REPORTAGE. Présidentielle 2022 et pouvoir d'achat : "C’est une catastrophe d’avoir besoin des Restos du cœur "

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L'inflation s'installe. Certes, le pouvoir d'achat des Français a augmenté ces neuf dernières années. Mais leur ressenti, lui, est tout autre. Parce que les dépenses obligatoires augmentent. Et qu'il est impossible de le nier : l'immobilier, l'essence, le gaz, ça flambe. Et la guerre en Ukraine fait s'envoler le cours des matières premières, blé en tête. Comment vivre aujourd'hui ? Encore plus lorsqu'on dépend des Restos du cœur pour se nourrir. Paroles de bénéficiaires.

 A l’occasion des élections présidentielle et législatives de 2022, France 3 rejoint France Bleu et sa grande consultation citoyenne baptisée  #Ma France2022, en partenariat avec Make.org. L’occasion de vous donner la parole autour de sujets qui font (ou devraient, selon vous, faire) l’actualité de la campagne. Au cœur de vos préoccupations : le pouvoir d'achat. Reportage aux Restos du coeur de Clermont-Ferrand et sur les parkings des supermarchés.

« Allez ! On commence ! Les quatre premiers avancent ! Il y en a six qui restent là, les autres, vous attendez dehors ! » Les ordres sont presque militaires. Des hommes et des femmes, regroupés sous le porche du bâtiment, sacs à la main. Chacun obtempère. La distribution peut démarrer, comme chaque jour aux Restos du cœur de Clermont-Ferrand. 

D’abord le lait. L’homme qui se présente à trois enfants. « Alors cinq ! Je vous donne cinq litres de lait ». Francis, le bénévole, joint le geste à la parole. Au tour des légumes en boîte, il y a le choix : haricots, flageolets, carottes, lentilles, petits pois. L’homme choisit les haricots et les petits pois. « Je ne peux vous donner qu’une boîte de chaque, c’est pareil, nous sommes rationnés », lui explique Francis. L’homme range sans protester les conserves dans son sac et passe au rayon légumes frais. Francis, avant de servir le prochain bénéficiaire, donne quelques détails : « Nous sommes en rupture de stock sur certains produits. La collecte a eu lieu récemment mais tout n’a pas encore été trié. » 

L’homme est arrivé au niveau de la boulangerie, ses deux sacs se sont remplis sans déborder pour autant. Il est en situation irrégulière, il vient d’Algérie. Une femme, trois enfants. Sans papier, donc aucune possibilité de travailler. II semble inquiet. « Avant, mes sacs étaient pleins quand je repartais. Je n’ai pas assez de lait, ni de biscuits pour les enfants et les enfants, ça mange beaucoup. Mais c’est mieux que rien. » L’homme range un paquet de toasts dans son sac. Cela fait plus de deux mois maintenant qu’il n’a pas mangé de viande.  

Se nourrir, se loger, s’habiller. Un souci pour les bénéficiaires des Restos du cœur mais qui s’étend de plus en plus au reste de la population. L’inflation a atteint 3,6 % sur un an en février 2022, l’essence dépasse les deux euros. Pas besoin d’en dire plus. Le pouvoir d’achat est devenu l’une des préoccupations principales des Français. Ce pouvoir d’achat qui a pourtant augmenté depuis neuf ans.

Mais en 2017, ce qu’on appelle les dépenses contraintes (les dépenses obligatoires sur lesquelles on a peu de marge de manœuvre) avaient grimpé jusqu’à 32 % du budget des ménages. Et pour les populations les plus pauvres, ces factures de cantine, logement, assurances représentaient même 41 % des dépenses !  Et depuis, il y a eu la crise sanitaire qui a perturbé l’économie. Et depuis, la guerre fait rage en Ukraine. 

