5 ans après l'attentat de Charlie Hebdo : "C'est de plus en plus difficile de rire de tout" dit un dessinateur de presse

Berth et Rodho sont dessinateurs de presse en Franche-Comté. En ce 7 janvier, triste jour anniversaire de l'attentat de 2015 qui a fait 11 morts au sein du journal satirique à Paris, ils parlent de leur métier, leurs dessins et de la place de l'humour dans notre société. 

© Rodho
7 janvier 2015. La rédaction du journal Charlie Hebdo est décimée par un attentat terroriste.Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, l'économiste Bernard Maris, la chroniqueuse et médecin psychiatre Elsa Cayat, le garde du corps de Charb Franck Brinsolaro, le correcteur du journal Mustapha Ourrad et un visiteur de passage, Michel Renaud meurent fauchés sous les balles des terroristes.

7 janvier 2020. Le téléphone des dessinateurs de presse sonne. Les journalistes appellent les uns après les autres. Rodho, dessinateur en Franche-Comté pour plusieurs titres dont Bastamag, Fakir ou les Sportives n'a rien oublié de ce triste jour pour la liberté de la presse. "C'est un jour un peu spécial forcément. C'est un sentiment ambigu avec toujours ce fond de tristesse d'avoir perdu des gens de valeurs, de référence pour le dessin... et en même temps, ça devient un jour de commémoration, on a l'impression d'avoir notre journée des dessinateurs. L'esprit Charlie se dilue" lance-t-il.

Ce matin, Rodho a pris le crayon pour mettre en forme et en couleur son état d'âme cinq ans après l'attentat de Charlie Hebdo. Il sait que le dessin de presse est en difficulté, il l'était déjà avant la vague d'attentats. "Il reste aujourd'hui le Canard Enchaîné, mais il y a dans la presse actuelle peu de place pour les dessins d'opinion, peu de demandes. Il ne faut pas gêner les gens, être percutants. Nous, on aime faire des dessins qui piquent" dit-il. Mais pour lui, le grand public n'est pas suffisamment réceptif aux dessins de presse. "Internet et les réseaux sociaux, c'est un super outil, cela a ouvert nos dessins à des millions de personnes, certaines n'ont pas les codes, il faut avoir du sens de l'humour, du second degré... sur les réseaux sociaux, les gens surréagissent" regrette le dessinateur bisontin. "Moins on voit de dessin de presse, moins les gens ont l'habitude d'en voir. Il faut savoir comprendre le dessin de presse" lance Rodho.
 
 

Le dessin de presse dans une mauvaise passe un peu partout dans le monde


"Partout, un vent mauvais souffle sur la satire et le dessin de presse en général, et 2019 aura été une année noire dans ce domaine", déplorent Claire Carrard, directrice de la rédaction de Courrier international, et Kak, président de l'association Cartooning for peace. Le coup de tonnerre de 2019 est venu du prestigieux New York Times. Le journal a décidé en juin d'arrêter toute publication de dessins de presse dans les pages de son édition internationale, après une polémique liée à une caricature jugée antisémite. 

 


Les gens ont du mal à rire des combats qu'ils mènent


Berth autre dessinateur est sur la même longueur d'ondes. "Là où c'est difficile, c'est que la société a tendance à être de plus en plus frileuse. C'est de plus en plus difficile de rire de tout. Les réseaux sociaux ont leur part de responsabilité, les associations, les défenseurs des valeurs, les groupes (religieux, lobbies, féministes)... les gens ont du mal à rire des combats qu'ils mènent. Ils vont être choqués. Il y a un problème d'apprentissage de la lecture du dessin en France" estime-t-il. "Le dessin n'a pas vocation à exprimer une idée, mais un regard un peu décalé durant deux secondes. Je ne suis spécialiste de rien, je ne suis pas partisan de la formule, un bon dessin vaut mieux qu'un long discours" estime Berth. 
 


Charlie Hebdo, un combat permanent pour la liberté de la presse


"Je me sens mieux qu'il y a cinq ans. Il y a cinq ans, je me suis dit ça va être un bon bordel pour longtemps" ajoute Berth a propos de l'activité des dessinateurs de presse. Lui contribue à plusieurs supports, dont Siné mensuel, Mon quotidien, Spirou ou l'Est Républicain. Et ne se compare pas loin de là aux Cabu, Tignous mort sous les balles des terroristes. "Les gens qui menaient LE combat pour la liberté de la presse, c'était l'équipe de Charlie Hebdo. Nous, on est des petits gribouilleurs qui donnons une vision un peu décalée dans les supports qui  nous publient" lance Berth. "Moi, j'ai toujours préféré faire des dessins pour me marrer que d'en faire pour mener un combat" conclu le dessinateur en ce jour anniversaire de l'attentat de Charlie Hebdo.
 

L'esprit Charlie est-il toujours là ? "Si être Charlie, c'est être pour la liberté de la presse, j'aime penser qu'on l'est encore aujourd'hui" lance Berth. L'effet Charlie s'est dissipé, c'est indiscutable. Les ventes du journal satirique sont retombées au niveau de celles d'avant l'attentat.

Derrière leurs coups de crayon, Berth et Rodho n'ont rien oublié de leurs pairs. "Charlie on y pense régulièrement quand on dessine. On se questionne, comment Tignous, comment Cabu auraient fait. C'était des gens qu'on avait en référence tous les jours, des gens qui nous faisaient avancer" explique Rodho.

"Charb et Tignous, je les connaissais. Sur certains sujets, je me dit qu'ils nous manquent beaucoup. Je me dis en pensant à Charb, qu'est ce qu'il aurait pu faire ? Je pense à eux et pas seulement le 7 janvier" confie Berth.  
 
 
Sur l'immeuble de Charlie Hebdo à Paris, les visages des victimes de l'attentat du 7 janvier 2015
Sur l'immeuble de Charlie Hebdo à Paris, les visages des victimes de l'attentat du 7 janvier 2015 © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP




 

 

 
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