ENQUÊTE. Polluants éternels 1/5 : les habitants de Pierre-Bénite, au sud de Lyon, ont des PFAS dans le sang

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Enquête exclusive sur les PFAS : des analyses de sang réalisées sur des habitants de la métropole de Lyon révèlent une contamination. ©France Télévisions

Pierre-Bénite, au sud de Lyon, fait partie des sites les plus touchés en France par les perfluorés. Épisode 1 de notre enquête qui révèle pour la première fois la présence de PFAS dans le sang des riverains de la plateforme industrielle. Ces polluants éternels et toxiques sont soupçonnés d'être à l'origine de nombreuses maladies.

Par la vitre, il regarde l’imposante structure métallique rogner le ciel. La plateforme industrielle fait partie de son paysage. “A Pierre-Bénite, on a presque le sentiment qu'elle fait partie de la famille”, explique Thierry Mounib, la pose tranquille, le verbe réfléchi. Il nous fait faire le tour de l’usine, coincée entre le Rhône, l’autoroute A7 et la ville. Où qu’il aille, au volant de sa petite voiture blanche, la silhouette d’Arkema ravive chez le retraité un sentiment de “trahison”. 

J’ai participé pendant plus de 15 ans à toutes les instances officielles, les comités de suivi, les visites annuelles de la plateforme. Jamais personne n’a évoqué les perfluorés”.  

> Retrouvez l'intégralité de l'enquête "Polluants éternels : un poison en héritage" sur la plateforme france.tv et son application mobile (iOS & Android).

“On a le droit de savoir”  

Et pourtant, les per- et polyfluoroalkylées sont des substances considérées comme toxiques. Omniprésentes dans les produits du quotidien, dans l’environnement et dans nos organismes. Les usines d'Arkema et Daikin en ont rejeté pendant des années autour de Pierre-Bénite. Alors lorsqu’on évoque la pollution aux PFAS, Thierry Mounib a quand même l’œil qui crépite. Le directeur de l’usine me serrait la main et me disait droit dans les yeux que tout allait bien, que l’usine ne rejetait rien ni dans l’eau, ni dans l’air. Je lui ai fait confiance.

Dans la rue où il habite, à une centaine de mètres de la plateforme, une dizaine de petits pavillons s’alignent sans prétention. Il pousse le portail de son jardin qui sent bon le printemps. “Là par exemple, j’avais planté un fraisier. J’ai tout arraché. On y mettra des fleurs...” De calme, le ton est devenu amer. 

“Mais les jardins sont pollués. Les légumes sont pollués. Les œufs des poules sont pollués. Plus les résultats arrivent, plus on s’aperçoit que toute notre vie est polluée... On ne sait plus quoi manger, quoi boire, quoi donner à nos petits enfants.”  

Thierry Mounib, Président "Bien Vivre à Pierre-Bénite"

Un peu malgré lui, Thierry Mounib est devenu le porte-parole de la lutte contre les PFAS. Depuis un an, depuis qu’il a appris, comme le reste de la population, que la plateforme industrielle utilisait ces composés chimiques et les rejetait en toute légalité dans l’environnement, il en a fait son combat. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il n’assiste à un débat, une réunion, une conférence sur le sujet. Pas une semaine sans tracter, sans répondre aux questions des journalistes. Les PFAS sont devenus son quotidien.  

Alors lorsqu’on lui demande, à lui et à l’association de quartier qu’il préside depuis 20 ans, de nous aider à mettre en place une campagne de prélèvements sanguins, il n’hésite pas une seconde. “On n'aura aucun mal à trouver”, nous assure-t-il. Dès le lendemain, une dizaine de riverains se portent volontaires. 

L'organisation de prélèvements sanguins

Christine Kirkorian, la jeune soixantaine, le front décidé, en fait partie. “C’est très désagréable d’aller dans son jardin et de se dire, c’est quoi l’air que je respire ? Et même de toucher sa terre, de ne pas pouvoir planter de tomates... Ce n’est pas normal”, témoigne-t-elle. Elle a emménagé il y a un peu plus de dix ans dans la maison de ses grands-parents, à Pierre-Bénite. “Des anciens d’Arkema, forcément”. Tout le monde, dans la ville de 10 000 habitants, a au moins un parent, un frère, un cousin ou un ami qui a un jour travaillé pour les industriels.

Moi, j’habite à 300 mètres de la plateforme, donc je suis sûrement imprégnée de cette pollution ambiante, mais autour de moi la population ne réagit pas, il y a une sorte de déni. Si je peux servir de témoin clé, je le fais avec plaisir.

Christine Kirkorian, participante

Ces analyses sanguines, la population, les associations et les élus locaux les réclament depuis des mois. “On a le droit de savoir”, c’est le leitmotiv de ceux qui acceptent de participer à notre enquête. Ils habitent tous à moins d’un kilomètre de l’usine. Ils vont remplir un formulaire de consentement et nous fournir un petit flacon de sérum sanguin, prélevé en laboratoire.  

