ENQUÊTE PFAS. Pollution et mise en danger de la vie d’autrui, comment l’industriel Arkema « prépare sa défense » depuis des années (2/3)

"Polluants éternels", un mensonge en héritage (2/3). La pression s’accentue sur l’industriel installé au bord du Rhône, responsable du rejet de PFAS dans l’environnement pendant des années. Dans une série en trois épisodes, France 3 Rhône-Alpes dévoile comment la multinationale a continué d’utiliser des molécules dont elle connaissait la persistance tout en cherchant à préparer sa défense.

Mardi 9 avril, c’est jour de fête chez Arkema. Dressé sous un ciel coloré d’orage, le chapiteau blanc protège les convives des mauvaises blagues de la météo. Mais pas de l’ironie de l’histoire. Car ce matin-là, sur la plateforme chimique de Pierre-Bénite, pendant que l’on agite son champagne à la gloire du PVDF, un PFAS polymère dont la fabrication a pollué l’environnement de l’usine, les gendarmes ont eux aussi dressé leur barnum.  

C’est ubuesque”, commente un invité qui nous raconte la scène. D’un côté, l’intelligentsia d’Arkema - cadres, ingénieurs, administratifs - mange des petits fours “en détournant la tête”, les yeux rivés sur le film promotionnel célébrant les cinquante ans du produit qui a fait la renommée du géant de la chimie française. De l’autre, une quarantaine de gendarmes perquisitionnent les bâtiments de l’administration et scellent même les bureaux de certains hauts-gradés. “Hasard du calendrier, on n’a pas fait exprès”, nous assure une source proche du dossier.

Il y a plus d’un an, quarante-et-une communes ont porté plainte contre Arkema pour “mise en danger de la vie d’autrui”, “écocide” et “pollution”. L'industriel est accusé d’avoir rejeté dans l’eau et dans l’air des PFAS, des substances per- et polyfluoroalkylées, pendant des décennies, même si ces molécules n’étaient pas réglementées. Considérées comme toxiques et désormais visées par une interdiction au niveau européen, ces molécules peuvent persister pendant plusieurs années dans nos organismes et pendant plusieurs siècles dans l’environnement. 

Le directeur, Pierre Clousier, parvient à s’extraire quelques minutes de l’opération pour rejoindre les festivités.  L’air de rien, il s’adresse à ses col-blancs, “ni pessimiste, ni enjoué”, raconte “l’aventure industrielle” du Kynar, le nom commercial du PVDF. Et s’il évoque “des temps difficiles”, en référence peut-être à la pression médiatique, sociétale, politique et juridique qu’Arkema doit désormais affronter, jamais il ne parlera des PFAS. Sur le site, l’acronyme est presque devenu tabou.  

Il est pourtant à l’en-tête de nombreux documents estampillés "confidentiel" que nous avons pu consulter. Courriels, présentations, rapports d’analyses, études scientifiques. Ils montrent que non seulement la firme avait été informée de la dangerosité des PFAS depuis au moins la fin des années 1990, comme l'a révélé hier France 3 Rhône-Alpes dans le premier épisode de cette enquête, mais aussi qu’elle aurait pu stopper leur propagation dans l’environnement il y a déjà dix ans. Arkema possédait les techniques, les connaissances nécessaires et les moyens financiers. Mais ses responsables se posent ouvertement la question : faut-il “anticiper une exigence réglementaire” ou “laisser le sujet en attente” ? Dans l’intervalle, ils ont choisi de “préparer [leur] défense”.  

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Episode 1 série "Polluants éternels : un mensonge en héritage" ©E.Rosso

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Le scandale des PFAS, anticipé depuis des années   

Mai 2022, Envoyé Spécial révèle la contamination généralisée de l’environnement par les “polluants éternels” au sud de Lyon. Dans les semaines qui suivent, le groupe fait une annonce : sur la plateforme, exit les PFAS d'ici fin 2024. Un engagement immédiatement gravé dans le marbre d’un arrêté préfectoral. Avant même d’avoir commencé, le “scandale des PFAS” s'offre une sortie de crise à l’amiable.  

