Ouverture des frontières avec l’Italie : l’heure des retrouvailles entre Français et Italiens n’a pas encore sonné

Après les annonces du premier ministre français fixant au 15 juin prochain la réouverture des frontières avec ses voisins, on pourrait croire que de chaque côté de la frontière italienne, on prépare la reprise des relations entre nos 2 pays… En fait, rien n’est encore certain.

Un marché de Turin, le 4 mai 2020.
Un marché de Turin, le 4 mai 2020. © Riccardo Giordano / IPA
"La France rouvrira ses frontières le 15 juin prochain a dit Edouard Philippe, hier. Mais les Français pourront venir en Italie dès le 3 juin puisque notre pays ouvrira ses frontières à cette date"!! A en croire la une du quotidien du web piémontais Torinoggi, tout est "apposto" comme disent nos voisins. En ordre de marche !!

C’est vrai. Si l’on en croit les annonces de jeudi de notre premier ministre, puis celle ce matin d’Alberto Cirio, le président de la région Piémont, nous n’en sommes plus qu’à quelques jours de nos retrouvailles avec nos voisins. Champagne au tunnel du Mont blanc ; Pro secco au Fréjus ?

"Jusqu’à nouvel ordre pour nous", tempère le Commandant Mercier, le patron des services de police aux frontières de Modane, en Savoie, "rien ne change. Si des Français veulent se rendre en Italie, ils doivent s’inscrire dans les 13 cas de figure définis par le gouvernement. Plus quelques dérogations supplémentaires indiquées hier, comme celles concernant la garde, la visite ou la poursuite de la scolarité d’un enfant, ou encore pour motif économique impérieux, pour les travailleurs saisonniers agricoles. Après, on verra d’ici le 15 juin si d’autres directives nous sont données".
"Punto e basta…" Un point c’est tout, diraient nos voisins transalpins.
 

Savoie-Piémont : votre voisin ne répond plus !!


Une inflexibilité qui ne fait guère évoluer le sentiment de résignation, déjà largement consommé, des riverains de part et d’autre du tunnel du Fréjus.

"En fait, le tunnel du Fréjus n’a jamais été fermé depuis le début du confinement", explique Jean-Claude Raffin, le maire de Modane. "Les poids-lourds ont toujours continué à prendre le tunnel. Et encore davantage depuis une semaine où le trafic a repris de plus belle. Au niveau du transport ferroviaire on en est toujours à 1 TGV sur 3 vers l’Italie. Quant aux voitures, il n’y a quasiment personne depuis le début du confinement. Même nous, les savoyards les plus près de l’Italie, nous avons rompu toute relation depuis 3 mois avec nos voisins. Et dire que l’on devait fêter au mois de juin les 40 ans du jumelage de Modane et Bardonecchia. (Bardonnèche en savoyard !)".

C’est que les deux villes n’ont pas attendu d’être jumelées pour construire des relations ensemble. Même si depuis l’ouverture des frontières en 1992, bon nombre des 300 fonctionnaires des chemins de fer italiens, ou des douanes sont repartis à la maison, une vingtaine d’entre eux est toujours présente dans la cité mauriennaise. Et puis, il y a la cinquantaine d’ouvriers de travaux publics employés sur des chantiers alentours et qui ont dû se confiner côté français pour pouvoir garder leur travail.

"Les Italiens représentent environ 20% de notre population. Ceux qui n’ont pas un grand-père ou une grand-mère italienne sont plus rares que ceux qui en ont un !!" poursuit Jean-Claude Raffin. "Inutile de dire qu’il y a une vraie attente ici de la réouverture de la frontière… N’oubliez pas que l’on est la ville savoyarde la plus proche de la Méditerranée !"
 

