Grève à Centre France : pourquoi les titres de presse régionale sont-ils en difficulté ?

Au lendemain du premier tour des élections régionales et départementales, les quotidiens du groupe Centre France n'ont pas été publiés dans leur version papier, à la suite d'un mouvement social. Mais pourquoi un tel mouvement dans le paysage des groupes de presse de quotidiens régionaux ?

Impression du journal de presse quotidienne régionale L'Est Républicain, ainsi que des journaux Le Républicain Lorrain et Vosges Matin, sur les rotatives du siège à Houdemont (Meurthe-et-Moselle) - photo d'illustration
Impression du journal de presse quotidienne régionale L'Est Républicain, ainsi que des journaux Le Républicain Lorrain et Vosges Matin, sur les rotatives du siège à Houdemont (Meurthe-et-Moselle) - photo d'illustration © PHOTO PQR/L'Est Républicain/Alexandre MARCHI MaxPPP

C'est un arrêt de travail sans précédent qui s'est produit dans les centres d'impression de Clermont-Ferrand et Auxerre du groupe Centre-France. Au lendemain des élections départementales et régionales, les huit quotidiens du groupe Centre France (La Montagne, La République du Centre, le Populaire du Centre, L'Yonne Républicaine, Le Journal du Centre, Le Berry Républicain, L'Echo Républicain, L'Eveil de la Haute-Loire) n'étaient pas disponibles sous leur forme papier pendant deux jours.

Cette grève surgit alors que "le groupe engage une nouvelle phase de son plan de transformation annoncé en comité de groupe en septembre 2020", selon la Direction de Centre-France. Mais pourquoi ce grand groupe de presse doit-il se transformer ?

La Presse Quotidienne Régionale en souffrance

Le premier problème serait d'ordre structurel : la Presse Quotidienne Régionale est, selon Pauline Amiel, maître de conférences et directrice-adjointe de l'Ecole de Journalisme et de Communication d'Aix-Marseille, "un modèle qui fonctionnait très bien grâce à son implantation sur les territoires en France. Depuis les années 90 et avec l'arrivée du numérique, il y a eu un écroulement des piliers économiques de la PQR."

Pourtant, des tentatives de diversification pour les groupes de presse et la monétisation du numérique (accès payant aux articles) ont été mises en place, mais cela ne permet pas d'atteindre l'équilibre. La raison pour Pauline Amiel est que "la PQR, ce sont des groupes de presse qui ont des coûts extrêmement lourds : dans les rédactions, et dans les imprimeries. La France étant en surcapacité en imprimerie, il y en a trop qui ne sont pas rentables. Ce sont des structures qui coûtent cher en entretien et pour rester compétitives."

Les rédactions de la PQR sont aussi en souffrance : moins habituées au changement de média (écrit, internet, audiovisuel...), la multiplication des tâches n'est pas bien vécue : "c'est plus une question d'envie principalement, les gens qui font leur travail dans les rédactions depuis 20 ans et qui en sont satisfaits n'ont pas forcément envie de tout bousculer pour des raisons pas forcément expliquées, comme faire d'autres tâches qui prennent du temps, pas forcément rentables..." explique Pauline Amiel.
De plus, les suppressions de postes ont laissé des traces : "les réductions d'effectifs s'effectuant depuis des années, les rédactions n'ont plus le temps de s'occuper du quotidien papier et de réfléchir aux contenus numériques !"

La PQR a-t-elle encore des lecteurs ?

Le premier constat repose sur le fait que les journaux "papier" n'auraient pas les mêmes lecteurs que les éditions numériques. Une différence accentuée sur les supports numériques selon Pauline Amiel qui remarque que "le problème est que le lecteur numérique n'a pas la culture de l'abonnement et de payer pour l'accès à l'information."

 
En outre, une différence de traitement de l'information est en fait attendue par les lecteurs sur les supports numériques : "Là où certaines rédactions arrivent à avoir un vrai projet éditorial pour leur site web, les lecteurs voient l'intérêt de payer pour avoir un accès à l'information. Mais la bascule n'est pas encore mature pour la PQR. Du coup, ils payent la facture de la décennie où on mettait en ligne tout le contenu du journal, ce qui n'a pas d'intérêt, à part si on est fidèle à une marque. Ce qui n'est pas le cas de la majorité du lectorat en ligne."
La republication d'articles de la PQR sur les réseaux sociaux a aussi "dilué la force de la PQR avec son exclusivité."

