Eglise catholique : le rapport Sauvé sur la pédocriminalité a-t-il fait fuir les fidèles ?

C'est un rapport qui a eu début octobre l'effet d'une bombe : en estimant à 330 000 mineurs le nombre de victimes de violences sexuelles dans l'Eglise catholique depuis 1950, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) a poussé l'Eglise à reconnaître sa responsabilité collective et à indemniser les victimes. Si les fidèles sont depuis "troublés", il n'y aurait pas de conséquences sur les dons.

Electrochoc début octobre dans l'Eglise catholique ! Après des mois de travail pour mesurer l'ampleur des violences et agressions sexuelles commises par des religieux, des prêtres et des laïcs, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) dirigée par Jean-Marc Sauvé avait rendu début octobre un rapport accablant.

330 000 victimes minimum

C'est une estimation car beaucoup n'en parleront plus jamais, mais la Ciase, dans ce rapport Sauvé a estimé à 330 000 le nombre de personnes de plus de 18 ans ayant fait l'objet de violences ou d'agressions sexuelles pendant leur minorité de la part de clercs ou de religieux catholiques en France de 1950 à 2020, sans oublier les agresseurs laïcs travaillant dans des institutions de l'Eglise catholique" (aumôneries, écoles catholiques, mouvements de jeunesse).

Son "estimation minimale" fait aussi état de 2 900 à 3 200 prédateurs sexuels masculins depuis 1970, parmi les prêtres et les religieux. 

A l'échelle de la Bretagne, Monseigneur d'Ornellas, l'archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo nous l'avait expliqué quelques jours avant la publication de ce rapport : il avait "honte" à l'écoute des témoignages de victimes qu'il a pu recevoir. Dans le cadre de cette vaste enquête, 22 victimes issues du diocèse de Rennes se sont ainsi livrés à l'homme de foi. 

Des fidèles "plus que troublés" "parfois perdus"

Quelles conséquences deux mois plus tard ? Les fidèles ont-ils réagi ? Désertés ? D'après la conférence des évêques de France (CEF) qui présentait ce mercredi sa campagne de collecte du denier du culte, il n'y a pas à ce stade, d'effets négatifs sur les dons des fidèles du rapport Sauvé consacré à la pédocriminalité dans l'Eglise catholique, mais la CEF relève que les fidèles "sont plus que troublés".

A la question de savoir si la publication choc du rapport de la Commission sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) depuis les années 1950 avait eu d'éventuelles répercussions sur les dons, Ambroise Laurent, secrétaire général adjoint de la CEF chargé des questions économiques a répondu : "Nous n'avons pas noté, en octobre-novembre, une baisse du denier". Il faudra ensuite, selon lui, examiner les données (consolidées) de 2021, pas encore disponibles.

Les fidèles sont parfois perdus par tout ce qui nous arrive

Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc, président du Conseil pour les affaires économiques de la CEF

"On ne constate pas beaucoup" d'effets négatifs "du point de vue des chiffres", a déclaré Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc, président du Conseil pour les affaires économiques de la CEF. "Mais évidemment les gens sont plus que troublés. Ils nous le disent à nous, les évêques." 

Déficit de 40 millions par rapport à 2019

Le denier du culte est pour l'Eglise catholique une ressource essentielle qui a représenté plus de la moitié des dons en 2020. Le mois de décembre est essentiel pour sa collecte, représentant 25 à 30% des dons de l'année.

"L'année n'est pas terminée", a nuancé Ambroise Laurent, mais les ressources des paroisses (denier, quêtes, offrandes de messe, contributions versées lors des baptêmes, mariages ou funérailles) ont connu un déficit de près de 40 millions d'euros par rapport à 2019, en raison de la pandémie de Covid-19 et des restrictions du culte.

L'Église de France a collecté en 2020, 489 millions d'euros, contre 527 en 2019. "Un choc financier", selon le secrétaire général adjoint de la CEF, mais moindre qu'initialement prévu.

Début décembre 2020, la CEF avait en effet anticipé un déficit de 90 millions. La perte pour les paroisses a été limitée grâce à un rebond (+10%) du denier. Pour 2021, c'est "l'incertitude", selon la CEF, qui relève plusieurs effets de la crise sanitaire : des églises n'ont pas pu, "à certaines périodes", retrouver leur capacité d'accueil ; "de nombreux fidèles, âgés, (...) inquiets (...), ne sont pas revenus les dimanches".

En outre, le nombre de donateurs continue de baisser (-3% en 2020 et -35% en 12 ans), en particulier les donateurs "modestes". La CEF se fixe comme objectifs de "restaurer les ressources des paroisses" et "consolider le rebond du denier".

Les dons n'indemniseront pas les victimes

Après avoir reconnu la responsabilité collective de l'Eglise catholique de France dans les actes pédocriminels commis dans son giron, les 120 évêques réunis à Lourdes en novembre, avaient évoqué la question de l'indemnisation des victimes.

Des "gestes” et un ”échéancier” de mesures pour lutter contre la pédocriminalité dans l’Église sont attendus. Parmi lesquels, les évêques de France ont décidé d’ériger "un tribunal pénal canonique national". Il devrait entrer en fonction au 1er avril 2022. Un audit externe des cellules d'écoute des personnes victimes doit aboutir "à une charte commune et un mode d'évaluation régulier à confier au Conseil de prévention et de lutte contre la pédophilie".

Mais la CEF l'a bien précisé. Le don des fidèles, dont il était question ce mercredi, ne sert pas à abonder le fonds de financement mis en place cette année et destiné à verser, à partir de 2022, des réparations financières aux victimes de pédocriminalité.