L’exploitant doit procéder à l'élimination de ces surfactants fluorés dans ses rejets aqueux par palier. Pour s’y conformer, il installe une station d’ultrafiltration à charbons actifs et dans une communication du mois d'avril, la préfecture indique que “les quantités rejetées début 2024 [...] respectent d'ores et déjà le palier de réduction fixé pour septembre”. Arkema est même en avance sur le calendrier. 

Mais cet épilogue, l'industriel l’avait écrit depuis longtemps. Sur son site américain de Calvert City, dans le Kentucky, où le scandale lié à ces molécules a précipité l’intérêt de l’administration au début des années 2000, le groupe français est même capable de se passer des "polluants éternels” pour faire du PVDF depuis 2010. En France, il a choisi de remplacer ses PFAS... par d’autres PFAS.  

“Une fois que le PFOA et le PFOS, les perfluorés les plus connus, ont été très clairement identifiés comme posant des problèmes toxicologiques, la stratégie de l’industrie a été de faire varier la formule chimique ou les longueurs de chaîne de ces molécules”, nous avait expliqué Eric Branquet, chimiste pour une société spécialisée dans la dépollution des sols. L’année dernière, dans une enquête sur la pollution de Pierre-Bénite, nous avions déjà découvert que des générations de PFAS s’étaient empilées dans l’environnement. “Mais à aucun moment l'axe directeur, c'est de maîtriser le risque. Malheureusement, le moteur c'est de continuer à répondre au besoin”.  

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Les documents confidentiels que France 3 Rhône-Alpes a pu consulter donnent raison à Eric Branquet. En 2012, dans une présentation "sur la problématique” des PFAS, le responsable des polymères fluorés d’Arkema explique que le nouveau surfactant utilisé sur le site, le Capstone (ou 6:2 FTS) est un “un produit commercial de DuPont, spécialement mis au point pour répondre aux problématiques environnementales et de santé publique liées aux émulsifiants perfluorés”.  

Ce dernier est “non toxique”, “non bioaccumulable” dans le corps humain, mais il est aussi “non biodégradable au sens de la réglementation”. En effet, dans le milieu naturel, il se transforme en une autre molécule, le PFHxA et “ce point pourrait nous contraindre à diminuer nos rejets”, signale l’ingénieur. C’était il y a plus de douze ans. Il ajoute que son voisin, Daïkin, a lui aussi opéré la bascule en 2008 mais que “sous la pression des écologistes au Japon”, il a “établi un objectif corporate de réduire de 90% ses émissions”.   

Dans une autre présentation, de 2015 celle-là, un spécialiste de la réglementation européenne des produits chimiques informe la Direction Sécurité Environnement Groupe (DSEG) d’Arkema que “le Capstone et le PFHxA ne sont pas classés comme dangereux pour le milieu aquatique [...] toutefois, une forte persistance est attendue”. Pour cette raison, si la molécule n'est pas réglementée à ce moment-là, l'expert prévoit dans les années à venir la “méfiance de la société vis-à-vis des fluorés de substitution (actions ONGs)” et “des études sur les dangers et les risques environnementaux des chaînes courtes au sens large”.  

La persistance, un critère inquiétant ?  

La persistance, c’est la capacité qu’a une molécule à rester dans l’environnement, éternellement ou presque. La persistance, c’est un ticket sans retour. Pour cette raison, les scientifiques du monde entier alertent, depuis des années déjà, les autorités : les PFAS ne se dégradent pas dans le milieu naturel, ils doivent être encadrés. Un changement de paradigme.  

“Si un produit chimique est très persistant, les conséquences de l'exposition peuvent être graves. Si des effets toxiques sont identifiés, les conséquences de la présence de ces produits chimiques dans le monde sont irréversibles”, explique Alissa Cordner, sociologue au Withman College et spécialiste des pollutions environnementales.  

Un principe inscrit dans le droit français depuis 1998. Un arrêté oblige les installations classées, comme celle de Pierre-Bénite, à surveiller les substances susceptibles de s’accumuler dans l’environnement tous les ans. Arkema ne l’a fait qu’une seule fois pour les PFAS, en 2016, et sur injonction des autorités publiques.  

“Le droit à un environnement propre, sain et durable exige que l'environnement soit exempt de déchets, mais les molécules persistantes qui sont émises et libérées sont des déchets. En ce sens, elles rendraient l'environnement impur”, explique Marcos A. Orellana, Rapporteur spécial sur les substances toxiques et les droits de l'homme auprès de l’ONU. 

