de villes avec des quartiers d’habitat social, un taux de chômage élevé, un taux d’immigrés important”. Le sociologue poursuit : “Le RN est le premier parti aux élections européennes. Les taux sont les plus forts chez les ouvriers et les employés. Mais aussi dans des territoires délaissés par la gauche”. L’écart se creuse entre les grandes villes et les campagnes. Quand la liste LFI arrive en tête dans trois des dix plus grandes villes de France (Strasbourg, Lille et Montpellier), celle de Raphaël Glucksmann en remporte cinq (Paris, Lyon, Toulouse, Nantes et Bordeaux). 

Au sujet des classes moyennes, Elie Guéraut se veut prudent : “Ce qu’on appelle les classes moyennes sont en fait les professions intermédiaires. Quand on regarde ce qu’il se passe, effectivement le RN progresse dans ces catégories. Mais il progresse partout. Cela pourra être analysé quand on s’intéressera aux votes par bureaux”.  

Pouvoir d'achat et xénophobie

La plupart des sondages sont réalisés à partir d’échantillons représentatifs, entre 2 000 et 4 500 personnes sondées. Le sociologue souligne : “Ces sondages ne sont pas à mettre à la poubelle mais il faut être prudent. Quand on parle de classe moyenne, cela comprend de nombreux groupes différents. J’émettrais l’hypothèse que ce sont les fractions basses de classes moyennes, à la lisière des classes populaires, qui sont sensibles au message du RN. C’est le cas des professions intermédiaires qui sont fragilisées par la montée du prix de l’essence, la baisse du pouvoir d’achat. Je renvoie au livre de Félicien Faury, "Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite" . Pour les électeurs du RN, l’immigration n’est pas uniquement un sujet identitaire, c’est aussi une question socio-économique. Cela veut dire que ce n’est pas seulement parce qu’on est mal économiquement qu’on va voter RN. Il y a quand même des idées xénophobes. Ces idées touchent les classes populaires, mais pas seulement”. 

Achille Warnant nuance : “Dans le 14e arrondissement de Paris, Reconquête fait 14 %, alors que le RN est quasiment inexistant là-bas. Ce n’est pas le même électorat. C'est un fait assez nouveau, apparu depuis la présidentielle. Ils ont fait 5% au niveau national. Il serait intéressant de voir quels sont les bureaux de vote qui ont choisi le parti de Zemmour, ainsi que leur composition sociale. Je ne serais pas surpris de voir que ce sont plutôt des communes riches et des bureaux de vote aisés. Le vote Reconquête est plutôt bourgeois”. 

Les 30 juin et 7 juillet prochains, un nouveau scrutin est attendu en France. Pour ces élections législatives, les deux sociologues se veulent très prudents : l’issue du scrutin et incertaine. Il serait dangereux de se livrer à des projections hasardeuses. 

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