Suspension du vaccin AstraZeneca : le point de vue du Professeur Beytout de Clermont-Ferrand

Lundi 15 mars, la France a suspendu « par précaution » l’administration du vaccin AstraZeneca. Le Pr Beytout, ancien chef de service des maladies infectieuses au CHU de Clermont-Ferrand, craint un ralentissement de la campagne de vaccination.

L'avis de l'autorité européenne du médicament (EMA) au sujet du vaccin AstraZeneca est attendue jeudi 18 mars.
L'avis de l'autorité européenne du médicament (EMA) au sujet du vaccin AstraZeneca est attendue jeudi 18 mars. © Johan NILSSON / TT NEWS AGENCY / AFP

Après plusieurs pays européens, la France a décidé lundi 15 mars de suspendre "par précaution" l'utilisation du vaccin AstraZeneca, en attendant un avis de l'autorité européenne du médicament (EMA). Une décision est attendue jeudi 18 mars. La suspension de ce vaccin en France, comme chez ses voisins européens, met un coup de frein à la campagne de vaccination contre le COVID 19 au moment où la situation épidémique se tend de plus en plus en Ile-de-France, notamment à l'hôpital. Pour le Pr Jean Beytout, ancien chef de service des maladies infectieuses au CHU de Clermont-Ferrand, c’est le principe de précaution qui a prévalu : « Je ne suis pas sûr d’avoir toutes les informations car cela évolue très rapidement. C’est l’application d’un principe de précaution international qui semble être l’avis de l’Union européenne et pas celui des Anglais ou des autres personnes qui utilisent ce vaccin. Je trouve un petit peu dommage que cela enraye l’élan qui était donné à cette vaccination pour la France mais il doit y avoir de bonnes raisons et peut-être une application de la solidarité européenne. Je suis un peu partagé. Il y a peut-être de bonnes raisons d’utiliser ce principe de précaution mais on n’est pas vraiment éclairé par ce qui a pu être dit. On n’est pas certains qu’il y a un risque supérieur chez les personnes vaccinées. Je pense qu’une enquête est en cours, dont on a vaguement quelques informations. Il y a des thromboses, c’est-à-dire des coagulations inhabituelles qui se sont produites, pour certains avec des formes graves, mais on ne sait pas s’il existe un sur-risque. Je pense que ça doit faire l’objet d’une étude à l’heure actuelle et dont on aura les résultats dans très peu de temps ».
 

Je n’ai eu écho d’aucun problème en France ou en Auvergne

Le médecin à la retraite est revenu aux affaires à cause de l’épidémie de COVID 19. Il participe notamment à la campagne de vaccination. Il n’a cependant pas été informé directement d’éventuels effets secondaires causés par le vaccin AstraZeneca : « Je n’ai eu écho d’aucun problème en France ou en Auvergne. Les données problématiques sont essentiellement scandinaves. Peut-être qu’on n’a pas porté une attention particulière à ces aspects-là. Dans la vaccination, on est plus préoccupés du risque d’hypocoagulation, c’est-à-dire qu’il peut exister un risque chez les personnes qui prennent un traitement anticoagulant par exemple ou qui ont des maladies à tendance hémorragique comme l’hémophilie, mais pas tellement sur des problématiques de thromboses, c’est-à-dire de phlébites ».

Cela casse l’élan

Le Pr Jean Beytout redoute de lourdes conséquences sur le rythme de la campagne de vaccination. Il explique : « Cela casse l’élan. Il y a des personnes qu’on a commencé à vacciner, avec des vaccins multidoses. On les interrompt en cours de route et du coup on risque de perdre des vaccins. Il y avait des programmes qui étaient organisés et ça perturbe ce qui était prévu. Ca peut retarder la 2e dose. La 2e dose, avec ce vaccin, est placée assez tard donc on n’a pas trop d’inquiétudes de ce côté-là. Elle se fait entre 9 et 12 semaines après la 1ere injection ».

Le cas des professionnels de santé

Ce spécialiste de la vaccination s’inquiète en particulier de la montée des réticences chez les professionnels de santé : « Je pense que les personnes qui étaient un peu dans l’incertitude vont préférer attendre. Ca va influencer le public et même certains professionnels de santé qui faisaient partie des indications de ce programme de santé. Pour elles, c’est presque un argument supplémentaire pour attendre. Beaucoup étaient hésitantes et elles le sont encore plus. Chez les professionnels de santé, ce phénomène existe depuis pas mal de temps, peut-être parce que c’est une profession très soumise aux vaccins. Ces personnes ont la crainte de la sur-vaccination, avec bien sûr des effets indésirables. Mais c’est théorique. Je pense aussi qu’il y a eu un effet de mode auquel elles ont été très sensibles, notamment avec un vaccin qui leur était spécialement recommandé, le vaccin contre l’hépatite B. Je précise que ce vaccin, à l’heure actuelle, n’a plus aucune contre-indication ».
 

On espère que toutes ces précautions seront levées et qu’on pourra reprendre la vaccination

Le médecin guette les décisions de l’autorité européenne du médicament. Il indique : « On espère que toutes ces précautions seront levées et qu’on pourra reprendre la vaccination. Mais je ne peux pas préjuger de ce qu’il sera dit. Ce sera peut-être ‘on continue à attendre’ ou ‘on interdit de manière à pouvoir faire des études supplémentaires’ ». Pour lui, il est urgent de vacciner : « Cela vient retarder la campagne de vaccination. Pendant ce temps, on continue à avoir des milliers de morts dans le monde, des centaines en France. Cela se rajoute au plus de 90 millions de décès attribuables au virus. C’est très préjudiciable. Plus tôt on peut vacciner, mieux ce sera. On est très contents d’avoir des vaccins efficaces et multiples. On regrette même de ne pas en avoir encore assez pour généraliser la vaccination. Il y a des priorités qui ont été définies et on essaie de les respecter. Mais je pense que notamment pour les professionnels de santé, il me paraît urgent qu’ils soient vaccinés ».

Des espoirs pour la suite

L’ancien chef de service des maladies infectieuses au CHU de Clermont-Ferrand ne perd cependant pas espoir. Il souligne : « Le vaccin AstraZeneca est a priori le vaccin qui pourrait nous fournir le plus de doses. On espère que tout doute sera levé le plus vite possible. On peut espérer, à l’avenir, arriver à démontrer l’efficacité d’un vaccin par une seule dose. C’est le cas pour le vaccin dont on va disposer bientôt, le vaccin Janssen de Johnson & Johnson. D’autre part, on peut penser qu’avec le vaccin AstraZeneca il y aura peut-être des possibilités de vaccination avec une seule dose. Avec une seule dose, ça changera la vie. Ce sera plus simple en termes de logistique, de rapidité et d’efficacité de vaccination ». "Nous sommes toujours fermement convaincus que les avantages du vaccin AstraZeneca dans la prévention du COVID, avec son risque associé d'hospitalisation et de décès, l'emportent sur le risque de ces effets secondaires", a indiqué mardi 16 mars la patronne de l'EMA, Emer Cooke, lors d'une visioconférence. Une décision est attendue dans les prochains jours.

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