 

Sac après sac, le chariot se vide et le coffre de la voiture se remplit.  Un lundi matin sur le parking d’un hypermarché de la région clermontoise. Ce n’est pas le jour des grandes courses. Les garages à caddies sont pleins mais les voitures vont et viennent. Les portes automatiques de la galerie marchande de la grande surface s’ouvrent à intervalles réguliers.  Jacques, 65 ans, est sorti avec un chariot bien chargé. Il n’a pas encore changer ses habitudes. Ses sacs de courses sont nombreux. Et pleins. « La vie m’a donné la chance d’avoir suffisamment pour les dépenses courantes. » Mais oui, toutes ces hausses de prix le font réfléchir. « Comme la plupart des Français de la classe moyenne, je suis inquiet de perdre un peu de pouvoir d’achat avec cette inflation qui risque d’avoir un impact sur tous les placements. » Pas encore de restrictions mais « la peur d’avoir à y recourir dans les mois à venir. » L’homme reste souriant. Il ferme son coffre et ramène son caddie.

Pour Marjorie, 31 ans, c’est déjà trop tard. « J’ai un enfant et j’en attends un autre. On se pose beaucoup de questions avec le prix du gasoil . » Elle introduit son jeton dans un chariot. Ce dernier lui résiste, elle fait une tentative avec celui d’à-côté. Elle récupère son caddie. « Je réfléchis désormais à regrouper les courses. Je fais plusieurs choses à chaque fois que je viens à Clermont pour rentabiliser les trajets. » La jeune femme descend d’Orcines. Un calcul pour ne pas renoncer à ce qui compte pour elle : s’offrir des produits de qualité, se fournir en produits bio. « Je continue à en acheter mais en moindre quantité. Et je fais mes courses dans plusieurs magasins pour choisir le produit là où il est le moins cher. » Que va-t-elle pouvoir offrir à ses enfants ? Elle se pose la question. Les loisirs sont en jeu. « Nous ne sommes pas près de partir en vacances», annonce celle qui est actuellement dans une mauvaise passe financière. Le constructeur de sa maison a fait faillite, la mettant en difficulté. Non, elle n’en est pas encore à éplucher les promotions dans les publicités distribuées dans les boîtes à lettres. Un prospectus traîne dans son caddie. C’est quelqu’un d’autre qui l’a oublié.  Mais elle vient de prendre une carte de fidélité chez un grand groupe pétrolier. Un bon d’achat de 25 euros pour quarante pleins. C’est toujours ça de pris.

Ils font leurs courses en couple. Jean-Paul et Maryse, des sacs suspendus au bout des bras. « J’en ai eu pour 72 euros et je n’ai pas grand chose.» Jean-Paul, 75 ans, tient enlacé un gros paquet de pizzas dans sa main droite. Quelques boîtes en aluminium se devinent au travers des plastiques translucides. « Nous nous sommes pris des kiwis », annonce Maryse. Un ravitaillement dans ce supermarché car le couple avait un bon d’achat de 12 euros, la récompense de sa fidélité. « Nous ne faisons pas moins de courses car nous sommes bien obligés d’en faire. Pour le moment, j’observe. » Et ce qu’observe Jean-Paul n’est pas pour le rassurer. «  Le gros problème, ce sont l’essence et les denrées de première nécessité car elles ont augmenté. Et on ne sait pas où ça va s’arrêter, ces augmentations ! » Sans compter le gaz, l’électricité… « On va ramasser un coup de massue ! Surtout les gens qui ont des revenus faibles mais même ceux qui ont des revenus moyens. »

Ce couple de retraités s’en sort encore. « Mais nous n’allons plus au cinéma, aux spectacles, ce que nous faisions avant. » Et de prophétiser de prochaines pénuries concernant le sucre, la farine.  « Si cela reste bloqué dans les pays producteurs, chez nous, cela finira par s’épuiser et nous n’aurons plus rien ! » 

Pour le moment, l’abondance est encore là. Un caddie chargé de victuailles se décharge quelques pas plus loin. Jean-Paul et Maryse s’en vont rejoindre leur voiture. A la station service de l’hypermarché, le diesel s’affiche à 2,155 euros et le sans-plomb à 2,229 euros.  

