VIDÉO. Il a fui Kaboul à pied à l'âge de 11 ans, la boxe pour seul bagage : ce jeune réfugié afghan prend sa revanche sur le ring

On l'appelle déjà "le lion afghan". Réfugié depuis quatre ans à Besançon (Doubs), Suhail Sadat, 20 ans, a l'ambition de combattre bientôt chez les pros, chez les moins de 60 kilos. Après 20 victoires en Begique et en France, le rêve est maintenant à portée de gants pour le jeune boxeur qui a dû s'enfuir de son pays, l'Afghanistan, à pied en 2015, avec presque toute sa famille, menacée de mort par les talibans.

1 m 69 pour 57 kilos. Ne vous fiez pas à son petit gabarit. Celui d'un super-léger. Encore moins à son sourire, discret. En fait, c'est un "lion". C'est d'ailleurs le surnom qu'on a donné dans le milieu au jeune boxeur afghan, réfugié depuis quatre ans à Besançon (Doubs). "Je fais de la boxe depuis l'âge de 10 ans, confie-t-il à France 3 Franche-Comté. Enfant, j'étais un peu agressif. C’est pour cela que j'ai choisi la boxe. Je me donne à fond à l'entraînement et ça me calme !"

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Suhail Sadat, 20 ans, réfugié à Besançon (Doubs), rêve de boxer bientôt en moins de 60 kilos chez les professionnels. ©E. Deshayes/ D. Martin/ P. Corne

Il court tous les matins, en forêt et sur la piste. Il enfile les gants tous les soirs à la Fight Academy. Il a disputé déjà 10 combats en Belgique, 12 combats en France, chez les amateurs ou en semi-pro, dans la catégorie des moins de 60 kilos. Il affiche 20 victoires à son compteur, un match nul et une défaite. Cette défaite, c'était en demi-finale du Tournoi international des ceintures qui a réuni 200 boxeurs de 19 pays les 2, 3 et 4 mai 2024 à Argenteuil (Val-d'Oise). Il a été disqualifié par l'arbitre, après trois pénalités, face à un adversaire qui avait "plus de métier" et qui l'a poussé à la faute, assure son coach. Beaucoup ont salué sa performance dans le tournoi. Lui en a pleuré de rage.

"Il respire le ring"

"Il est impétueux, il a la fougue de la jeunesse, il faut le cadrer un petit peu", sourit Alain Jean Danesi, son entraîneur à la Fight Academy. À 64 ans, le Corse en a vu défiler des jeunes boxeurs. Ici ou ailleurs. Il a l'œil pour repérer les "diamants bruts" comme il dit.  On l'a vu longtemps dans le coin des plus grands boxeurs bisontins, Morrade et de Bellati Hakkar évidemment, mais aussi Ibrahim Sid. Et il croit dur comme fer à son cogneur. "II a surtout la vitesse, c'est inné chez lui, même si on la travaille encore, et la puissance aussi."

Il respire le ring, il a cette intelligence du ring comme un boxeur très fort peut l'avoir. C'est un guerrier en fait, un combattant. Il a l'agressivité sportive. Il a toutes les qualités pour faire un grand champion.

Alain Jean Danesi, entraîneur boxe anglaise Fight Academy.

Lomachenko pour modèle

Infatigable sans doute aussi. Le voilà qui frappe violemment le sac, attaché à la taille par un élastique fixé au poteau tout à côté pour rendre l'exercice plus dificile. Suhail Sadat aurait même tendance à se "surentraîner" selon lui. "Si je ne m'entraîne pas un jour, je n'arrive pas à dormir", confie-t-il.

Je fais tout pour réussir dans la boxe. je m'entraîne tous les jours, je m'entraîne dur. L'objectif, c'est de passer professionnel, de faire des combats pros. J'aimerais un jour boxer à Las Vegas contre les meilleurs boxeurs du monde !

Suhail Sadat, 20 ans.