Aujourd’hui, la persistance, c’est le socle de la restriction universelle de toute la famille PFAS en cours d’évaluation à l’Agence chimique européenne (ECHA).  

“Ainsi, même si l'industrie peut affirmer que certaines de ces molécules ne sont pas toxiques, elle doit d'abord le démontrer”, ajoute l’expert en droit international. “Car il arrive souvent que nous apprenions l'existence d'effets dangereux lorsque les gens commencent à avoir des problèmes de santé et à mourir. Les substances persistantes peuvent présenter des risques dont nous ne sommes pas conscients”.   

 

Comme l’avait prédit le responsable des polymères fluorés en 2012, le vent finit par tourner. Alors chez Arkema, on veille, attentif au moindre frémissement réglementaire. À partir de 2016 déjà, l’Union européenne commence la révision de la directive-cadre sur l’eau et a l’intention d’inclure les PFAS dans la liste des substances à surveiller. Les molécules ne sont pas “encore listées pour qualifier la qualité des masses d’eaux souterraines... mais … on s’y attend”, peut-on lire dans une présentation sur l’évolution de la réglementation faite à la DSEG, à Paris.  

Or depuis quelques années, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) s’intéresse de près à la présence des PFAS dans les nappes françaises. En 2011, un premier rapport pointe les niveaux anormalement élevés de molécules éternelles dans les eaux souterraines. Elles alimentent une centaine de communes en eau potable, en aval de l’usine. “Ce qui a vraiment attiré notre attention sur le bassin versant du Rhône, c'est cette signature qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs, avec une très forte concentration de PFHxA et de molécules historiques, comme le PFNA, qui était vraiment caractéristique”, explique Xavier Dauchy, chimiste au laboratoire d’hydrologie de l'Anses et auteur du rapport.  

Dans un courriel de 2018, l’industriel commande alors une étude bibliographique sur la dégradation du Capstone dans l’environnement. “Le but est d'anticiper notre défense” s’en justifie l’expéditeur. Le projet législatif européen “continue d’évoluer” et Arkema voit se profiler le pire des scénarios : une limite dès 2026 de 0,1 μg/L pour la somme de 20 PFAS, y compris les produits de dégradation du Capstone. “Avec cette valeur [...] les prélèvements effectués en 2013 sur les secteurs de Ternay et Grigny conduiraient à considérer comme non conforme l’eau prélevée”, alerte alors le chef de projet remédiation du site de Pierre-Bénite en 2019.   

Anticiper “la pression sociétale”  

Avoir un coup d’avance, c’est le b.a.-ba du monde industriel. On anticipe la réglementation, on surveille ses évolutions et on cherche les solutions. Alors que les administrations débutent en PFAS, Arkema sait déjà comment réduire ses émissions dans le Rhône depuis des années. 

En 2013, le groupe lance les premières études de faisabilité d’un système de filtration efficace pour arrêter les molécules per- et polyfluoroalkylées. Cette année-là, “les essais laboratoire ont validé que les charbons actifs pouvaient réduire de manière très importante (>95%) les émissions” de PFAS. Dans un powerpoint présenté par le responsable Hygiène Sécurité et Environnement (HSE) de Pierre-Bénite, on peut aussi lire que tous les “concurrents ont des solutions de traitement aqueux existantes (Dupont) ou prévues (Daïkin)”. Mais, en guise de conclusion, la présentation interroge, faut-il  “anticiper une exigence réglementaire à venir, laisser le sujet en attente ou continuer de réaliser des études ???”.  

Si la réponse ne se trouve pas dans les documents que France 3 Rhône-Alpes a pu consulter, la question, elle, semble se reposer année après année. En 2016, une autre étude menée par le Centre de Recherche d’Arkema (CRAA) assure que “le traitement du Capstone (...) a un enjeu environnemental important puisqu’il va nous permettre d’anticiper de potentielles contraintes réglementaires futures”. En 2017, alors que les procédés de “préfiltration” et “ultrafiltration” sont validés, l’auteur de la présentation affirme que les PFAS “présents dans les effluents aqueux des ateliers de polymères fluorés [...] ne sont pas éliminés par les systèmes de traitement en place sur l’usine” et que l’enjeu est “d’anticiper les normes à venir en termes de rejet” ainsi que “la pression sociétale”.  

