ENQUÊTE . Polluants éternels 4/5 : la loi du silence, "tout le monde savait, mais personne n'a rien fait"

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Enquête exclusive sur les PFAS : industriels et pouvoirs publics savaient que les PFAS s'accumulaient dans l'environnement ©France Télévisions

Pierre-Bénite, au sud de Lyon, fait partie des sites les plus pollués par les PFAS aujourd'hui en France. Nous avons mené l'enquête pendant un an et découvert que les industriels et les pouvoirs publics avaient connaissance de cette pollution depuis au moins 2009. Mais en France, les PFAS ne sont toujours pas bien réglementés. C'est l'épisode 4 de notre enquête sur les "polluants éternels".

C’est une histoire qui commence sur le Rhône. Depuis toujours, la chimie française y dessine un horizon accidenté de structures métalliques et de cheminées. Un héritage industriel que charrient toujours les eaux sur lesquelles vogue difficilement la petite embarcation. À son bord, Louis Delon, chimiste reconverti. Aujourd’hui, il traque un poison bien particulier. Un poison invisible mais éternel. “On sait qu’on va en trouver, mais dans quel ordre de grandeur ?”, se demande l’ancien laborantin, le regard concentré.

La méthode est rigoureuse. Gants spéciaux, flacons spéciaux. Louis Delon prélève avec soin des échantillons de l’eau du Rhône. À moins d’un kilomètre de là, sur la plateforme industrielle de Pierre-Bénite, Arkema y rejette jusqu’à 3,5 tonnes par an de 6:2 FTS. Cette molécule fait partie d’une grande famille de polluants, les PFAS, reconnus comme toxiques mais pas tous réglementés en France. “S’ils en rejettent aujourd’hui, on va le savoir”, sourit-il. “Et on va aussi savoir s’ils utilisent d’autres substances de la même famille”. À la tête d’un collectif de citoyens, Louis Delon est parti en croisade contre ces composés.  

La nature ne connaît pas ces molécules, c’est une pure invention de l’homme. Le problème c’est qu’on sait les fabriquer, mais on ne sait pas les dégrader, et c’est pour cela qu’on les appelle “polluants éternels”. Plus on en rejette, plus elles s’accumulent et ça pour des centaines ou des milliers d’années”, explique le scientifique devenu maraîcher. “En fait, c’est le pire poison jamais inventé par l’homme”.

> Retrouvez l'intégralité de l'enquête "Polluants éternels : un poison en héritage" sur la plateforme france.tv et son application mobile (iOS & Android). 

 
Louis Delon étiquette les flacons avant de les envoyer au Canada, où ils seront analysés par le laboratoire du Professeur Sébastien Sauvé, “l’un des plus performants au monde”.  Il est capable de rechercher au moins 70 PFAS différents.

Des molécules inventées dans les années 1950

PFAS, pour per et polyfluoroalkyl substances : l’acronyme est compliqué et encore inconnu du grand public. Mais pas des scientifiques, des industriels, ni même des autorités. Les PFAS pourraient donc bien devenir synonymes de scandale sanitaire.

Pour comprendre, il faut remonter aux années 1930. C’est en période de guerre que sont inventés les perfluorés, un peu par hasard. Ils contribuent notamment au développement de l’arme nucléaire, avant d’entrer progressivement dans les foyers. Le Téflon révolutionne la vie de la ménagère et en inventant les poêles antiadhésives, le géant américain Dupont va contaminer le monde entier.

Mais il ne sera pas le seul. Miraculeux à plusieurs égards, les PFAS s’exportent rapidement et envahissent tous les secteurs de la chimie moderne. “Ce sont des substances faciles à produire et on peut les décliner pratiquement à l’infini. Des molécules magiques en quelque sorte...  Elles s’adaptent à tous nos besoins et accompagnent toutes les évolutions technologiques du XXe siècle”, raconte Eric Branquet, connaisseur des PFAS et chimiste pour la société Valgo, spécialiste dans la dépollution des sols.

Dès la fin des années 1990, cependant, un avocat américain va faire éclater le scandale Téflon. Rob Bilott prouve que les industriels eux-mêmes avaient découvert la toxicité de ces molécules, notamment le PFOA, dès les années 1970.Nous avons enquêté dans les fichiers internes des compagnies qui ont inventé les PFAS, et c’est évident que ces entreprises étaient parfaitement au courant que ces substances étaient persistantes, qu’elles pouvaient passer dans le corps humain, dans notre sang, et qu’elles étaient toxiques”, raconte Rob Bilott. L'opiniâtreté de l’homme, seul face à l’industrie chimique, a même séduit Hollywood et inspiré le film Dark Waters, de Todd Haynes.  

