Crise économique : coup de blues chez les brasseurs artisanaux bretons

Aprés une période de disette, les ventes de bières artisanales et locales repartent à la hausse. Une belle gorgée d'air pour les micro-brasseurs bretons. Mais entre les pertes financières et l'annulation des festivals, la filière brassicole redoute une guerre des prix.
Le blues des micro-brasseurs
Le blues des micro-brasseurs © maxPPP

Si l’amertume pour les amateurs de houblon, c’est bien la sensation que l’on ressent quasiment instantanément lorsque l'on goutte une bière, le terme peut aujourd’hui convenir à l’état d’esprit de ces micro-brasseurs à la sortie de cette crise sanitaire.

Beaucoup d’entre eux n’ont pas vraiment « amassé mousse » durant cette période de confinement, loin de là. Certains accusent même des pertes pouvant atteindre 70% de leur chiffre d’affaire, et avec tous les festivals qui s’annulent, les uns derrière les autres, ils ont même le blues.

 

Du boom des micro-brasseries au blues du Covid pas très 66

 

Ces dix dernières années en Bretagne, Loire-Atlantique compris, le nombre de micro-brasseries a littéralement explosé. Il a été multiplié par 10. Ce qui est un chiffre considérable au regard du territoire.

Avant les années 2010, il se créait un peu moins de 1,5 brasserie par an sur notre territoire. Depuis 2010 on observe un nombre moyen de 14 créations par an. C’est dire l’essor pris par ce secteur en une décennie.

Aujourd’hui, il existe plus de 1 000 bières bretonnes différentes et les effectifs employés dans les brasseries ont été multipliés par trois en 7 ans, soit un peu plus de 400 personnes aujourd'hui. Une véritable contribution aux économies locales.

Mais ces derniers mois, la filière a connu des pertes sans précèdent comme nous le confirme Armelle Morvezen qui travaille dans la Brasseries Tri Martolod & An Alarc'h. Une société coopérative avec plus de 20 bières à la carte, située dans les Monts d’Arrée.

 

Paroles de Brasseurs

 

Pour nous le bilan est vite fait sur ces trois derniers mois. Nous avons perdu 70 % de notre chiffre d’affaires. Un chiffre que nous réalisons essentiellement avec les festivals. Alors avec toutes ces annulations on est dans le rouge.

"Je pense au festival de Belle Île en Mer, celui du film de Douarnenez…certains sont maintenus mais ils réduisent les capacités d'accueil. Du coup, leurs besoins sont nettement inférieurs à ce que nous avions l’habitude de livrer. Et les petits fesrtivals qui auraient pu se maintenir ont été prévenus trop tardivement, ils ont préféré annuler."

C’est un été morose, une année blanche pour nous, on essaye de sauvegarder les emplois, car en scop, on est tous salariés de l’entreprise. Et la trésorerie attendue n’est pas là.

"Pour se relever de cette mauvaise passe, ils ont mis en place un site internet pour augmenter la vente en direct dans toute la France. Pour le moment, ils souhaitent éviter d'avoir recours aux grandes surfaces."

"Tant que l’on pourra tenir. On espère jusqu’à l’hiver prochain. On fait de la prospection. On va aussi faire des concerts et des animations à la brasserie tout l’été. Bien sûr, les bars et les restaurants repartent, mais après une semaine, pas facile de savoir si ça repart vraiment, ni de savoir si on aura les mêmes touristes cet été, des touristes qui achètent local ."

brasserie tri matolod
brasserie tri matolod © tri martolod

De l'autre côté des montagnes noires, chez «  Bosco » une brasserie située à Saint-Méloir-des-Ondes sur la côte d'émeraude, l’inquiétude est également là. Le chiffre d’affaire est en baisse, mais Mathieu Morel est plutôt optimiste.

On ne travaillait pas avec les grandes surfaces avant la crise, seulement avec les magasins bio, les petites surfaces et les cavistes. Ces commerçants ont multiplié leur chiffre d’affaires par 2 ou 3. Alors je suis confiant pour demain.

Et personnellement, on est un peu à part, car nous venions juste de changer notre installation avant le confinement.

On a refait la ligne de production. Il a donc fallu mettre en place le matériel et reformuler les recettes pour que ce changement n’impacte pas la qualité et le goût de nos bières. Donc, on ne s’en sort pas trop mal.

Et avec le déconfinement annoncé, les commandes sont reparties, elles affluent même selon Mathieu Morel. Les établissements repassent commandes et les honorer occupe bien sa petite entreprise en ce moment.

 

La guerre des prix

 

Pour le président du syndicat national des brasseurs indépendant, Ollivier Lallemand qui a créé la brasserie Bout du monde dans la baie de Morlaix, le risque pour les petits brasseurs est bien là.

Le chiffre d’affaires perdu est à hauteur de 50 % en mars, de 80 % au mois d’avril et de 20 % au mois de mai pour l’ensemble de la profession au niveau national. Ce qui correspond à peu prés à la situation bretonne.

"Par contre les bars rouvrent. Tout le monde attend les commandes pour sortir un peu la tête de l’eau, mais certains d’entre nous ont perdu 30 % de leur chiffre d’affaires notamment dans les festivals. On s’attend donc à une offre commerciale agressive, ce que ne peuvent pas faire les plus petits brasseurs. Il va donc y avoir une guerre des prix. Le risque c’est l’effet de cisaille".

On attend beaucoup du plan de relance économique, car le pouvoir d’achat va baisser, c’est ce qui est annoncé. Et quand on sait que 80% du business se fait aujourd’hui dans les grandes surfaces contre 20% en dehors, on est inquiet.

"On voit aussi les gros brasseurs belges concurrencer les petits brasseurs. Ça veut dire que tout le monde est touché. Ils proposent 9 futs gratuits pour 9 futs achetés. En Normandie, certains petits brasseurs ont déjà mis la clef sous la porte."

En Bretagne on a tout de même un avantage, nos clients nous suivent et reconnaissent notre travail.

Reste à espérer que les 1 000 bières bretonnes disponibles aujourd’hui chez ces " brasseurs artisans" resteront à la carte, mais la guerre des prix semble se profiler et tous ne se relèveront peut-être pas. Plusieurs inconnues demeurent tout de même pour ces professionnels : d'une part les volumes consommés sur le coin des zincs cet été, et les ventes de produits locaux vont elles garder le vent en poupe si le pouvoir d'achat baisse?  

Pour l'instant les commandes sont au rendez-vous et personne ne peut vraiment prédire si la filière va trinquer. Car cette crise touche aussi bien les petits que les gros brasseurs.

Aujourd'hui, la Bretagne se classe au troisième rang des régions qui consomment le plus de houblon, derrière la Normandie et le Grand-Est. Près des deux tiers des brasseries bretonnes ont moins de cinq ans d'existence. Les brasseurs indépendants bretons représentent 8% des parts de marché contre 92% pour les brasseurs industriels.

La philosophie et la bière c'est la même chose. Consommées, elles modifient toutes les perceptions que nous avons du monde. Dominique-Joël Beaupré.

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