C’était il y a cinq ans. Mais à Pierre-Bénite, la station d’ultrafiltration ne sera pas installée avant novembre 2022. En pleine tourmente, et alors que l'enquête journalistique de FranceTélévisions vient de propulser les PFAS sur le devant de la scène médiatique, les pouvoirs publics décident d’anticiper l’application de la norme européenne sur l’eau. En quelques mois, l’entreprise réduit ses émissions de 90%.  

“Anticiper une exigence réglementaire à venir, laisser le sujet en attente ou continuer de réaliser des études ???”.

Courrier interne d'Arkema

Les sociétés cotées en bourse sont obligées de donner la priorité aux bénéfices à court terme, ce qui les empêche de prendre des mesures coûteuses qui ne sont pas absolument requises par la réglementation ou la législation, même si ces mesures sont nécessaires pour protéger la santé des travailleurs ou la santé publique”, décode encore Alissa Cordner, qui connait les arcanes de la réglementation liée aux produits chimiques industriels.  

Aux États-Unis, poursuivie par le Département de la protection de l’environnement du New Jersey en 2020, la multinationale vient de signer un accord. La branche américaine d’Arkema devra payer et provisionner près de 109 millions de dollars pour la compensation de dommages et la dépollution de l’un de ses anciens sites dans le New Jersey.  

Il est important de faire la distinction entre les obligations du gouvernement dans la mise en place de cadres réglementaires qui, conformément au principe de précaution, devraient exiger des entreprises qu'elles prennent des mesures efficaces pour protéger la population [...] et les responsabilités des entreprises”, prévient le Rapporteur spécial Marcos A. Orellana, qui a déjà interpellé l’année dernière Chemours, un autre fabricant de fluoropolymères, pour son “mépris flagrant” des droits de l'homme et de la protection de l'environnement.  

Lorsqu'une entreprise dispose d'une technologie dont elle sait qu'elle peut contribuer à éviter des effets nocifs sur la santé humaine, ses responsabilités en matière de droits de l'homme l'obligent à appliquer cette technologie afin d'assurer cette protection”, ajoute l’expert en droit international.  

Une molécule présente dans le sang de certains salariés  

Légalité VS responsabilité. L’industriel aurait-il dû protéger la population, protéger son personnel ? C’est l’enjeu du débat juridique à venir.  

"La bioaccumulation est une préoccupation car plus une substance toxique reste longtemps dans un organisme, plus l'exposition est longue et plus la possibilité qu'elle (...) provoque une maladie est élevée"

Gretta Goldenman

Global PFAS Science Panel

Année après année, les résultats des prélèvements sanguins de ses salariés font le même constat : les PFAS s’accumulent dans le corps humain. Les premières analyses que nous avons retrouvées datent d’au moins 2001, et Arkema a refusé de les commenter.  

La bioaccumulation est une préoccupation car plus une substance toxique reste longtemps dans un organisme, plus l'exposition est longue et plus la possibilité qu'elle affecte une cellule ou un processus métabolique et provoque une maladie est élevée”, explique Gretta Goldenmann, juriste spécialisée dans l’environnement et fine connaisseuse des PFAS. “La persistance est une préoccupation similaire, car l'exposition à la substance se poursuit dans le temps, augmentant ainsi le risque d'effets nocifs”, ajoute-t-elle.  

Début 2024, sous la pression des organisations syndicales, Arkema a proposé à tous les salariés de Pierre-Bénite d’analyser le taux de PFAS dans leur sang. La surveillance biologique était jusque-là réservée aux salariés les plus anciens. À chaque fois, les PFAS à longue chaîne se sont révélés présents dans leur corps. Mais cette fois, les représentants du personnel ont souhaité qu’on y cherche aussi le Capstone, la substance en cours d’utilisation sur la plateforme. Selon l'employeur, elle n’est pas censée être bioaccumulable.  

Les résultats viennent juste de tomber. Ils sont confidentiels et l’industriel n’a pas souhaité nous les communiquer. Mais nous avons découvert que sur les 26 salariés qui ont eu le droit à un test sur le Capstone, la molécule a été détectée à chaque fois. Pour trois d’entre eux, le taux approche les 10 μg/L. Pour l’un d’entre eux, il monte jusqu’à 37 μg/L.  

