IMMERSION. Présidentielle 2022 : désert médical, la vallée de la Maurienne espère beaucoup des aides du Ségur de la santé

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Dans le cadre de la consultation citoyenne Ma France 2022, lancée par France 3 et France Bleu, nous avons passé deux jours à Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie. Dans la vallée de la Maurienne, la plus longue des Alpes, le désert médical s'accentue. Bonne nouvelle, les accords du Ségur de la santé vont permettre de rénover le centre hospitalier. Reportage.

Le centre hospitalier de Saint-Jean-de-Maurienne est lié à son environnement montagnard. En ce matin de la fin du mois de mars, des bruits de cloches résonnent depuis les pâturages qui dominent l'établissement de santé. Après plusieurs semaines de beau temps et de vents du sud qui ont amené le sable du Sahara et une grande douceur, le manteau neigeux est remonté haut en altitude. Des chèvres broutent déjà à l'air libre dans les prés les plus proches de la ville, à 500 mètres d'altitude. Au loin, la silhouette du Thabor, garde-frontière entre les Alpes françaises et italiennes du haut de ses 3 207m, est encore habillée d'un blanc profond. 

L'hôpital est accroché à la pente. Il a été construit au début du 20ème siècle sur un cône de déjection, un amas de sédiments formé au fil des millénaires par la rivière de l'Arc. Cette petite hauteur a permis de protéger, en partie, Saint-Jean-de-Maurienne des inondations fréquentes.

Pour le visiteur qui s'aventure à l'intérieur du centre hospitalier, l'enchaînement des couloirs, des ascenseurs et des escaliers ressemble à un labyrinthe. C'est normal, l'ensemble s'est agrandi au fil du temps et des extensions. Au début des années 2010, un EHPAD à la façade en bois a par exemple été bâti sur l'aile ouest. "C'est vrai qu'il peut être difficile de s'y retrouver, mais il y a eu l'enjeu, au fil des agrandissements, de permettre aux patients et aux soignants de toujours pouvoir se rendre d'un point à un autre en restant à l'intérieur du bâtiment", explique Philippe Giovanangeli, directeur adjoint chargé des ressources matérielles. Un point important, quand on sait que l'hiver est ici rude et long. 

Une maternité sauvée, des salaires revalorisés

Situé au cœur de la vallée de la Maurienne, longue de plus de 100 km, le centre hospitalier est indispensable aux 42 000 habitants qui peuplent le territoire. Sa maternité et son service de chirurgie évitent aux Mauriennais d'accomplir un trop long chemin jusqu'à Albertville ou Chambéry en cas d'urgence. Pourtant, face aux coupes dans le budget de la santé, le maintien de l'hôpital a été discuté à la fin des années 2000. Tout récemment, le sort de la maternité n'était pas assuré. Mais les accords du Ségur de la santé signés en janvier 2020 ont permis au centre hospitalier de Saint-Jean de respirer une bonne bouffée d'oxygène, après deux années très dures à cause de l'épidémie de Covid-19. Les salaires ont été revalorisés, avec par exemple un gain de 183 euros net pour les infirmières très mobilisées pendant la crise du Covid-19.

Une enveloppe de 16 millions d'euros a également été débloquée pour moderniser l'hôpital. C'est l'équivalent de 20 ans d'investissement. Le service médecine vieillissant va être refait à neuf. Ce qui est loin d'être un luxe. Les portes des chambres sont trop étroites pour faire sortir les patients dans leur lit. Les soignants doivent les transporter sur des brancards. Les douches sont également collectives et à l'extérieur des chambres. "Le plan santé qu'on a discuté depuis deux ans a permis de sauver l'hôpital dans sa forme actuelle, avec une maternité. Il y a deux ans j'entendais certaines personnes évoquer une possible fermeture de cette maternité", souffle le maire Philippe Rollet, qui nous reçoit dans son vaste bureau à l'hôtel de ville.

D'autres changements positifs se sont ajoutés au Ségur. Les deux hôpitaux de Saint-Jean-de Maurienne et de Modane ont fusionné au 1er janvier 2021 pour aboutir au centre hospitalier vallée Maurienne. Une façon de fluidifier le suivi des patients entre les deux établissements et de mieux répartir soignants et services. À Modane, commune située à 40 km en amont de Saint-Jean dans la vallée, les premiers effets positifs du Ségur se font déjà ressentir dans cet hôpital très isolé. "On a des premiers signaux positifs à Modane avec des aides-soignants diplômés qui sont à nouveau candidats à des postes. Modane, c'est la Haute-Maurienne, il faut connaître", pointe Stéphanie Rességuier, directrice générale de l'hôpital. 

