Dérives sectaires et abus de faiblesse : les parties civiles témoignent des mécanismes d'emprise d'Eliane Deschamps

Publié le Mis à jour le
Écrit par Chloé Giraud
Le procès d'Eliane Deschamps débute ce lundi 22 novembre au tribunal correctionnel de Dijon.
Le procès d'Eliane Deschamps débute ce lundi 22 novembre au tribunal correctionnel de Dijon.

Ce lundi 22 novembre s'est ouvert le procès d'Eliane Deschamps, fondatrice du groupe de prière "Amour et miséricorde". Jugée pour abus de faiblesse dans le cadre de dérives sectaires, elle s'est vue accusée par les parties civiles de différents mécanismes d'emprise lors du premier jour d'audience.

C'est une affaire qui a débuté il y a plus de vingt ans. En 1999, Eliane Deschamps fonde le groupe de prière "Amour et miséricorde". La communauté vit en permanence dans la Maison de Petit-Noir, à Chaussin dans le Jura. Eliane Deschamps, surnommée "la servante" ou la "voyante" par ses adeptes, affirme avoir assistée à une apparition de la Vierge Marie pour la première fois dans la nuit du 15 au 16 août 1996 dans une forêt, à 00h06.

9 anciens membres de la communauté partie civile

Son procès pour abus de faiblesse dans le cadre de dérives sectaires démarre ce lundi 22 novembre au tribunal correctionnel de Dijon. 9 anciens membres du groupe de prière se sont constitués partie civile, dont l'une de ses filles, Magali Breux. Pour la plupart, ils sont issus de milieux catholiqus pratiquants.

En cette première journée d'audience, Eliane Deschamps a d'abord dû revenir sur sa situation personnelle. Née en 1954 dans une fratrie de 9 enfants, elle est retirée à sa famille et placée à la DASS à 2 ans et demi suite à des soupçons de maltraitance. Elle a été mariée à plusieurs reprises et a 5 enfants. Elle confie : "Je n'ai pas beaucoup d'instruction, je ne peux pas parler comme certaines personnes mais je sais m'exprimer."

Interrogée sur sa relation avec Daniel Delestrac, son complice présumé, elle affirme : "c'est un ami, un grand ami." "Ça n’a jamais été plus que ça ?", demande la présidente du tribunal,  "non, pas du tout".

L'expertise psychiatrique de Mme Deschamps n'a révélé aucune pathologie, mais "une certaine maîtrise d'elle-même et de l'interlocuteur au cours des échanges, qui correspond aux faits reprochés".

Parmi les accusateurs d'Eliane Deschamps, sa propre fille Magali Breux, qui affirme dans la procédure que sa mère lui "a volé dix ans de sa vie". "C'est un mensonge énorme", rétorque la prévenue, "mais je ne lui en veux pas, parce que c'est mon enfant."

Daniel Delestrac, complice présumé d’Eliane Deschamps dans cette affaire, est lui aussi accusé par son ancienne belle-fille d’avoir "volé son adolescence". Dans ses déclarations, elle décrit le salon du domicile familial comme une véritable "salle de prières". Un autel trônait dans le salon de la maison et que chaque soir, la famille se livrait à des prières qui pouvaient "parfois durer des heures". L’ex belle-fille de M. Delestrac évoque, "des violences psychologiques" au contact de M. Delestrac et une "emprise totale" sur sa personne et celle de sa sœur.

A la barre, Magali Breux désigne sa mère par son prénom "Eliane". Elle décrit le rôle tout puissant de cette dernière au sein de la communauté.

Quand Eliane a faim il faut lui faire à manger, si elle veut qu'on lui masse les pieds, on lui masse les pieds. Il faut être joignable jour et nuit au cas où il arrive quelque chose à Eliane.

Magali Breux, fille d'Eliane Deschamps

En cas de désobéissance aux "règles" de la communauté, les membres s'exposent à des exclusions temporaires ou à une ostracisation au sein même de la communauté. Magali Breux donne l'exemple d'un membre qui "avait osé promener le chien sans laisse. Pour le punir, il mangeait en bout de table et nous n'avions plus le droit de lui adresser la parole".

Ces punitions, Magali Breux les a aussi connues. Elle raconte avoir été exclue temporairement de la communauté parce qu'elle côtoyait un couple d'amis qui n'en faisait pas partie. "Eliane m'a dit que j'avais donné ma main à Satan. Je n'avais plus le droit d'aller là-bas tant que je ne m'étais pas repentie." Elle quittera le groupe "Amour et miséricorde" en 2006, après dix ans passés dans la communauté.

Une autre partie civile citée à la barre, Brigitte, évoque "une vie d’esclave pendant dix ans". Ménage, cuisine, repassage, mais aussi…massages.

Elle nous faisait peur en disant "si vous n’obéissez pas il y aura l’enfer". Elle avait une telle personnalité qu’on vivait dans la peur mais après c’était la joie, on faisait des gueuletons…

Brigitte, partie civile au procès et ancienne membre de la communauté "Amour et miséricorde"

Les parties civiles se succèdent à la barre. Elles parlent du "charisme", de la personnalité d’Eliane Deschamps ; décrivent ces prières de 24 heures où la prévenue était perchée sur une estrade, les adeptes à ses pieds ou encore "des confessions publiques" pour lesquelles tous devaient immédiatement arrêter leurs activités afin de se réunir.

Guenola, la fille de Brigitte, explique comment Eliane Deschamps est progressivement devenue sa "confidente". "Elle a pris la place de ma mère. On était en contact jour et nuit." Durant son passage dans la communauté, Guenola se marie et met deux enfants au monde. A chaque fois l’approbation d’Eliane est nécessaire.

Je ne voyais qu'elle, je ne vivais que par elle. J'étais persuadée que Dieu vivait en elle.

Guenola, partie civile et ancienne membre de la communauté "Amour et miséricorde"

Face à ces accusations, Eliane Deschamps nie tout en bloc. "C'est une grosse machination." A Brigitte, qui affirme avoir été la préposée aux tâches ménagères, elle répond "C’est un mensonge, c’était chacun notre tour". Quant aux prétendues "punitions", elle assure "qu'il ne lui arrivait rien du tout si elle faisait mal les choses".

Eliane Deschamps rebondit sur les contradictions des parties civiles. Plusieurs d'entre elles n'ont pas toujours habité au sein de la communauté. "Pourquoi elles revenaient si elles étaient si mal ?", interroge-elle. La soixantenaire décrit un groupe qui vivait en bonne entente : "on rigolait on chantait on dansait. On a fait des tas de choses ensemble !"

Une leader vénérée

Reste une question : si tous mentent, pourquoi ? "Pourquoi une machination ? Je ne sais pas. Peut-être qu'ils veulent ma place", s'interroge Mme Deschamps. Une place de leader vénérée d'après les témoignages des parties civiles, qu'Eliane Deschamps refuse de reconnaître.

Même lorsqu'il s'agit de discuter du point de départ du groupe "Amour et miséricorde", la prévenue a mille peines à reconnaître que c'est sa prétendue vision de la Vierge qui a attiré les gens vers elle, et pas un sentiment d'amitié.

Mardi, les témoins de la défense s'exprimeront à la barre, notamment des membres actuels de la communauté "Amour et miséricorde".

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