Selon la toxicologue Jamie DeWitt, ces taux élevés ne signifient pas forcément que ce polyfluoré est bioaccumulable dans le corps humain. “Nous n’avons qu’un nombre limité d’enzymes”, explique la scientifique, “alors si on est continuellement exposé à une substance, elle n’est pas éliminée de l'organisme aussi rapidement que prévu et les enzymes ne sont plus en mesure de suivre les niveaux dans l'organisme pour aider à la décomposer”.  

Mais les substances exogènes, même non bioaccumulables, peuvent avoir un effet sur la santé humaine lorsqu’elles “interagissent avec des enzymes ou bloquent des hormones”. La toxicologue estime donc qu’il faut proposer des analyses supplémentaires au personnel exposé. Car ce type de molécule peut “modifier le fonctionnement de l’organisme”. “Ainsi, si quelqu'un est exposé tous les jours et que ces organes cibles sont touchés tous les jours, cela augmente le risque d'effets néfastes sur la santé”, affirme-t-elle.  

Études confidentielles et rapports suspects  

Gérer le risque, c’est bien une priorité chez Arkema. Le risque juridique, notamment. Depuis que la pression s’accentue, l’industriel doit se préparer à affronter communes, distributeurs d’eau potable et citoyens devant les tribunaux.  

À l’été 2022, au lendemain de l’émission d’Envoyé Spécial, nous avons découvert que la multinationale avait commandé une étude à Ginger Burgeap, un cabinet indépendant, pour “connaitre la contribution de ses rejets sur les eaux souterraines des champs captant de Grigny et de Ternay”, où les niveaux de PFAS dépassent la norme européenne.  

Engager un bureau d’étude extérieur pour réaliser des prélèvements, une analyse d’impact ou encore une étude sanitaire est une pratique courante chez les industriels. Tronquer ces rapports avant de les remettre aux autorités, supprimer les passages qui pourraient engager la responsabilité de l’entreprise, l’est sans doute un peu moins. C’est pourtant ce qu’aurait fait Arkema.  

France 3 Rhône-Alpes a eu accès aux différentes versions de ce rapport. La mission du laboratoire engagé : réaliser des simulations pour estimer dans quelles proportions les rejets de l'usine influent sur la quantité de PFAS qui se trouve dans les nappes, à plus de 10 kilomètres de là. La première copie, datée d'octobre 2022, établit clairement que “les mécanismes de rétention/désorption des PFAS sur les sédiments ou dans les aquifères sont très complexes mais il est probable que la contamination actuelle des champs captants soit en lien avec des pollutions historiques et les rejets actuels dans des proportions qu’il ne semble pas possible d’estimer”. Dans la version définitive, ce paragraphe est absent.  

Car ce qui inquiète Arkema, plus que l’impact historique de ses émissions aqueuses, c’est celui de ses rejets actuels. La présence du Capstone et de ses produits de dégradation dans les eaux souterraines. Et si le produit n’est pas présent des captages d’eau potable, les rapporteurs du bureau d’études pointent clairement qu’il peut se transformer en “PFHxA et/ou PFPeA”, comme le savait la firme depuis 2012, et que “les rejets actuels pourraient contribuer à la dégradation de la qualité́ de l’eau souterraine avec une « signature » différente [...] en lien avec la cinétique de dégradation des molécules”. Là encore, le paragraphe n’apparait pas dans la version finale. C’est pourtant cette copie, datée de novembre 2022, qui a fini sur le bureau du juge des référés, dans le cadre de l’assignation pour expertise de l’entreprise. 

