ENQUÊTE. Polluants éternels 5/5 : citoyens contre lobbies, “la bataille sera longue et déséquilibrée”

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Face au lobbying des industriels, les mamans décident de témoigner devant l'Union européenne. ©France 3 Rhône-Alpes

Pierre-Bénite, au sud de Lyon, fait partie des sites les plus pollués par les PFAS aujourd'hui en France. Nous avons mené l'enquête pendant un an, découvert que les industriels ont déjà affuté leurs arguments et que le lobbying est déjà en marche. Mais, les citoyens n'ont pas l'intention de baisser les armes. C'est l'épisode 5 de notre enquête sur les "polluants éternels".

Café fumant, gâteau maison et rires complices. Elles se retrouvent autour de la table et plaisantent comme si elles se connaissaient depuis toujours. En réalité, Stéphanie E., Stéphanie B. et Pauline se sont rencontrées il y a quelques mois seulement et le sujet qui les réunit aujourd’hui est loin d’être anodin. Les PFAS polluent leur environnement et c’est le combat contre ces substances toxiques qui les rassemble.  

Pauline d’abord. Deux enfants et quinze poules. Ces dernières sont complètement imprégnées de perfluorés et leurs œufs également. Ils sont devenus non-comestibles. “Nous, on a fait le choix de l’autoconsommation, on produit nos légumes, on produit nos œufs, on consomme notre volaille. On pensait manger plus sain, plus raisonnable et transmettre des valeurs à nos enfants. Mais en fait on découvre qu’on s’empoisonne et ça me dégoute de voir que la terre est éternellement polluée”, explique la zoothérapeute.  

Stéphanie E. ensuite, ex-employée chez Arkema. Elle habite à moins d’un kilomètre de l’usine de Pierre-Bénite, au sud de Lyon, et songe parfois à déménager. “Quand on porte atteinte à l’environnement, on porte aussi atteinte à la santé des gens qui vivent dans cet environnement”.

L’autre Stéphanie, enfin. Enseignante dans le sud-est lyonnais. Chez elle, c’est l’eau potable qui est contaminée aux perfluorés.  

Trois portraits et un tableau complet : la pollution aux PFAS est à la fois multiple et ubiquiste. Partie d’une plateforme historiquement dédiée à la production de ces composés, celle de Pierre-Bénite et probablement amplifiée par de nombreuses autres sources, la contamination s’étend sur un territoire de plusieurs kilomètres carrés, que cela soit par l’air, par les sols, par les eaux potables ou d’irrigation. Une contagion tellement vaste qu’il est aujourd’hui difficile de saisir à quel point l’activité industrielle a pu impacter toute la chaîne alimentaire. 

Un poison transmissible de génération en génération  

Et ce qui préoccupe particulièrement ces mamans, c’est l’idée d’avoir pu transmettre ces polluants à leurs enfants. Un poison en héritage. “Ce qu’on voit à Lyon, mais aussi dans d’autres zones touchées, comme aux Pays-Bas, c’est que les gens qui vivent à côté d’une usine qui fabrique ces PFAS en ont aussi dans leur sang. Et pour les mamans, cela signifie qu’elles en ont aussi dans leur lait maternel”, explique Jacob De Boer. Le scientifique hollandais a, il y a quelques mois, analysé le lait maternel de Stéphanie pour savoir s’il contenait des PFAS, et c’était le cas. “Une fois que ces composés sont dans le corps humain, ils ne s’en vont qu’après plusieurs années”, ajoute-t-il.  

Les PFAS peuvent aussi passer à travers le placenta. Le problème, c’est qu’une mère peut se débarrasser de la moitié des PFAS qu’elle a dans le corps via l’allaitement...”, explique Philippe Grandjean, professeur en médecine environnementale à l’Université de Harvard et l’un des plus grands spécialistes des PFAS. “Mais ces molécules sont alors transmises à un organisme bien plus petit, et l’enfant va se retrouver avec des taux de PFAS relativement 10 fois supérieurs à ceux de sa mère, et ce, à un moment où il est vulnérable puisqu’il est en plein développement”.  

A la suite de ses travaux sur la relation entre ces molécules et l’immunité des enfants, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a établi une dose hebdomadaire tolérable d’exposition à 4 PFAS. Elle est de 4 ng par kilo de poids corporel et par semaine. “Plus on en apprend, plus on s’aperçoit qu’il y a des effets à des niveaux de plus en plus bas, c’est pour ça qu’aux Etats-Unis, les autorités ont baissé les valeurs tolérables d’exposition, mais elles sont encore trop hautes, la seule valeur d’exposition tolérable, c’est zéro”, affirme encore le chercheur.  