C’est à cet avocat et à l’étude sanitaire qu’il obtient au début des années 2000 que l’on doit la reconnaissance du PFOA comme un produit provoquant de nombreux effets sur la santé. “Mais aujourd’hui encore les industriels assurent qu’il faut attendre, qu’il n’y a pas assez de preuves. Il y a une industrie toute entière, des cabinets de consultants, de pseudoscientifiques engagés par les fabricants de PFAS pour produire du doute. C’est une stratégie qui a été utilisée par l’industrie du tabac, de l’agent orange. Le but délibéré, c’est de retarder la protection du public."

Pierre-Bénite : fleuron de la chimie du fluor 

Mais la toxicité des PFAS, connue des industriels donc, n’empêche pas leur essor. Ils s’exportent même dans le monde entier. Aujourd’hui en France, ces molécules sont utilisées par de très nombreuses usines. Mais il n’y en a que cinq qui les fabriquent. La plateforme de Pierre-Bénite, au sud de Lyon, en accueille deux d’entre elles. La société japonaise Daikin, installée en 2003, et Arkema, fleuron de l’industrie française, 11,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

L'usine date de la fin du XVIIIe siècle, dès l’origine, elle a été créée pour produire des produits dangereux”, explique la sociologue Gwenola Le Naour, qui a longtemps étudié la plateforme industrielle.  

En 120 ans d’existence, l’usine a connu de nombreux noms, de nombreux propriétaires, de nombreuses vies. Mais le fluor a toujours fait partie de son ADN. Dès 1957, on crée à Pierre-Bénite la “Société des Résines Fluorées”, une sorte de trust industriel lyonnais qui achète à Dupont sa licence pour le Téflon. Les chercheurs du site vont ensuite développer leur propre dérivé, le Soréflon, puis dans les années 70, un nouveau polymère fluoré : le PVDF (reconnu comme un PFAS par l’OCDE) qui reste aujourd’hui encore le produit phare d’Arkema. Mais jamais, avant l’année dernière, ni les riverains, ni les chercheurs, ni les élus locaux n’avaient entendu parler de ces perfluorés. “Ces substances étaient connues internationalement comme étant dangereuses. Le PFOA est même classé comme cancérogène possible depuis 2016. Donc pourquoi est-ce qu’on en n’a jamais entendu parler à Pierre-Bénite ? Cela reste un mystère”, s'interroge Gwenola Le Naour.

Un mystère, mais pas sans précédent. “Beaucoup de pollutions sont longtemps passées sous silence, car elles sont gérées de manière discrète et en interne, ou restent méconnues parce que tant qu’on ne la cherche pas, on ne la voit pas... C’est la mesure qui crée la pollution”, ajoute la sociologue.

Pourtant les industriels savaient qu'ils rejetaient ces molécules dans l'environnement. Nous retrouvons un extrait de compte rendu de CHSCT d’Arkema de juin 2005, les délégués syndicaux s’y inquiètent des rejets de PFAS dans le Rhône. Question des représentants du personnel : “la station de traitement des effluents de l’atelier Kynar (polymère fluoré ndlr) n’est toujours pas en service après environ deux ans d’exploitation. Quel bilan est fait de ce dysfonctionnement en terme d’atteinte à l’environnement ? (…) Lorsque nous voyons la toxicité pour le milieu aquatique, il peut y avoir une atteinte à l’environnement. C’est un produit qui reste dans le milieu naturel.”

Les industriels savaient également que ces molécules pouvaient s'accumuler dans le sang de leurs salariés. Mais à cette époque-là, ni le PFOA utilisé par Daikin entre 2003 et 2008, ni le PFNA, utilisé par Arkema jusqu’en 2016, n’étaient interdits en France.  

Le silence des pouvoirs publics  

"Le vrai scandale, c’est la non utilisation des données par les pouvoirs publics, mais que font-ils ?", s’impatiente Pierre Labadie, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des polluants persistants, lassé de prêcher dans le désert. En 2009, avec un autre chercheur de l’INRAE, Marc Babut, il s’intéresse à la présence de perfluorés dans les poissons du Rhône. "A l’époque, déjà, on s’est rendu compte qu’il y avait une anomalie forte sur le Rhône, avec des endroits où il y avait des concentrations très élevées à l’aval de Lyon", explique Pierre Labadie. Deux ans plus tard, les scientifiques alertent la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). “En étudiant les sédiments, nous avons remarqué une augmentation significative en PFAS à partir de Pierre-Bénite.