Néanmoins, des titres de presse proposent des projets éditoriaux innovants, en apportant une plus-value pour la presse en ligne : par exemple des directs, ou bien des fact-checking. La baisse du nombre de lecteurs en région est aussi moins importante que pour les titres nationaux.

En 2019, la PQR représentait 4 millions d'exemplaires vendus sur le territoire national (chiffres ACPM - Alliance pour les chiffres de la presse et des médias) (image d'illustration)
En 2019, la PQR représentait 4 millions d'exemplaires vendus sur le territoire national (chiffres ACPM - Alliance pour les chiffres de la presse et des médias) (image d'illustration) © PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN

Une poignée de grands groupes à la manoeuvre

Une dizaine de groupes de Presse détiennent la PQR en France : Ebra (Crédit Mutuel) , Centre-France, SIPA Ouest-France, La Dépêche, Sud-Ouest... qui sont des mastodontes "médiatiques" avec beaucoup d'activités : communication, édition, événementiel ...

La diversification des activités est sans surprise pour Pauline Amiel : "on monétise une marque et on maintient le journal comme une vitrine pour développer d'autres activités, en espérant compenser avec ces autres activités les pertes de revenus générés par les activités historiques, avec une concentration plus importante, par le biais des fusions et des rachats des titres. Certains groupes arrivent à équilibrer leur perte de revenus, mais ce n'est pas le cas de tous."

Le groupe Centre-France a beaucoup diversifié son offre, par des magazines, une filière édition pour des livres, et misé aussi sur l'événementiel avec une filiale dédiée.
D'après Nicola Edge, journaliste élue SNJ à l'Yonne Républicaine à Auxerre et déléguée syndicale : "Ils sont à fond sur le numérique, mais ça n'avance pas autant que les audiences : au fil des confinements, il y a eu davantage de lecteurs sur le numérique depuis un an, un an et demi. Mais en matière de modèle économique, ça peine énormément. Sur un groupe comme le nôtre, plus des 75% du chiffre d'affaire vient des quotidiens et du magazine. Le numérique ne rapporte pas beaucoup."

Selon l’étude menée par Audipresse (Etude ONE, 2012), 18,8 millions de français lisent au moins un quotidien régional.

Repenser l'information locale ?

L'information locale aurait besoin, selon Pauline Amiel, de "Grands Etats Généraux de l'Information Locale" pour déterminer ce que l'on attend de l'information locale.
Une question qui concerne les journalistes, les groupes de presse, "mais pourquoi pas le pouvoir public, les politiques ?" s'interroge Pauline Amiel. "Est-ce qu'on veut de l'information de proximité en France, et qu'est ce qu'on en fait ?"  Veut-on maintenir absolument des journaux papiers, des télés locales, ou alors avoir un maximum de personnes qui lit et regarde des infos en ligne ?

 

Pourquoi un mouvement social à Centre-France ?

Le Groupe Centre France souhaite dénoncer les accords historiques existants dans les différentes entités du groupe sur le temps de travail , les primes (activité, transport, de nuit, astreintes...) et autres éléments de rémunération, pour tous les métiers. 
Là où les choses se sont envenimées, c'est dans les centres d'impression (imprimeries d'Auxerre et de Clermont-Ferrand), où des accords métiers existaient (Convention collective de la Presse quotidienne Régionale) avec d'autres accords négociés par titres de presse, qui veulent être dénoncés par l'employeur. 
Selon Didier Berger, délégué syndical FILPAC-CGT, c'est "une dénonciation des accords d'organisation, des accords historiques les imprimeries. Nous émettons des craintes sur le pouvoir d'achat pour les futurs embauchés qui n'auraient plus les primes. On redoute une uniformisation des traitements et salaires. Sur le temps de travail ils ne se cachent pas de vouloir renégocier l'accord RTT, on risque de perdre des jours."

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