Si je peux permettre, par cette action, que derrière on déclenche tout un processus qui conduise à se poser les bonnes questions et surtout à chercher les bonnes réponses, et bien ce sera une bonne chose”, argumente Daniel Deleaz, habitant, lui aussi, du quartier.  

L'échantillonnage est limité et instantané, sans aucune prétention scientifique. Les participants ne sont ni présélectionnés, ni choisis en fonction de leur âge, sexe, travail, habitudes alimentaires, etc... Le laboratoire de toxicologie du CHU de Liège, à qui nous envoyons les prélèvements, est spécialisé dans la recherche de polluants. Le Dr Catherine Pirard va rechercher les 9 PFAS les plus courants dans le sang de nos volontaires. 

Des riverains, 7 fois plus exposés

Nous avons choisi de mettre en libre accès, dans leur version intégrale, les résultats des analyses effectuées par le laboratoire belge. Et de les comparer aux moyennes nationales.

Aujourd’hui, tous les Français possèdent des PFAS dans le sang. C’est la conclusion d’une enquête conduite par Santé Publique France entre 2014 et 2016,  le rapport Esteban. 

Le PFOA et le PFOS sont les deux perfluorés les plus largement répandus, à la fois dans l’environnement et dans l’organisme humain. Ce sont aussi ceux que l’on considère aujourd’hui comme les plus toxiques. Ils sont donc logiquement présents dans l’intégralité des échantillons de Pierre-Bénite et si les moyennes sont à peine plus élevées que celle de la population française, les résultats ne sont pas significatifs. 

En revanche, ce qui nous interpelle, c’est la présence plus importante de deux autres molécules. Il s’agit du PFNA et du PFunDA. “Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve en général le PFNA et le PFunDA en plus faible quantité que le PFOA ou le PFOS dans l’organisme. Là, il représente jusqu’à 50% de la somme totale de PFAS chez certains individus”, note Jamie De Witt, professeure en pharmacologie et toxicologie à l’Université East Carolina, à qui nous soumettons ces résultats.  

Il faut par ailleurs retenir de ces analyses que :

  • Les habitants du quartier sont sept fois plus exposés au PFNA que le reste des Français : la moyenne géométrique est de 5,78 µg/L au lieu de 0,80 µg/L dans le rapport Esteban.
  • La concentration maximale (P95) en PFNA est également douze fois supérieure pour les riverains de la plateforme (24,27 µg/L) que pour la population française (1,91 µg/L). Ce P95 indique la valeur en dessous de laquelle se trouvent 95% des participants, il est généralement utilisé pour mettre en évidence des expositions particulièrement élevées. 
  • Pour le PFundA, bien que les valeurs soient relativement plus faibles, la moyenne des riverains est douze fois plus élevée que celle de la population française (2,1 µg/L contre 0,17 µg/L) et le P95, trente-deux fois plus élevé (13,75 µg/L contre 0,42 µg/L). L’un des riverains a même jusqu’à 17 µg/L de PFundA dans son sang, c’est-à-dire cent fois la moyenne française.  

Cela signifie donc que les concentrations moyennes et maximums en PFNA sont significativement plus élevées dans le sang des personnes habitant près de l’usine que dans celui des Français.  

Conclusion des prélèvements sanguins

Ces deux molécules sont historiquement utilisées dans la fabrication du PVDF, un polymère fluoré à haute performance, produit phare de l’industriel Arkema. Le groupe utilise ces substances entre 2003 et 2016. Leur présence peut également résulter de la dégradation d’autres molécules, mais dans ce cas, le PFNA resterait minoritaire par rapport aux autres perfluorés détectés. Ces deux molécules sont interdites dans l'Union européenne depuis le 25 février 2023, sauf dérogation. 

Nous avons sollicité la direction d’Arkema pour savoir si l’industriel avait connaissance d’une possible exposition de la population. Par retour de mail, la direction de la communication nous répond : “concernant l’imprégnation de la population riveraine, c’est un aspect qui relève de la compétence des autorités publiques”. La préfecture n'a pas souhaité commenter ces analyses.

Consternés, les riverains encaissent la nouvelle. Je suis surprise par l’ampleur des résultats. Je m’y attendais bien sûr, mais quand le couperet tombe, ça fait encore plus peur. Je pense que je ne vais pas rester à Pierre-Bénite dans les années qui viennent”, réagit Christine Kirkorian. 

On savait bien que vivre pas très loin d’une industrie chimique, c’était risqué… Mais, pas à ce point-là... Maintenant, personne ne doit plus nous refuser des analyses complémentaires pour quantifier l’ampleur de cette pollution”, rebondit Jean-Paul Massonnat, un autre de nos volontaires. 

"Quels sont les risques pour la santé ?"

Passée la surprise, rapidement les questions s'enchaînent. Quels sont les risques ? Ces molécules sont-elles toxiques ? Difficile de répondre à ces questions.