Une IRM est aussi attendue pour 2024 à Saint-Jean-de-Maurienne. Une promesse validée par le gouvernement et l'Agence régionale de santé qui va permettre au centre hospitalier de disposer d'un nouvel outil pour examiner des patients, qui partaient jusqu'alors à Albertville ou Chambéry. 

Dans les couloirs de l'hôpital de Saint-Jean-de-Maurienne, les soignants respirent un peu mieux grâce à ces bonnes nouvelles. L'épidémie de Covid-19 a touché durement la vallée lors des premières et deuxièmes vagues au printemps à l'automne 2020. "Cela a été terrible. Nous on l'a vécu comme si on était en zone de guerre. On a eu beaucoup de décès. On pouvait aller jusqu'à 4 décès par jour. C'était brutal. On a vu passer des cercueils dans les services. Cela a beaucoup touché les équipes, mais on a tenu bon", confie avec émotion le docteur Valérie Borella, médecin gériatre. 

Le ralentissement des hospitalisations, même si la cinquième vague de Covid-19 a encore fortement mobilisé les équipes cet hiver, et les promesses du Ségur promettent donc des "jours meilleurs", comme le dit Sandra Gauthier, infirmière au service chirurgie à Saint-Jean-de-Maurienne. "On sent qu'il y a un renouveau, qu'on va dans le bon sens et qu'enfin on est écouté. Il y a tout un travail en profondeur qui doit être mené donc on n'a pas encore toutes les actions, mais on sent qu'on va quand même vers des jours meilleurs", confie cette infirmière promue à un poste de cadre tout récemment. 

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Covid-19 : "On a vu passer des cercueils dans les services" ©France 3 Alpes / Renaud Gardette

Un désert médical qui s'accentue

Le tableau n'est pas pour autant idyllique. Des nuages menaçants s'accrochent sur les sommets de la Maurienne. Ce territoire de montagne est un désert médical avec une forte pénurie de médecins généralistes et de spécialistes et la longueur de cette vallée très encaissée accentue ce manque. Les habitants doivent souvent parcourir des dizaines de kilomètres, voire plus de 100 bornes quand il faut rejoindre Albertville ou Chambéry. De Bonneval-sur-Arc, tout en haut de la vallée de la Maurienne au pied du col de l'Iseran, il faut déjà 1h30 pour rejoindre la maternité de Saint-Jean-de-Maurienne. 

"C'est compliqué de trouver des médecins spécialistes en Maurienne. Pour ma part, je suis obligé de me rendre à Chambéry même pour un dentiste. On fait des kilomètres. Même des médecins généralistes, c'est compliqué", explique un habitant croisé dans le centre-ville de Saint-Jean.

Au bord de l'Arvan, le torrent qui dévale la montagne en parallèle du col de la Croix-de-Fer, un cabinet de dentiste a été refait à neuf. À l'intérieur, c'est le docteur Vildan Chausheva qui reçoit. Cette chirurgienne dentiste bulgare est venue s'installer il y a près d'une décennie en France pour pallier à la pénurie de spécialistes. Elle assiste année après année au départ à la retraite de ses confrères. Ils ne sont pas remplacés. "Cela devient de plus en plus compliqué de gérer la demande des patients. Il y a quatre dentistes qui sont partis à la retraite et ils n'ont pas tous été remplacés", dit  le docteur Vildan Chausheva.

Pour elle, ce ne sont pas les salaires qui découragent les jeunes, mais la charge de travail écrasante à cause de la pénurie. "J'ai une collègue bulgare qui est venue voir comment on travaillait. Elle a trouvé qu'on avait trop de monde pour bien faire notre travail, alors elle est repartie en Bulgarie". 

Dans le voisinage, deux médecins généralistes en fin de carrière n'ont pas non plus pu trouver de relève. 

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Une pénurie de dentistes à Saint-Jean-de-Maurienne ©France 3 Alpes / Renaud Gardette

Pour encourager de jeunes praticiens à venir s'installer dans la vallée, le centre hospitalier tente un nouveau dispositif nommé "400 médecins". Le jeune médecin exerce une partie de son activité à l'hôpital et il pratique dans un cabinet en libéral le reste du temps. Le médecin peut choisir d’effectuer 40 %, 50 % ou 60 % de son activité professionnelle à l’hôpital et consacrer le reste de son temps en ville. Une bonne façon de donner à la fois un coup de pouce à un service des urgences qui sature souvent, et à des habitants qui peinent à trouver un médecin généraliste référent dans la région.

Une mesure qui illustre bien comment la Maurienne se situe à un moment de bascule dans le domaine de la santé ; avec d'un côté de belles promesses qui s'annoncent, mais les difficultés profondes d'un désert médical qui mettront du temps à disparaître dans les flots de la rivière de l'Arc.