En Italie, les frontières régionales passent avant les frontières nationales


Une boutade digne d’un Savoyard passé par Marseille, mais qui souligne bien une proximité des territoires qui avait appris à faire fi des frontières nationales. Pour penser l’avenir en commun par exemple de Modane, à Gap en passant par Pinerolo ou Sestrière. Depuis 20 ans maintenant, c’est tout l’objet de structures telles que la conférences des hautes vallées de la Maurienne, du grand briançonnais et de la val di Susa/ Val Chisone côté Piémont.

"Malheureusement, on ne se réunit plus qu’en vidéo conférence depuis le début du confinement avec les élus de chez vous", se lamente Maurizio Beria d’Argentina, maire de Sauze di Cesana et président de l’Union des communes de la Via Lattea."C’est vrai que l’on a de très bonnes relations que ce soit avec nos amis Mauriennais ou ceux de Briançon. Mais pour ne rien vous cacher, ce n’est pas tant la question de la réouverture de la frontière avec la France qui préoccupe les Piémontais en ce moment, mais davantage celle entre les régions italiennes."

Et c’est vrai que ces jours-ci, en Italie,  lorsque l’on parle du 3 juin, on pense avant tout aux centaines de familles séparées par les règles d’un confinement strictement régional imposé par le gouvernement central. Car si en France, certains se plaignent de ne pouvoir se rendre à plus de 100 kilomètres de leur domicile, en Italie, interdiction est faite d’aller dans une région différente de celle où l’on habite.

"Pour un peu, si on continue comme ça, il vont bientôt nous faire payer un ticket de péage pour aller voir notre propre famille dans la région d’à côté ! Comme au moyen-âge". Beatrice, une Milanaise d’origine piémontaise ne décolère pas. Depuis le 8 mars dernier et le début du confinement par région en Italie, elle ne peut plus aller voir ses parents et ses grands-parents qui habitent à 20 kilomètres de chez elle… mais dans une autre région : le Piémont. Conséquence directe du confinement : sur chaque frontière régionale à l’intérieur de la péninsule, des familles se retrouvent séparées les unes des autres. Le législateur italien a bien prévu le cas pour des époux, mais pas pour des parents.

"Le paradoxe", continue Beatrice, "c’est que j’ai le droit de me rendre à plus de 200 kilomètres de chez moi, ailleurs en Lombardie, même dans des zones particulièrement touchées par le Covid ; alors qu’à seulement 20 kilomètres, dans la ville piémontaise de Novara, où résident mes parents, la population est beaucoup moins touchée par l’épidémie".

Et le cas de Beatrice est loin d’être isolé. A la frontière entre la Vénétie et le Tyrol italien (l’alto Adige), des maires se font les portes paroles de parents, d’enfants séparés, mais aussi (et pas seulement à Vérone la ville de Roméo et Juliette !) de couples d’amoureux qui dépriment de n’avoir pu se voir depuis plus de 3 mois maintenant.

   

Une réouverture soumise au cas de 2 régions tests : la Lombardie et le Piémont


"Ce sont les situations sanitaires des deux régions encore actuellement les plus touchées par l’épidémie de Covid,  qui va déterminer le gouvernement italien à rouvrir ou non  les frontières le 3 juin prochain", précise encore Maurizio Beria d’Argentina.

La Lombardie dès le début de la crise, puis plus récemment le Piémont sont, en effet les deux grands malades d’Italie, même si le tableau de bord de l’épidémie a bien viré au vert ces 2 dernières semaines. (0 morts dans le Piémont jeudi ; 1 seul vendredi; 58 morts en Lombardie jeudi sur 15 954 personnes décédées dans cette région, la première infectée en Italie au début de l’épidémie).

Des chiffres qui font d’autant plus peur aux preneurs de décisions, que le nombre de contaminés semble légèrement repartir à la hausse à Milan. "On nous annonçait la décision de réouverture pour jeudi, puis vendredi…finalement, le gouvernement va peut-être ne l’annoncer qu’en début de semaine prochaine", continue le maire de la petite commune du Piémont voisine de la frontière française.