Elle s’est assise sur une chaise un peu à l’écart pour souffler. Son cabas à roulettes bleu marine à ses côtés. Marie-Louise refuse de se servir de sa voiture pour les trajets en ville. L’essence est bien trop cher. Elle prend le tram, puis le bus. Mais ce dernier a démarré devant elle. Elle a dû finir à pied son trajet jusqu’aux Restos du cœur, rue Cuvier à Clermont-Ferrand. Ce n’était pas facile. Elle a 63 ans, elle est atteinte de fibromyalgie et il y a dix ans, une chute dans un escalier lui a causé une invalidité au bras gauche.  Mais la femme sous son bonnet noir, emmitouflée dans son blouson polaire, ne se laisse pas abattre. Elle obtient vite du réconfort de la part des bénévoles de l’association. Car ici, elle est bien connue. Avant d’être bénéficiaire, elle a aidé aussi. De nombreuses années. « Tu sais ce qui est arrivé ? »  La jeune retraitée a pris place dans la file d’attente, elle apostrophe Gianni, un bénévole. «  Je suis encore tombée en panne de voiture ! » 

Maudite, petite Fiesta. La raison de sa présence maintenant sur la liste des bénéficiaires des Restos du cœur. Un contrôle technique qui ne passe pas, de grosses réparations à faire et puis la vidange qui s’est rajoutée. Et un amortisseur qui a lâché. Les petits revenus de Marie-Louise n’y ont pas suffi. Elle touche un peu plus de 800 euros par mois. « Ca m’a ruiné mes économies. Je n’avais plus rien. »

Elle a fini par accepter un colis d’urgence et s’est laissée convaincre de s’inscrire. « J’ai ma carte rose jusqu’en novembre mais d’ici là, j’espère mettre des sous de côté pour ne plus dépendre des Restos du cœur . »  Car la dame a sa fierté. Et du caractère. Oui, elle accepte sans souci les conserves de légumes. Oui, elle se régale d’avance d’un petit salé sous cellophane. «  Je suis auvergnate, j’aime bien mon petit salé ! » Mais à condition que cela ne dure pas trop longtemps. « C’est une catastrophe d’être là ! D’avoir besoin des Restos ! »

Marie-Louise a toujours fait en sorte de s’en sortir par elle-même.  Elle a élevé seule son fils. Comptable de formation, avec un bac+2, elle a cumulé les emplois précaires mais qui parfois payaient convenablement. Mais il y a 10 ans, elle est tombée, elle est devenue invalide. 

Elle s’en sort aujourd’hui en vivant chichement dans un petit appartement HLM, tant que le mauvais sort et les problèmes de voiture ne s’en mêlent pas. Aujourd’hui, il lui faut accepter de l’aide. « C’est du demi-sel. » Une bénévole lui tend une plaquette de beurre. « Je ne peux pas, je fais de la tension. » La bénévole se sent toute penaude. Mais il n’y a rien d’autre pour remplacer. « Vous en mangerez avec parcimonie ! » Marie-Louise désamorce la gêne de la bénévole : «  Ah oui ! C’est une amie à moi, Parcimonie ! »

Ce ravitaillement deux fois par mois aux Restos du cœur va lui permettre d’avoir les sous pour acheter les produits d’hygiène et d’entretien au supermarché de son quartier. De parer au plus nécessaire. Des endives, du pain, des champignons surgelés, Marie-Louise déballe son cabas sur la table de la cuisine avant de les ranger dans son grand frigo. « Vous avez vu tout ça ? Au supermarché, j’en aurais eu pour une blinde ! »

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Marie-Louise vit dans l’une des cités populaires de Clermont-Ferrand. Un petit appartement confortable et bien entretenu. Elle a accroché des représentations de tableaux de Dali aux murs du couloir. La jeune retraitée aime l’art. Elle peint elle-même. Elle adore l’Afrique aussi. Un nombre conséquent de girafes est réparti dans tout son salon.

Elle s'assoit devant un verre d'eau à la table de sa cuisine. Une nappe à carreaux Vichy de couleur rouge égaye la pièce. Elle a retiré sa polaire et son bonnet noir. Ses lunettes sur la tête,  le récit de son quotidien commence. 