Philippe Grandjean a établi que les PFAS pouvaient affecter le système immunitaire des enfants et préparer le terrain à de nombreuses autres maladies endocriniennes, comme le diabète ou encore des affections de la glande thyroïdienne. “Nous avons même récemment mis en évidence un lien entre l’exposition à ces substances et la prise de poids chez des personnes obèses”.  

C’est une grande préoccupation, une grande culpabilité aussi, en tant que mère. J’ai bu cette eau, j’ai mangé mes œufs quand j’étais enceinte, j’ai allaité... Qu’en est-il de ma fille ? Que lui ai-je transmis ?”, s’interroge Stéphanie B. Depuis qu’elle est née, son enfant consomme l’eau du robinet et dépasse donc la dose hebdomadaire conseillée par l'EFSA. “C’est le côté irréversible de cette pollution que je trouve très perturbant. Cela vient nous impacter jusque dans notre maison”, ajoute Pauline.  

Si la toxicité de ces molécules est dénoncée par de nombreux scientifiques depuis une quinzaine d’années, cinq pays européens viennent juste de proposer l’interdiction de toute la famille des PFAS. Une première, dans le monde de l’industrie. Ce regroupement pourrait mettre fin à la “substitution regrettable”, et empêcher les industriels de remplacer une molécule déclarée toxique par une autre à la formule similaire.  

Une consultation européenne

L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a ouvert une consultation publique. Scientifiques, industriels, associations et citoyens peuvent participer. Les fenêtres de tirs sont assez rares, alors les deux Stéphanie et Pauline ne veulent pas la rater. Mais la procédure est complexe.  

Il faut expliquer où on habite, à combien de kilomètres de l’usine, quel impact cela a sur nous, par exemple si on retrouve des PFAS dans notre eau ou nos œufs”, conseille Stéphanie E. aux deux autres mamans. La dizaine de pages à lire – en anglais – ne l’effraye pas. Mais il faut motiver les troupes. “Et il faut évidemment ajouter les résultats des analyses que l’on possède”.  

L’action pourrait paraître dérisoire, mais chacune d’entre elles y croit. “C’est important que les autorités se rendent compte qu’elles doivent agir. Il faut que les citoyens expriment leurs inquiétudes et leurs revendications”, témoigne Stéphanie E. “Cela permet aussi de faire entendre notre statut de victime à de plus hautes instances, de taper plus haut. Le débat est très complexe, fermé, semble-t-il, aux scientifiques et aux industriels. Le citoyen lambda est rarement pris en compte”, témoigne Stéphanie B.

Une stratégie validée par Pauline, philosophe : “une fois la colère passée, il faut avancer. La pollution elle est là, et la seule chose à faire : c’est penser à l’avenir. Il faut faire avancer la réglementation, trouver les solutions pour la dépollution. Participer à cette consultation c’est une des seules choses concrètes pour faire bouger les lignes”.  

Citoyens contre lobbies 

Mais la partie s’annonce difficile. L’enjeu, pour les industriels, est colossal et le lobbying est déjà en marche. Nous découvrons qu’en 2022, Arkema a quadruplé ses dépenses en lobbying par rapport aux années précédentes. Ses représentants ont même rencontré, en 2021, des membres du gouvernement pour défendre le “polymère haute performance” produit par le groupe et considéré par l’ECHA comme un PFAS, donc susceptible d’être interdit.  

Dans un mail interne à l’entreprise, adressé à tout son personnel, nous avons pu identifier les arguments développés par l’industriel. “La restriction proposée à ce stade par les cinq Etats-membres apparaît trop large”. Arkema y défend son produit, le PVDF et le décrit comme inerte et sans risque pour la santé humaine. “Ce sont des matériaux performants, uniques par leurs propriétés et leur durée de vie, qui contribuent à une société plus durable”, peut-on encore lire sur le document. Et enfin, une promesse : “le Groupe profitera du processus de consultation publique qui s’engage pour fournir les données nécessaires à une décision scientifiquement fondée”.  

Début 2023, Arkema a même annoncé qu’elle allait augmenter de 50% sa capacité de production de polymère fluoré sur le site de Pierre-Bénite et demandé une autorisation de permis de construire à la Métropole.  