À la même époque, alarmée par le scandale Téflon aux USA, la Direction générale de la santé missionne l’ANSES pour enquêter sur la présence de ces polluants perfluorés dans les eaux du robinet. Les auteurs du rapport identifient deux sites particulièrement problématiques, dont l’un, dans le Rhône. Deux industriels rejettent des PFAS directement dans le fleuve, il s’agit de Daikin et Arkema.

Les scientifiques font des prélèvements dans les eaux souterraines de la plateforme, mais les entreprises coopèrent difficilement. “Au niveau de l’usine, il était prévu de collecter les eaux d’un ouvrage assurant le confinement des eaux sous le site de l’usine et jugé très pertinent par les agents de la Dreal dans le cadre de cette étude. Bien qu’informé du plan d’échantillonnage, l’industriel a démantelé cet ouvrage la veille des prélèvements, rendant ainsi impossible toute analyse”, peut-on lire dans le rapport de l’ANSES.

Malgré cela, la conclusion est sans appel : “les résultats montrent une contamination générale de l’aquifère et de la nappe alluviale sous le site industriel”, lit-on dans le rapport. Et même : “certains PFAS rejetés par ces activités industrielles étaient présents et détectés dans les ressources en eau potable situées à l’aval”. Ni les maires, ni les élus en chage des délégations d'eau potable ni les habitants ne sont informés de ces études.

Quelques années plus tard, les autorités demandent cependant à Arkema d'analyser ses propres rejets. Mais dans un rapport d'inspection datant de 2017, la Direction de l'environnement (DREAL) note qu’Arkema n’a toujours pas donné suite à ses demandes d'analyses. Son argument : ce type d’étude coûte trop cher.

Alors pour quelle raison ces entreprises ont-elles pu continuer à rejeter des produits toxiques dans le Rhône, sachant qu'on les retrouvait dans l'eau potable ? Jusqu’à présent, il n'y avait pas de référence scientifique qui permettait de dire que ce qu'on trouvait dans l'environnement posait un problème de santé publique. Ce qui a finalement fait bouger les lignes, c'est la future norme européenne sur l’eau. On est maintenant capable de dire si ce qu'on trouve dans l'environnement dépasse ou pas la norme et s’il y a ou pas un problème, mais seulement maintenant”, se défend aujourd’hui Jean-Philippe Deneuvy, directeur de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes.  

Cette directive européenne, transposée en droit français en 2022 et applicable dès 2023 dans les endroits où la présence de PFAS a déjà été identifiée, fixe un seuil pour la somme de 20 PFAS, ceux qui sont considérés comme les plus dangereux. Sur le captage d'eau potable de Ternay, les taux relevés peuvent aller jusqu'à trois fois au dessus de la norme.

Aujourd’hui encore, les industriels se défendent en argumentant que la toxicité de tous les PFAS ne fait pas l’unanimité. “Quand bien même, il existe un arrêté ministériel de 1998 qui impose à toutes les entreprises qui exploitent une ICPE (installation classée pour la protection de l'environnement, ndlr) de surveiller les substances accumulables dans l’environnement. Et les PFAS en font partie”, s'insurge l’avocate Louise Tschanz. “Arkema l’a fait une seule fois, en 2016”. À l’origine d’une procédure judiciaire à l’encontre de l’industriel, menée par l’association Notre Affaire à Tous, Louise Tschanz a relevé de nombreuses non-conformités sur le site d’Arkema. “Pourquoi les autorités n’ont-elles jamais tapé du poing sur la table ? Ou pris des sanctions pour exiger ces analyses ?"

Les industriels sous haute surveillance  

Depuis que la présence des PFAS dans l'environnement de la plateforme a été révélée par une enquête journalistique, en mai 2022, la préfecture a finalement exigé des deux industriels une surveillance journalière de leurs émissions. Dans l’air, dans le sol et dans l’eau. Le directeur d’Arkema se plie aux exigences et nous ouvre les portes de son usine pour nous le prouver. “Ça, ce sont les capteurs d’air”, explique Pierre Clousier en désignant une sorte de petite soucoupe volante dont la silhouette se fond aisément dans l’architecture industrielle. "Il y a une éponge à l’intérieur, qui va absorber l’air ambiant et comme les débits sont relativement faibles, il faut un temps d’exposition important, donc on va devoir laisser ces prises d’échantillons pendant au moins trois mois”. L'entreprise a été contrainte d’installer une vingtaine de capteurs dans un rayon d’un kilomètre autour de l’usine et également de faire analyser ses eaux usées. Un préleveur pompe en continu dans les effluents, c’est-à-dire dans les eaux traitées avant rejet dans le Rhône. On remplit un bidon par 24h avant de l’envoyer au laboratoire pour analyse”.