Une analyse qui semble correspondre aux déclarations du ministre des affaires étrangères italien. Sur la Rai Uno, jeudi soir, Luigi di Maio a appelé de ses vœux un véritable « D Day » du tourisme pour l’Europe si les différents pays de l’Union Européenne appellent, comme l’Allemagne (et plus timidement la France) à une réouverture des frontières de façon conjointe, le même jour. "Pour aider nos professionnels à sauver de l’été ce qui peut encore l’être", a ajouté le ministre.
 
 

Tourisme en Italie : sérénité pour les vacances d’été ; déjà peur pour l’hiver

"Pourtant, moi je ne peux pas imaginer que notre frontière avec la France restera fermée cet été", déclare incrédule Filippo Gérard. Pour le président de la fédération des hôteliers valdôtains, peu importe le 3 juin ou le 15, ce qui compte c’est que son point stratégique du tourisme en vallée d’Aoste soit libéré de toute interdiction aux estivants d’ici le début des vacances en France.

"Vous comprenez, ce n’est pas seulement pour la langue française ou pour l’histoire commune que nous avons avec la France que nous voulons revenir à la situation d’avant l’épidémie. Les français entrent environ pour 10 % de notre clientèle étrangère. Des clients qui ont la réputation de bien manger, apprécier le bon vin et la culture. Bref, leur passage se fait sentir dans bien des domaines qui caractérisent la vallée d’Aoste. Vos clubs de randonnée font aussi vivre bien des refuges du parc du Grand Paradis aussi."

Et puis, dans un été qui s’annonce difficile pour les compagnies aériennes, la proximité de la clientèle française qui descend en voiture jusque du nord de la France ajoutée à celle des pays du nord de l’Europe qui risque de privilégier, elle aussi, l’automobile, représente un pourcentage de chiffre d’affaire non négligeable pour la petite vallée francophone.

"Moi, non plus, je ne suis pas du tout inquiet pour cet été", reprend en chœur Maurizio Beria d’Argentina. "Je suis autant optimiste pour l’été, que je suis pessimiste pour l’hiver prochain pour lequel on a, pour l’heure,  aucune des réservations habituelles du mois de mai. Par contre, si j’en crois tous les contacts que j’ai eu avec des opérateurs touristiques en montagne, on assiste en Italie, à une ruée sur les locations estivales".

"Face aux vacances à la mer qui risquent d’être compliquées à cause des contraintes sanitaires, les Italiens semblent avoir enfin compris que le débouché naturel pour passer de bonnes vacances, au grand air et loin de l’agitation des grandes villes, c’était évidemment la montagne".

Une divine surprise du confinement pour les professionnels de la montagne piémontais. Dès le début de février, apeurés par l’hécatombe des malades à Milan, Gêne ou Turin, nombre de propriétaires de résidences secondaires ont choisi de rester à la montagne. Retraités ou en télétravail, ils ont enfin pu tester en personne ce que les montagnards leur disaient depuis des décennies : dès qu’il fait beau il n’y a pas que la plage pour faire une belle "tintarella" (le bronzage) : pensez aussi à la montagne !!

Un vœu plus qu’exhaussé le week-end dernier où les queues aux péages de Turin pour emprunter l’autoroute de la haute val di Susa vers la France ont été saturés. Suffisant pour que le gouvernement central propose aussitôt aux maires des montagnes piémontaises des volontaires civils pour aider police et carabiniers à faire respecter les règles anti-Covid jusque sur les sentiers de randonnée.

"Mais on a refusé", dit tout net le président des communes du domaine de Sestrière. "Les forces de l’ordre ont déjà assez de mal à faire respecter les règles. Alors, imaginez un peu ce que cela pourrait donner avec de jeunes volontaires civils !".

"Non, ce dont on a besoin cet été, c’est qu’ils nous rouvrent la frontière française pour nos cyclistes. Français ou Italiens, ils sont nombreux à vouloir passer d’un pays à l’autre pour goûter aux grands cols du Giro ou du Tour de France. Il ne faut pas les priver de cette joie d’été, par excellence !!".

 
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