TEMOIGNAGE. Procès du Mediator : "Elle est partie. Rien ne la fera revenir. Le médiator nous a brisés."

A la veille du procès hors norme du Mediator, le président des laboratoires Servier affirme que son groupe n'a "pas été entendu". Le médicament est tenu pour responsable de centaines de morts. Rencontre avec un retraité qui a perdu sa femme: elle a pris le Médiator pendant 20 ans.

Jean-Pierre a perdu sa femme en 2010: elle était soigné pendant 20 ans avec le Mediator. Le procès du groupe Servier se tient à Paris à partir du lundi 23 septembre.
Jean-Pierre a perdu sa femme en 2010: elle était soigné pendant 20 ans avec le Mediator. Le procès du groupe Servier se tient à Paris à partir du lundi 23 septembre. © Y Marie / FTV
Jocelyne Laffée est morte en décembre 2010, après un malaise cardiaque: elle prenait du Médiator depuis plus de 20 ans pour soigner un diabète. Pour son mari Jean-Pierre, 82 ans, originaire d'Oullins (Métropole de Lyon), la mort de son épouse est directement liée à la prise régulière du médicament: "J'en suis persuadé" nous dit-il. "Elle perdait du poids. Parce que le Mediator avait un effet secondaire. Le Mediator n'est pas un coupe-faim. Son diabète était corrigé. Elle faisait des malaises, très souvent."
 

"Le médiator nous a brisé"

Jean-Pierre a tout consigné par écrit depuis 1990: les malaises de sa femme, les effets secondaires. En 2012 il avait fait le déplacement à Paris, pour interpeller directement Servier: "Je lui ai dit vous l'avez tuée!".

Il était à l'époque très combattif, il est aujourd'hui désabusé à cause de la lenteur de la justice. Il n'ira pas à Paris, et n'attend rien du procès: "Elle est partie. Rien ne la fera revenir. On s'est trop aimés. Le médiator nous a brisé. Le mal est fait. Je témoigne au nom de tous les autres, pour ceux qui sont handicapés, pour ceux qui sont morts." Selon ses calculs, sa femme avait consommé "3 kg. 200 de Mediator pur. Comment voulez-vous que ce ne soit pas cela qui l'ait tué?"

Son avocat le représentera en tant que partie civile dans la partie tromperie du procès. 
 

Mercier dénonce une enquête à charge

"Pendant toutes ces années, nous n'avons pas été entendus. Nous n'avons jamais pu faire valoir nos arguments. L'instruction a été menée à charge; l'enquête de l'Igas (Inspection générale des affaires sociales) qui l'a précédée n'a pas été contradictoire", déclare de son côté Olivier Laureau, président des laboratoires Servier à nos confrères du Journal du Dimanche.

Interrogé sur la stratégie de défense du groupe, M. Laureau explique que trois questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) ont été déposées durant la semaine. Cette procédure, susceptible de suspendre le procès le temps de l'examen des questions, répond au souhait du groupe de tout mettre "sur la table".

L'une de ces QPC porte sur la période concernant les faits concernés, le groupe estimant que "certains faits sont prescrits". Les deux autres réclament une contre-expertise scientifique ainsi que "l'ouverture de scellés qui concernent l'Agence du médicament", détaille M. Laureau.

Revenant sur la volonté du groupe de créer en 2011 un fonds d'indemnisation à destination des victimes, le dirigeant maintient que "le ministre de la Santé de l'époque a refusé, et l'Oniam (Office national d'indemnisation des accidents médicaux) a été chargé du dossier".

 

"Nous n'avons pas trompé"


Le dispositif d'indemnisation mis en place obéit à un fonctionnement "indépendant des laboratoires Servier", dont les règles et barèmes sont fixés par les autorités sanitaires, précise-t-il. Si les laboratoires sont "responsables civilement", "nous n'avons pas trompé", soutient le président du groupe.

"Nous sommes impatients que les débats commencent. Certaines victimes, très malades, attendent ce moment depuis des années. Nous regrettons ce drame. Je l'ai dit et je le redirai", ajoute-t-il. 

Ce procès pénal fleuve, qui verra comparaître durant six mois le groupe pharmaceutique et l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), est très attendu, neuf ans après la révélation de l'affaire par la pneumologue brestoise Irène Frachon. 

Retiré du marché en 2009, le Mediator, présenté comme un adjuvant au régime du diabète mais largement prescrit comme coupe-faim, est à l'origine de graves lésions cardiaques et pourrait être responsable à long terme de 2.100 décès, selon une expertise judiciaire.

 
 
L'affaire du Mediator

Dans l'enquête sur le Mediator, les juges soupçonnent l'autorité de contrôle du médicament d'avoir négligé les alertes sur la dangerosité du médicament de Servier de 1995 à 2009.

Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) publié en janvier 2011 sur le scandale du Mediator avait mis en avant de "graves défaillances de pharmacovigilance" dans la surveillance de la dangerosité potentielle du Benfluorex, la molécule incluse dans le médicament, à partir de mai 1995 et
jusqu'à son retrait du marché en 2009.

"Le benfluorex était sous enquête officieuse depuis mai 1995 puis officielle en mai 1998, compte tenu de sa dangerosité potentielle", écrivait l'Igas. Le benfluorex fera l'objet de nombreuses réunions de pharmacovigilance au niveau européen à partir de septembre 1998 mais "les alertes répétées sur le mésusage du benfluorex ne seront pas prises en compte", ajoutait l'Igas.

Elle estimait également qu'aucun des directeurs généraux qui se sont succédé à la tête de l'Agence du médicament "n'a été informé de manière correcte sur le sujet du Mediator, ni sur ses caractéristiques pharmacologiques, ni sur la réalité des effets indésirables, et ce jusqu'à la fin de l'année 2010".

Deux informations judiciaires principales sont ouvertes dans ce dossier: l'une pour "homicides et blessures involontaires" dans laquelle le fondateur du laboratoire fabriquant le Mediator, Jacques Servier, a été mis en examen le 11 décembre, l'autre pour tromperie et escroquerie dans laquelle M. Servier a été mis en examen avec ses sociétés en septembre 2011.

Dans l'autre volet de l'enquête, les juges d'instruction ont mis en examen deux anciens responsables de l'Afssaps, Jean-Michel Alexandre et Eric Abadie, respectivement pour "participation illégale d'un fonctionnaire dans une entreprise précédemment contrôlée" et prise illégale d'intérêt.
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