En 2012, aux Etats-Unis, à la suite de la plus vaste étude sanitaire jamais réalisée, les scientifiques du C8 Panel Research concluent à la corrélation probable entre l’exposition au PFOA et six maladies : cancer du rein, des testicules, usure du foie, pré-éclampsie, maladies de la thyroïde, hypercholestérolémie. Le PFOA a d'ailleurs été classé comme cancérogène possible par le Centre International de Recherche contre le Cancer en 2016. Et plus la recherche avance, plus la liste de maladies possiblement liées aux PFAS s'allonge : cancer du sein, infertilité, diabète, inflammation des intestins, risque de fausses couches, abaissement du poids à la naissance...

Mais le PFNA, lui, est plus récent et donc moins étudié. Il n’existe aucun seuil de toxicité pour cette molécule. “Ce que l’on sait, en revanche, c’est que le PFNA peut augmenter la toxicité de certains autres PFAS”, explique Jamie De Witt. Sa durée de vie dans l’organisme est également deux fois plus importante.

L’exposition aux PFAS est similaire à l’exposition au tabac. Certaines personnes peuvent développer des effets à des taux d’exposition très bas et d’autres ne pas en développer du tout avec des taux d’exposition très élevés.

Jamie De Witt, professeure en pharmacologie et toxicologie à l’Université East Carolina

“Il est impossible de prévoir pour chaque individu à partir de quel niveau cela va provoquer telle ou telle maladie. Mais on sait que les personnes qui ont des PFAS dans leur sang ont plus de chances de développer certains effets sur la santé. Et parfois, ces effets ne vont pas se manifester avant plusieurs années”, développe Jamie De Witt.

En 2022, l’Académie nationale des sciences, d'ingénierie et de médecine (NASEM) aux Etats-Unis a publié un rapport destiné à conseiller les médecins traitants des personnes les plus exposées. Pour la première fois, ces scientifiques établissent un seuil d’alerte pour la somme de tous les PFAS au-delà duquel les patients nécessitent un suivi médical particulier. 80% de notre échantillon dépasse cette valeur. Selon les préconisations de la NASEM, ces habitants devraient être dépistés pour le cancer des reins, des testicules ou du sein, ou encore se voir prescrire des analyses d’urine ou des hormones thyroïdiennes. 

"Il faut agir, maintenant"

En 2013, la ville de Pierre-Bénite s’était interrogée sur la prévalence de certaines maladies chez les habitants. Elle avait demandé à l’Observatoire Régional de Santé un diagnostic. En déterrant ce rapport, on y découvre que sur la période étudiée, les taux d’hospitalisation pour certaines maladies sont plus élevés sur la commune que dans le reste de la région. C’est le cas notamment des maladies cardio-vasculaires chez les hommes (+15%) et surtout du diabète (+100%), avec une fréquence deux fois plus élevée à Pierre-Bénite que dans le reste de la région.

On y lit également que les taux de mortalité sont plus importants pour les maladies de l’appareil digestif (+57%) et cancers du poumon chez les hommes (+100%), pour les cancers du sein chez les femmes (+25%).

Il est bien sûr impossible d’affirmer que ces maladies sont dues à l’exposition aux PFAS. Les facteurs environnementaux, sociaux ou économiques peuvent être nombreux. Les rédacteurs de l’étude pointent d'ailleurs que la ville de Pierre-Bénite est exposée à d’autres types de pollution, notamment à celle de l’air. Mais affirmer que les PFAS n'y sont pour rien est pareillement impossible.

Alors ces conclusions, peu relayées, interrogent. Les scientifiques, les politiques, les riverains surtout. Autour de chez moi, il y a des cancers partout, dans cinq maisons de ce quartier. Bien sûr, on parle d’une population vieillissante, mais quand même”, s’inquiète Thierry Mounib. “Et personne n’a rien fait !”  

Je pensais que lorsque la population est mise en danger, la réaction soit beaucoup plus rapide, beaucoup plus adaptée, et je réalise qu’en fait... On ne ferme pas les yeux, mais on tourne la tête doucement...

Jean-Paul Massonnat, participant

Quelques uns sont résignés, d'autres abattus. Mais ils s'interrogent tous sur l'avenir,  sur l’impact que peuvent peuvent avoir ces résultats dans une ville où une partie de la population vit à la limite du seuil de pauvreté.

Je commence à être en colère. Jusque-là, je ne l’étais pas tellement, mais je pense qu’il faut que les gens réagissent. Il faut arriver à mener des actions coordonnées et chocs, qui fassent bouger la population locale”, s’enflamme Edith Metzger, du haut de ses 81 ans.

Ce qui m’inquiète, c’est qu’on met en jeu la vie des gens et surtout celle des générations à venir, ce type de polluant est dit éternel. Donc ça veut dire que nos enfants, nos petits-enfants, nos arrières-petits-enfants risquent d’être impactés par cela... C’est une question qui peut et qui doit nous préoccuper”, conclut Daniel Deleaz.

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