En sommeil, les volcans d’Auvergne-Rhône-Alpes peuvent-ils se réveiller ?

Ils sont endormis depuis plusieurs milliers d'années. Les volcans d'Auvergne mais aussi ceux d'Ardèche n'ont pas livré tous leurs secrets et sont toujours étudiés par les scientifiques. Ces géants endormis pourraient-ils se réveiller un jour ? Nous avons posé la question à des spécialistes.

Le volcan Cumbre Vieja de La Palma, île de l’archipel espagnol des Canaries, est en éruption depuis le 19 septembre. Des images impressionnantes montrent le déchaînement du volcan et les coulées de lave qui vont jusqu’à la mer. Cette activité du volcan nous conduit à nous interroger : les volcans d’Auvergne-Rhône-Alpes pourraient-ils un jour se réveiller ? Pour y répondre, il faut déjà évoquer le cas des volcans d’Auvergne. Philippe Labazuy, physicien adjoint au Laboratoire Magmas et Volcans et à l’Observatoire de Physique du globe de Clermont-Ferrand (Université Clermont-Auvergne- CNRS), explique : « Les premières activités volcaniques connues dans le Massif Central (et dans les régions avoisinantes) remontent à 50-60 millions d’années, suivies, à partir de 25 millions d'années, d’un volcanisme relativement ponctuel et diffus, qui intervient notamment en Limagne et dans la Comté d’Auvergne. Il s’agit, par la suite, à partir de 13-14 millions d’années, d'une intensification du volcanisme qui a donné naissance à de grandes provinces volcaniques qui se sont mises en place au fil du temps. Il y a eu l’ensemble Devès-Velay, le Cantal, le Mézenc, l’Aubrac, le Cézallier, les Mont-Dore et le Sancy. Certains volcans comme le Cantal sont des stratovolcans, c’est-à-dire des volcans construits sur plusieurs millions d’années et qui sont des édifices majeurs. Le Cantal est le plus grand volcan européen. Depuis 15 millions d’années, au fil du temps, le volcanisme s’est effectué sur de grandes provinces volcaniques. La Chaîne des puys est la dernière expression de ce volcanisme du Massif central, depuis environ 90 000 à 100 000 ans, jusqu’à l’éruption, voici 8 600 ans des volcans de La Vache et Lassolas. Les manifestations volcaniques les plus récentes ont eu lieu il y 6700 ans avec les volcans associés au lac Pavin. On n’est pas sûrs de connaître l’ensemble des éruptions car chaque volcan fonctionne selon son dynamisme, avec des produits éruptifs de nature variée, et il peut, partiellement ou totalement, combler ou recouvrir un édifice plus ancien ».

Un réseau de surveillance

Ces volcans d’Auvergne sont sous surveillance : « Le territoire français est couvert par un réseau sismologique national, constitué de plusieurs centaines de stations permanentes de mesure. Parmi les signaux les plus clairs et qu’on étudie de façon très attentive pour surveiller les volcans actifs, il y a la sismicité et les déformations. Quand on a un magma qui vient des profondeurs, depuis la base de la crôute terrestre, cela ne se fait pas sans dommages. Cela s’effectue en empruntant des faiblesses dans la croûte ou en créant des fractures, ce qui génère des séismes. La surveillance d’une éventuelle reprise d’activité volcanique sur le territoire auvergnat se fait donc naturellement au travers de ce suivi de la sismicité instrumentale. L’apparition d’une sismicité qui aurait tendance à remonter au fil du temps et à se propager vers la surface serait forcément un indice à suivre avec attention, en termes de potentialité de reprise d’activité ». Mais Philippe Labazuy nuance : « On ne surveille pas spécifiquement ces volcans car, même si on ne parle pas d’extinction, les dernières activités remontent à 6 000 ans, on parle de volcans éteints au-delà de 10 000 ans. On sait que ces volcans qui ont connu des périodes de repos de plus de 10 000 ans peuvent se réveiller. Le principe de base est de considérer qu’une reprise d’activité est toujours envisageable mais qu’elle est sous contrôle, avec la surveillance sismologique ».
 

L'exemple de la Chaîne des puys

Le scientifique évoque en particulier la Chaîne des puys : « Dans le cas de la Chaîne des puys, il s’agit d’un ensemble de volcans qu’on appelle des volcans monogéniques. Chaque volcan correspond à une éruption ou à un épisode éruptif distinct. Le magma remonte, va donner un appareil volcanique qui va être de forme et de dynamismes différents selon le type de magma qui remonte à la surface. L’activité va durer de quelques jours à quelques mois, plus rarement quelques années à  des dizaines d’années, comme dans le cas du puy de Dôme. Chaque volcan de la Chaîne des puys a vécu sa vie. Mais à leur voisinage ou à leur emplacement, un nouvel appareil volcanique peut très bien se produire, à l’arrivée en surface d’un nouveau magma. En fonction du type de magma, l’activité volcanique peut être effusive (cas des magmas basaltiques), avec la formation de cônes de scories et la mise en place de coulées associées, ou plus explosive (magmas siliceux), qui forme des dômes et des protrusions. Le troisième type d’activité volcanique retrouvé très classiquement dans la Chaîne des puys est le phréatomagmatisme (interaction entre un magma chaud et de l’eau, souterraine ou de surface), caractérisé par des maars (ou cratères d’explosion), comme le maar de Beaunit, le Gour de Tazenat ou le Pavin ».
 