Résultat : Arkema rejette entre 200 et 340 kg de 6:2 FTS dans le Rhône, un PFAS qui ne se trouve pas dans la liste des molécules visées par l'Europe. “Aujourd’hui, il n’y a pas de norme, donc nous utilisons cette molécule”, explique le dirigeant. “On se base sur la fiche de sécurité qui est fournie par le fabricant et on l’applique. Cette molécule n’a pas le même profil écotoxicologique que les perfluorés à chaîne longue, elle est moins persistante et non bioaccumulable”.

Problème : une fois dans l’eau, le 6:2 FTS se dégrade en d’autres composés – toxiques, ceux-là - et se retrouve dans la nappe d’accompagnement du Rhône. Et donc dans l’eau potable. Pierre Clousier botte en touche. “Ah ça, je ne sais pas, je ne peux pas vous répondre”. Silence. “Mais sans attendre l’évolution des réglementations, le groupe a développé une technique industrielle qui permet de fabriquer les produits de Pierre-Bénite sans aucun recours aux additifs fluorés. Cette transition est déjà en cours et s’achèvera fin 2024", assure-t-il ensuite.

Arkema ajoute avoir installé un dispositif de filtration, dès novembre 2022, lui permettant de réduire ses rejets de PFAS de 90%. Daikin avait déjà mis en place un système similaire en 2017. Une information qui fait grincer Louise Tschantz. “C’est la preuve qu’il était possible de faire autrement et c’est ça que je trouve scandaleux”.

La France, en retard par rapport aux autres pays européens

Il y a un phénomène de décalage entre d’une part, l’urgence ressentie par la population et par les pouvoirs publics évidemment, et la durée nécessaire pour faire le travail scientifique”, tempère Vanina Nicoli, secrétaire générale de la préfecture du Rhône. Depuis un an, les services délocalisés de l’Etat encaissent les critiques et se défendent de leur mieux. “Nous ne sommes pas restés sans rien faire, nous apprenons au fur et à mesure du temps. Dix ans, sur des process de ce type-là avec une base scientifique qui est en pleine construction, ça peut apparaître comme long, mais en réalité, il s’agit de prendre les bonnes décisions”, ajoute-t-elle.

Se calant sur le calendrier de l’industriel, la préfecture a pris un arrêté interdisant l’utilisation de tout PFAS après 2024. Un argument que brandissent les représentants de l’Etat à chaque entretien. Lorsqu’on interdit à un industriel d’utiliser ou de produire un élément sur un site, il va changer son process et faire un saut industriel. Tout l’enjeu, c’est d’avoir suffisamment de connaissances pour encadrer cette nouvelle production de manière à s’assurer qu’elle ne soit pas plus polluante. C’est pour cela qu’on ne peut pas prendre de décision en un claquement de doigts”, se justifie encore Vanina Nicoli. 

La France est particulièrement en retard dans l'encadrement des PFAS, par rapport à d’autres pays comme le Danemark ou les Pays-Bas. Ces deux pays, suivis par l'Allemagne, la Suède ou la Norvège ont proposé l’interdiction de toute la famille des PFAS au niveau européen.

En attendant que l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) évalue cette proposition et la vote en 2025, à Pierre-Bénite, les habitants concernés trépignent et les élus finissent par taper du pied. “Le principe de précaution est inscrit dans la loi. On a du mal à imaginer que pendant tout ce temps, il n’y ait pas eu d’action plus offensive de la part de l’Etat par rapport à cette pollution, qui est majeure”, explique Anne Grosperrin, élue EELV et vice-présidente en charge du cycle de l’eau à la Métropole de Lyon. La collectivité vient d’engager une vaste étude environnementale et épidémiologique pour mieux comprendre cette pollution. “On ne pouvait pas rester sans rien faire...”, complète l'élue.

Tout le monde le savait, mais personne n'a rien fait. Elle est là, la trahison”, s’insurge Thierry Mounib, président de Bien Vivre à Pierre-Bénite, en apprenant que les riverains de l’usine sont eux aussi imprégnés par ces PFAS. Les molécules sont passées dans leur sang. “Ceux qui sont chargés de nous protéger, de notre sécurité, de notre santé, ce sont eux qui nous ont trahis. La trahison, elle vient de l’administration française.

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