Lyon: ouverture d'un procès sur un réseau de prostitution du Nigéria

Contrôle des camionnettes de prostitution à Lyon le 29 mai 2019. / © Stéphane Guiochon/MAXPPP
Contrôle des camionnettes de prostitution à Lyon le 29 mai 2019. / © Stéphane Guiochon/MAXPPP

24 personnes sont jugées à Lyon pour, entre autres, proxénétisme aggravé. Elles encourent jusqu'à 10 ans de prison.

Par AFP

Le procès d'un vaste réseau de prostitution d'origine nigériane s'est ouvert ce mercredi 6 novembre à Lyon, avec une vingtaine de prévenus mais en l'absence des victimes qui redoutent des "pressions" selon les parties civiles. 17 femmes venues du Nigeria ont porté plainte contre les 24 prévenus (10 femmes et 14 hommes) originaires du même pays - à l'exception d'un Français - renvoyés devant le tribunal correctionnel de Lyon.

La plupart d'entre eux sont poursuivis pour aide au séjour irrégulier, proxénétisme aggravé, traite d'êtres humains, association de malfaiteurs et blanchiment d'argent en bande organisée. Des faits pour lesquels ils encourent 10 ans de prison.
 

Un pasteur proxénète dénoncé par une prostituée

Stanley Omoregie, pasteur suspecté d’être la clé de voûte du réseau / © Christophe Busti
Stanley Omoregie, pasteur suspecté d’être la clé de voûte du réseau / © Christophe Busti

L'enquête de la police judiciaire a démarré à l'été 2016 avec le témoignage d'une des prostituées dénonçant le rôle de proxénète d'un pasteur de 35 ans, Stanley Omoregie, présenté comme "la clé de voûte" du réseau Il est l'un des 11 détenus à comparaître.
Aucune des victimes n'était présente à l'ouverture du procès à l'exception d'une ex-prostituée qui s'est constituée partie civile tout en étant poursuivie par les juges d'instruction pour avoir joué les maquerelles une fois affranchie.
 

L'accusé nie son rôle de proxénète

"Je suis juste un pasteur qui voulait aider les gens", le principal suspect est resté droit dans ses dénégations face au tribunal.
Derrière la vitre du box des détenus, Stanley Omoregie, que le dossier d'instruction présente comme "la clé de voûte" des proxénètes, est le premier à être soumis au feu des questions de la présidente de l'audience, Michèle Agi.
Né il y a 35 ans à Benin City au Nigeria, comme la plupart des 24 prévenus et leurs 17 victimes, celui que l'on surnomme "Splendour" n'est jamais à court d'explications malgré des écoutes téléphoniques compromettantes.

En décembre 2016 - l'enquête de police a démarré six mois plus tôt - Omoregie converse ainsi avec son frère Odion, qui se trouve en Libye. Il lui demande s'il est bien avec des filles, se renseigne sur leur couleur de peau, "chocolatée" ; précise qu'il ne veut pas de "celles qui causent des problèmes".
"Que Dieu me tue maintenant si une fille a travaillé pour moi", jure le prévenu au tribunal. Il déplore des erreurs de traduction récurrentes dans le dossier quand il s'exprime en dialecte nigérian. 
"Tout ce qui est dit avec Odion, ça concerne son kidnapping", ajoute-il.  Son frère aurait été enlevé en Libye pour être "vendu comme esclave", ce qu'il aurait empêché en payant une rançon.
Pour l'accusation, l'argent envoyé devait payer des passeurs pour faire traverser la Méditerranée à des prostituées.
 

Le pasteur et ses "fidèles"

Cet homme de taille moyenne qui porte des lunettes, cheveux ras sur les côtés et pointe de barbe au menton, se présente comme un étudiant en droit, écrivain à ses heures et "pasteur", victime d'un "complot" et de racontars.
Après une plainte déposée contre lui par une prostituée, d'autres l'ont accusé de leur avoir loué au noir, pour plusieurs centaines d'euros par mois chacune, des appartements à Lyon et Montpellier.
Omoregie ne nie pas en avoir connues, ni les avoir hébergées moyennant finance, mais assure qu'il ne savait rien de ce qu'elles faisaient chez lui ou dans les camionnettes exploitées par le réseau autour de la gare Perrache, près du centre-ville, ou sous des voies ferrées à Lyon.

Quand il appelle Bella pour savoir où elle se trouve et qu'elle lui répond qu'elle est "au travail". "Avec Blessing?", s'enquiert-il alors. Réponse: "Non, elle est de son côté." "Vous n'êtes pas au même endroit ?", questionne-t-il encore.
"Alors, ces filles elles font quoi ?", cuisine la présidente du tribunal. "Quand vous lui demandez si elles sont sur le meilleur emplacement, vous savez bien de quoi vous parlez, M. Omoregie ?".
Mais il n'en démord pas: il s'agissait de "fidèles" de son église et en bon pasteur, il voulait seulement prendre des nouvelles.

Idem avec cette autre interlocutrice, qui lui dit attendre des clients dans une camionnette, et à laquelle il demande si elle utilise le chauffage - qui lui sera facturé. 
- "C'est quoi, un camion qui accueille des clients ?", s'agace la magistrate.
- "Mais je ne sais pas moi, Madame. En France, il y a des gens qui dorment dans des camions", rétorque du tac au tac le prévenu.

L'échange vire au dialogue de sourds mais le tribunal insiste: "Vous nous dites que vous aidiez vos compatriotes, le problème c'est qu'en face toutes disent que vous profitiez de leur misère.
- "Demander 500 euros de loyer à quelqu'un dans une situation de grande précarité, c'est l'aider ?".
- "J'ai toujours été contre le proxénétisme, je lutte contre ça. Les gens sont venus cracher sur moi. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter cela ?", rétorque Stanley Omoregie, sans ciller.
L'interrogatoire des prévenus se poursuivra ce jeudi.
 

Une association présente pour défendre les plaignantes

Une association qui vient en aide aux prostitutées, L'Amicale du Nid, a mis en garde le tribunal contre une audience à risque pour les plaignantes, ce qu'ont démenti des avocats de la défense en début de procès.

"On a vu dans le passé (dans d'autres affaires similaires, ndlr) des pressions dans la salle des pas perdus", a déclaré à l'audience une avocate des parties civiles.
"On préfère qu'elles ne soient pas là" même si "c'est toujours regrettable parce que c'est la peur qui préside", a abondé Me Carine Monzat, avocate d'une plaignante de 26 ans, en évoquant des "jeux de regard" destinés à imposer le silence.
"La sérénité des débats aurait mérité que l'on fasse l'économie de ce genre de soupçons", a rétorqué Me Sébastien Sertelon, conseil d'un proxénète présumé à l'oeuvre dans le Gard. "On peut faire une audience pénale sans les prévenus, si ça arrange les parties civiles", a-t-il ironisé.

Pour la déléguée générale de l'Amicale du Nid, Hélène de Rugy, présente dans la salle d'audience, "tant qu'on ne mettra pas en place des moyens suffisants pour protéger véritablement les victimes qui ont le courage inouï de témoigner, de porter plainte, malheureusement l'effet de tels procès sera limité".

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