 On sait que du magma peut remonter

Le spécialiste tranche : « On sait que du magma peut remonter. Il peut le faire directement depuis le manteau supérieur, à la base de la croûte terrestre, vers 30 km de profondeur, avec un magma très fluide qui va donner des éruptions dites basaltiques, des cônes de scories et des coulées la lave. Mais si ce magma remonte en se stockant plus ou moins longtemps à des profondeurs intermédiaires, dans des chambres magmatiques, le magma va pouvoir évoluer avec le temps. Cette évolution va vers des magmas de plus en plus visqueux, plus acides, plus chargés en gaz. Le gaz a plus de mal à s’exprimer. Le magma est à la fois de la lave et du gaz. Plus le magma est visqueux, plus le gaz a du mal à s’exprimer. Lors de son arrivée à proximité ou à la surface,on a forcément une explosivité plus grande ».

Des différences avec les Canaries

En revanche, il écarte un scénario similaire à ce qui se passe aux Canaries : « Il n’y a pas de similitudes directes. C’est une éruption dévastatrice. Ce n’est pas forcément le même volcanisme car on est sur un édifice sur une île volcanique ». Philippe Labazuy rappelle que depuis quelques années les scientifiques ont changé leur regard par rapport aux volcans d’Auvergne : "Il y a une vraie volonté de revenir à l’étude de ces volcans, pour mieux comprendre la source et l’origine des magmas, le fonctionnement des chambres magmatique et les dynamismes éruptifs. Par exemple, l’attention portée au lac Pavin en est une illustration. Il y a eu notamment un questionnement sur l’éventualité d’une éruption gazeuse dévastatrice comme au Lac Nyos (Cameroun), en 1986, en lien avec une accumulation de CO2 en profondeur, suivie d’une remontée brutale du gaz et du CO2 à la surface. Les conclusions des recherches récentes ont montré l’abscence de risque d’éruption gazeuse spontanée. D’autre part, les formations volcaniques de la Chaîne des puys constituent un réservoir naturel pour l’eau, ressource précieuse et fragile. Le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO est un levier pour assurer une protection maximale de l’environnement". 
 

L’histoire géologique des volcans d’Auvergne est fondatrice de leur classement en Parc naturel régional. Ce territoire est composé de l’Artense, un plateau granitique, témoin des manifestations volcaniques qui ont donné naissance au plateau du Cézallier, aux Monts du Cantal, aux Monts Dore et aux Monts Dômes. Ces cinq régions naturelles constituent des ensembles géomorphologiques distincts mais complémentaires, façonnés et animés par des activités humaines séculaires.

Les volcans d'Ardèche

Mais les volcans d’Auvergne ne sont pas les seuls existant dans la région. On trouve aussi des volcans en Ardèche, beaucoup moins connus que leurs voisins auvergnats. Hervé Bertrand, maître de conférences honoraire à l’université de Lyon, explique : « Un peu comme dans la Chaîne des puys, les volcans d’Ardèche sont dits monogéniques. Ils ont eu des durées d’activité brèves. Chaque volcan a probablement fonctionné pendant quelques années ou quelques mois, pas davantage. A la différence de la Chaîne des puys, ils présentent une composition très homogène, constitués uniquement de basalte. Ces magmas basaltiques s’expriment de trois façons différentes. Ils peuvent former des cônes. A ces cônes sont souvent associées des coulées, qui peuvent être très longues. Pour l’un de ces volcans, il y a l’une des plus longues coulées de France, sur 21 km, pour le volcan du Ray-Pic. Toutes ces coulées sont des coulées de fond de vallée. Le troisième type d’activité est le maar : ce sont des volcans explosifs qui résultent de la rencontre du magma basaltique avec de l’eau. C’est ce qu’on appelle un type d’éruption phréato-magmatique ou hydrovolcanique. Comme les magmas basaltiques sont relativement pauvres en gaz, on a un apport de gaz supplémentaire qui provient de la vaporisation de l’eau, résultant de la rencontre entre ces magmas et l’eau. Cela va engendrer des dynamismes très explosifs et former des anneaux ou des croissants de projections autour du cratère, qui va s’agrandir et s’approfondir au fil des éruptions successives. Cela donne un maar et le cratère peut par la suite être rempli par un lac, et c’est ce qui se passe dans un certain nombre de volcans d’Ardèche. Le volcan du Ray-Pic est très spectaculaire car on a des orgues basaltiques absolument magnifiques, qui sont à mon sens les plus belles de tout le Massif central. Il y aussi le lac d’Issarlès qui est aussi un remplissage de maar. Il fait 140 mètres de profondeur, ce qui est supérieur au lac Pavin ».
 