Il ne cache pas ses ambitions et prend modèle sur son idole : Vasyl Lomachenko. C'est sûr, le palmarès du boxeur ukrainien d'1 m 68 a de quoi faire briller les yeux du jeune Afghan : champion olympique à Pékin en 2008 et champion du monde amateur à Bakou en 2009 chez les poids plumes, champion du monde amateur à Milan en 2010 et champion olympique à Londres en 2012 chez les légers. Lomanchenko a fait une carrière impressionnante chez les professionnels : champion du monde poids plumes WBO (2014-2016), champion du monde poids super-plumes WBO (2016-2018) et champion monde poids légers WBA et WBO (2018-2020), et en WBC (2019). Il sait le défi immense, mais il ne se voit pas d'autre avenir qu'entre les cordes. La boxe avant tout.

Animateur à la MJC des Clairs-Soleils

Car c'est aussi la boxe qui l'a mené jusqu'à la MJC des Clairs-Soleils où il est devenu animateur pour les 11-13 ans, chaque mercredi après-midi et pendant les vacances scolaires. Il a suffi d'un footing avec Josua Monsaco Donas pour tout changer. "On s'est rencontrés parce qu'il était boxeur et que j'étais entraîneur de boxe pieds poings, explique à France 3 Franche-Comté l'éducateur socio-sportif. On est parti faire un footing ensemble. Il ne parlait pas très bien français, donc on parlait en anglais. Moi, j'ai trouvé que c'était un super jeune qui avait déjà de bonnes valeurs, d'assiduité, de respect. Et je me suis dit que j'allais le présenter à la MJC des Clairs-Soleils, à ma collègue Assmaa, directrice du centre de loisirs." 

On l'a accueilli comme une deuxième famille. Il a passé ses formations et aujourd'hui, il est animateur avec les jeunes. Ça se voyait dans son regard qu'il avait de la détermination, de la discipline, et qu'il allait au bout des choses. Il fallait l'accompagner, voilà.

Josua Monsaco Donas, éducateur socio-sportif, MJC des Clairs-Soleils à Besançon (Doubs).

"Et les enfants l'adorent", s'empresse-t-il d'ajouter. Suhail Sadat assure également tous les midis l'accueil périscolaire dans la cantine d'une école primaire de la capitale comtoise. Ce qui ne l'a pas empêché de décrocher un CAP commerce dans le même temps.

La fuite de Kaboul

Une sacrée revanche pour celui qui a dû quitter son pays du jour au lendemain en 2015. À l'âge de 11 ans, il a ainsi été contraint de fuir Kaboul avec presque toute sa famille, pour échapper aux talibans qui les menaçaient de mort. Sans rien. Son père était officier dans l'armée régulière afghane. Avec ses parents, sa sœur de 13 ans et son petit frère de 8 ans, il a traversé le Pakistan, l'Iran, la Turquie. Un long et dangereux voyage  "On a juste pris de l'argent avec nous, tous les pays qu'on a passés, c'était en cachette, explique-t-il. Ce n'était pas en avion, tu vois, c'était à pied, en voiture." 

Oui j'ai eu peur. Des soirs, on a dormi dehors, il faisait froid. J'étais petit, on a marché dans le noir, c'était pas facile. Et c'est pour ça que maintenant, quand je monte sur le ring, je n'ai plus peur de rien. Parce que j'ai eu une vie très dure.

Suhail Sadat, 20 ans.

En Belgique, il a appris le Flamand et il a pu reprendre la boxe pendant quatre ans. Mais son père n'ayant pas obtenu le droit d'asile, les Sadat ont dû abandonner leur pays d'adoption. Direction la France où l'ancien militaire et sa famille se sont vus enfin reconnaître le statut de réfugiés politiques. Après avoir été hébergés à Decize (Nièvre), ils se sont finalement installés à Besançon dans un petit appartement du quartier de Planoise.

"On n'a jamais lâché", martèle le jeune boxeur qui veut maintenant regarder devant lui. La peur, il l'a laissée loin derrière lui. Toujours avancer, jamais se retourner. Comme sur le ring. Il lui manque désormais trois combats pour pouvoir espérer boxer chez les pros. Et réaliser tous ses rêves.

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