“Une fuite” de contamination au sud-est de la plateforme 

Mais le Capstone n’est pas le seul PFAS qu’Arkema émette encore dans l’environnement. Dans les eaux qui dorment sous l’usine sommeille un cocktail de molécules utilisées par le passé. Sur prescription préfectorale de 2014, l’industriel est contraint de pomper la nappe en continu, 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Le mécanisme permet de former un “confinement hydraulique” des eaux souterraines et éviter que les polluants – pas que les PFAS d’ailleurs - ne s’échappent en dehors du site 

Ces eaux pompées, elles, sont directement rejetées dans le Rhône, sans traitement adapté aux molécules per- et polyfluorées. L’opération peut paraître absurde, mais c’est un moindre mal qui permet d’empêcher la contamination généralisée des nappes alluviales. “Cela représente un flux de 4 à 5 kilos de PFAS par mois”, reconnait la Direction de l’environnement en Rhône-Alpes (Dreal), qui a elle-même exigé ce confinement avant que la contamination aux PFAS ne soit mise au jour. “Et cette pollution historique va perdurer, même après l’arrêt de l’utilisation du 6:2 FTS [Capstone] par Arkema, il va donc falloir s’y intéresser”, ajoute-t-elle. Conscientes de la problématique, les autorités publiques ont demandé à l’exploitant d’étudier de nouvelles solutions.  

C’est justement en consultant la version “projet” de cette étude sur le confinement hydraulique, que France 3 Rhône-Alpes a découvert une autre anomalie. L’impact de la pollution historique des nappes pourrait être beaucoup plus important que les quelques kilos de PFAS rejetés dans le Rhône.  

Car dans les eaux souterraines de l’usine, il y a une “fuite”. “Une partie de la contamination sort du site en s’écoulant en direction du sud-est. Cette fuite de contamination pourrait être expliquée par une source de pollution dans la zone sud du site Arkema ou par une inefficacité historique de la barrière hydraulique”, est-il écrit dans la version de travail de l’étude, confiée à Ginger Burgeap.  

Parce que ce “panache de contamination” pourrait expliquer les concentrations en PFAS retrouvées sous le stade du Brotillon, dans les puits des jardins ouvriers ou encore des parcs publics de Pierre-Bénite, et “que la contamination qui sort du site [...] ne peut pas être captée par les ouvrages de pompage actuellement existants”, les auteurs du rapport proposent la création de deux nouveaux forages, avec un budget minimum de 720 000 euros, même si, très logiquement, les flux rejetés dans le Rhône s'en retrouveraient augmentés et plus concentrés en PFAS.  

Dans le rapport final transmis à la Dreal, les mentions de cette fuite et de la solution proposée ont disparu. On préfère utiliser le conditionnel. “Une partie du panache de substances est susceptible de sortir du site”, est-il simplement mentionné. Les rapporteurs estiment même que le flux rejeté au Rhône “générerait une concentration de l’ordre de 1,6 ng/L dans le fleuve au niveau des champs captant de Ternay et Grigny”.  C’est ce chiffre que les avocats d’Arkema ont présenté à l’audience, le 28 mai dernier, qui faisait suite aux poursuites de la Métropole de Lyon. Un chiffre qui ne prend donc pas en compte “la fuite de contamination” découverte dans la première version du rapport de Burgeap.  

À la Dreal, personne n’est dupe : “il y a des choses qui sortent au sud de la plateforme, c’est évident, puisqu’on a fait des études notamment dans les puits de jardins privés, et qu’on y a constaté un impact”. Une surveillance supplémentaire en dehors de l’emprise de l'usine vient d’être prescrite à l’industriel.  

Nous avons sollicité l'entreprise à plusieurs reprises. Arkema n’a pas souhaité répondre à toutes les questions de la longue liste que nous lui avons envoyée. Par mail, la direction de la communication commente simplement : “Nous ne comprenons toujours pas la focalisation sur le site de Pierre-Bénite, en particulier, alors [qu'il] met en œuvre, sous le contrôle de la DREAL, l’ensemble des actions prévues par ses arrêtés préfectoraux, et qu’il respecte la réglementation en vigueur”, avant d’ajouter que “le sujet des PFAS est un sujet global qui concerne de nombreux autres acteurs que les seuls industriels ICPE (Installations classées pour la protection de l'environnement)”.  

Tandis que les gendarmes débutent leurs prélèvements, sur le site d’Arkema, un arc-en-ciel salue le retour du soleil. Les perquisitions vont durer plusieurs jours. L’orage semble être passé mais, en toile de fond, l’horizon reste sombre.  

 

Ce soir, l'épisode 3 de notre enquête sera consacré à l'avenir de la production des PFAS, boosté par la transition énergétique et les subventions publiques. 

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