Elle s’est toujours débrouillée. Elle a toujours fait attention. Sans se plaindre. « Mon père nous disait : " Il faut mettre un toit sur sa tête, à manger dans son assiette et passer ses factures. Après, on verra." » Elle a bien retenu la leçon. Mais aujourd'hui, la vie se complique. Elle s’en rend bien compte. « J’achète toujours les mêmes choses au supermarché. Et je vois bien que c’est de plus en plus cher. » Et ne parlons même pas de la hausse de l’essence. « Si je ne devais pas aller à Champeix voir ma mère  qui a 88 ans, je n’aurais plus de voiture. C’est elle qui me met dedans ! »

Marie-Louise garde encore un peu d’argent de côté. Elle l’a bloqué. « Au cas où cela vire à la catastrophe. Il faudra bien continuer de payer ce qu’il y a à payer ! » Notamment son loyer qui lui coûte 350 euros par mois. Et  maintenir un toit sur sa tête. Oui, la situation actuelle l’angoisse. « Parce que je me rends compte que pour les gens pauvres, ça va être la catastrophe ! Nous allons nous prendre la crise de plein fouet ! » 

La guerre en Ukraine vient jeter son ombre. «  Cela va être une guerre économique et ce sont les petits que nous sommes qui vont en pâtir. Parce que le pain va augmenter. Les gens pauvres seront encore plus pauvres car le budget "nourriture" est un gros budget. »

En fait, Marie-Louise, impliquée depuis toujours dans de nombreuses associations caritatives, s’inquiète plus pour les autres que pour elle-même. « Je pense à la génération de mon fils qui a 29 ans. Ils vivent avec le Covid, ils n’ont pas de travail et je ne sais pas s’ils pourront se projeter dans l’avenir, avoir une vie normale. »

Inquiète mais combative. Ca lui vient de son père qui a connu la guerre. Et de son grand-père qui s’est évadé d’un camp de prisonniers de guerre près de Lviv. Tiens, cette ville d’Ukraine, autrefois en Pologne, dont on parle tant aujourd’hui. Et puis la grand-mère aussi. Elle passait des messages de la Résistance dans des pompes à vélo. Un héritage dont elle se veut à la hauteur. Elle n’a pas peur de grand-chose en fait, Marie-Louise. Excepté peut-être de la guerre. De cette guerre, si loin, si proche. « De voir tous ces enfants, ces femmes sur les routes, ces gens qui se font massacrer ! Poutine, c’est un fou ! »  

Montrer l'exemple

Penser aux autres. Toujours. C’est sa façon d’en oublier ses propres douleurs.  Elle sort des photos. La voici en compagnie de SDF. Une opération avec les Restos du cœur. Ou bien était-ce avec le Secours populaire ? Marie-Louise participe à tant d'associations...Mince, on a oublié de noter cette précision. Parce que ce n'était pas le plus important. « Celui-là, il est dans la rue depuis très très longtemps. » Elle indique une silhouette. Elle est en train de lui apprendre à jouer au mini-golf dans un parc de Clermont. Sur d’autres photos, c’est une journée Bien-être organisée par les Restos du cœur, cette fois, on en est sûr. Marie-Louise est pimpante. Maquillée. Coiffée. On ne voit que ses beaux yeux gris. C’était pour donner l’exemple aux femmes bénéficiaires. 

Au pied de son immeuble, prête à prendre congé, Marie-Louise donne ce dernier conseil : « Il faut profiter de la vie ! »

La lourde porte se referme. Marie-Louise s'en retourne vers l'ascenseur. Elle va se reposer, puis ce soir, elle ira faire un peu de sport avec une association du quartier de Champratel. Toujours prendre soin de soi. Et rester optimiste. A l'image des membres de sa famille qui lui ont montré le chemin. Marie-Louise en a presque oublié sa frustration d'être aujourd'hui bénéficiaire des Restos du cœur.