Les PFAS, c’est la poule aux œufs d’or pour les industriels. Abandonner cette partie-là, c’est abandonner une partie considérable de leur chiffre d’affaires. La bataille se jouera jusqu’à la dernière minute, c’est évident, les intérêts commerciaux en jeu sont colossaux”, explique Stéphane Horel. La journaliste du Monde, spécialiste des techniques de lobbying, a réussi à obtenir des mails envoyés par les lobbyistes directement à l’Agence des produits chimiques. “Il y a une sorte de narration alternative sur les PFAS, selon laquelle certains seraient des produits inertes et sains. Cela va jusqu’au point où l’organisation Plastics Europe, qui représente les industriels, a insisté pendant des mois auprès de l’Agence chimique européenne pour qu’ils changent leur présentation des PFAS sur leur site internet”.  

Stéphane Horel a également découvert la création d’un lobby spécifiquement dédié à la défense des fluoropolymères, le “Fluoropolymers Product Group”. Chaque fois qu’un produit est menacé, il y a des sortes de task force qui sont créées et qui développent des stratégies spécifiques, ça passe par influencer directement les régulateurs, ou sponsoriser des études scientifiques. Il y a en fait plein de moyens de retarder la réglementation, on a eu l’exemple avec les perturbations endocriniennes”, détaille la journaliste.  

Pas de consensus politique  

Au niveau national, alors que certains députés tentent d’anticiper la législation européenne en proposant une loi nationale, le sujet est loin de faire consensus. Le 31 mai, en commission Développement Durable à l’Assemblée nationale, le député Cyrille Isaac-Sibille a demandé le report de la limitation des rejets des PFAS dans l’eau de 2024 à 2026. “Ce n'est pas le tout de fixer des seuils... Encore faut-il qu'on ait l'information scientifique qui nous dise quel PFAS il faut aller surveiller (...). Ce n'est qu'une fois qu'on aura l'ensemble des informations que l'on pourra avoir une politique convergente française et européenne. C'est pour cela qu'il faut reporter la date à 2026”, l'entend-on se défendre en commission.  

Le député de la 12° circonscription du Rhône, qui comprend la ville de Pierre-Bénite, s’est également opposé à un amendement du député EELV Nicolas Thierry demandant l’interdiction des PFAS en tant que famille, ce que soutient pourtant officiellement la France au niveau européen. “Je réinsiste. Des PFAS, il y en a plus de 4000 ! Ce qu'il faut, c’est connaître. Les seuils, ceux qui sont toxiques, les études d’imprégnation. Moi je le vois au niveau de mon territoire, les industriels, ils ne vont pas attendre l’interdiction... ils vont anticiper. Ce qui est important c’est le message, c’est la prise de conscience", s’exprime-t-il.  

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Le député du Rhône fait adopter un amendement pour reculer la date de limitation des rejets des PFAS dans l'eau à 2026 ©France Télévisions

Une position dénoncée par l'écologiste Nicolas Thierry.  "En voulant se caler sur la restriction européenne, qui n'interviendra pas avant au moins 2033, on a l’impression que le député était en mission pour gagner du temps. C’est exactement la stratégie qui a été appliquée aux Etats-Unis, dans le scandale Téflon", affirme-t-il. 

Les propos du député indignent également les habitants et les élus locaux, qui ont adressé une lettre ouverte à Cyrille Isaac-Sibille. “Avec des propos pareils, nous comprenons bien que ce n’est pas gagné. C’est affligeant”, s’indigne Céline, habitante du sud de Lyon. “C’est un combat qui nous dépasse. On se sent tellement petits face à la puissance des industriels, peut-être des lobbies. Comment être prises au sérieux ? Comment être entendues ?”, s’interroge Stéphanie B. “C’est une véritable épée de Damoclès en fait. On veut tous le meilleur pour nos enfants, pour les générations à venir. Et aujourd’hui, quelles solutions leur apporter ? C’est à nous de les trouver” affirme Stéphanie B. 

Elle a conscience que la bataille sera longue, et à armes inégales. Mais avec les autres mamans, elle se sent plus forte et de taille à lutter. “Il y a de nombreuses victimes, elles parlent entre elles, elles se soutiennent. Et cela crée une force pour s’entraider”, confirme Louise Tschanz, avocate en droit de l’environnement. Avec l’association Notre Affaire à Tous, une dizaine d’autres associations et 37 victimes, elle a déposé un recours en référé pénal environnemental contre l’industriel Arkema. “Tout le monde a son rôle à jouer, les médias, les parlementaires, les citoyens. Ensemble, on est plus fort”, conclut l’avocate.