La question de la datation

Les scientifiques ont essayé de dater avec précision la formation de ces volcans : « On compte 19 volcans qui sont alignés sur trois fissures éruptives parallèles. On n’a pas d’âge très précis sur le fonctionnement de la fissure la plus au nord mais c’est daté entre 150 et 200 000 ans, ce qui est un peu plus vieux que la Chaîne des puys. Pour les deux autres fissures qui sont situées un peu plus au sud, on a des âges qui sont contemporains de ceux de la Chaîne des puys, avec des incertitudes concernant les âges, car on n’a pas tout à fait les mêmes résultats selon les méthodes utilisées. On a eu des âges à hauteur de 80 000 ans. Au carbone 14, on a des âges discutés et contestés mais qui pourraient arriver à une quinzaine de milliers d’années. Par une autre méthode, à mon sens plus fiable, on a obtenu des âges à 35 000 ans ».

Des volcans endormis

Pour Hervé Bertrand, les volcans ardéchois sont en sommeil : « Ces volcans ne sont pas sous surveillance car il n’y a pas lieu de les surveiller. Les volcans en tant que tels ne sont pas sous surveillance. A l’Observatoire de physique du globe de Clermont-Ferrand, il y a un réseau de surveillance sismique qui dépasse largement l’Auvergne. S’il devait y avoir une activité sismique liée à des mouvements de magma associés à ces volcans, on le saurait. Il n’y a pas d’aléas et de risques à proprement parler. Ce sont des volcans qui sont en sommeil. On peut dire avec certitude, compte tenu du mode de fonctionnement de ces volcans, qu’aucun de ces 19 volcans ne se réveillera. Ce sont des volcans monogéniques, avec une histoire très brève, et en tant que petits édifices de scories ou de maars ne vont pas se réveiller. Compte tenu de l’histoire de cet ensemble, il est possible qu’un nouveau volcan, un jour, ou une nouvelle fissure puisse se former. On ne peut pas l’exclure, mais cela peut être dans un siècle, dans 1 000 ans ». Le scientifique précise : « Il est évident qu’aucun de ces volcans ardéchois ne va se réveiller mais on ne peut pas exclure qu’un nouveau volcan puisse se produire. Mais il y aurait des signes avant-coureurs, avec des échéances qui sont de l’ordre de quelques mois ou quelques années. Il n’y a pas de risque même si on ne peut pas définitivement considéré que tout est arrêté ».
 

Aux Canaries, ce n’est pas du tout le même type de volcans

Il pointe du doigt des différences majeures avec le volcan des Canaries : « Aux Canaries, ce n’est pas du tout le même type de volcans. A La Palma, il était évident qu’il y aurait à l’échelle humaine une éruption, sachant que la dernière remontait à 1971 et la précédente à 1949. C’est un volcan qui est actif. Les volcans ardéchois ne sont pas considérés comme des volcans actifs ».

Les peintures de la grotte Chauvet

Les occupants de la grotte Chauvet auraient-ils été témoins d'éruptions volcaniques, qu'ils auraient ensuite reproduites en peinture ? Il ne s'agit que d'une hypothèse, émise en 2016, et qui soulève encore de nombreuses interrogations. Hervé Bertrand raconte : « On peut faire le lien entre certains de ces volcans et des peintures pariétales de la grotte Chauvet. Dans cette grotte, il y a des représentations de gerbes que l’on peut éventuellement interpréter comme des représentations d’éruptions qu’auraient pu voir les artistes de la grotte Chauvet. Cette information est tirée d’une publication de 2016. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Ce qui est sûr c’est que les âges obtenus sur ces représentations dans la grotte Chauvet sont des âges contemporains (vers 35 000 ans, les premiers âges d’occupation de la grotte Chauvet) de datations obtenues récemment sur trois de ces volcans d’Ardèche, le Ray-Pic, la Coupe d’Aizac et le suc de Bauzon. A vol d’oiseau ces volcans sont situés entre 38 et 50 km de la grotte Chauvet. Il est mécaniquement possible qu’à l’époque de la grotte Chauvet, en montant sur le plateau calcaire, on ait pu voir ces éruptions. Ce qui peut être discuté ensuite c’est de savoir si les artistes de la grotte Chauvet ont effectivement vu ces éruptions et si cela a pu être une source d’inspiration pour ces représentations en gerbe ».

Ces volcans ardéchois font partie intégrante d’un géoparc reconnu par l’UNESCO pour leur intérêt géologique. Depuis 2014, l’UNESCO a labellisé le géoparc des Monts d’Ardèche. Il s’agit d’une reconnaissance internationale de l’intérêt géologique de ces volcans.

« Les volcans d’Auvergne-Rhône-Alpes peuvent-ils se réveiller ? », on en parle mercredi 20 octobre à 18h30 dans l'émission "On décode" sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Vous pouvez participer ou réagir en posant vos questions grâce au formulaire ci-dessous. 
 


 

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