Brest : Itinéraire d'un ancien braqueur qui veut bâtir une ferme de réinsertion pour les détenus

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Écrit par Carole Collinet-Appéré

Sa plongée dans la violence, ses années de prison, Karim Mokhtari en a fait une force. Militant infatigable de la réinsertion des détenus, il tend la main à ceux qui sont en fin de peine. Et souhaite créer une ferme, à Brest, dans le Finistère, pour les remettre sur les bons rails. 

Karim Mokhtari garde encore des stigmates de son passage en prison. 72 mois derrière les barreaux. "On en revient jamais indemne" confie-t-il. A sa sortie, en 2002, il a mis plusieurs mois avant de pouvoir vivre dans toutes les pièces de son appartement. Aujourd'hui encore, il ne supporte pas qu'une fenêtre reste fermée. Mais il en fait son affaire, dit-il.
Sa peine purgée, il s'est juré de se battre pour la réinsertion des détenus. "Quand tu dois passer par une grève de la faim de treize jours pour avoir accès à une formation, confie-t-il, que tu n'as plus que ta vie à mettre en jeu pour te faire entendre et montrer que tu veux t'en sortir, c'est pas normal"


 

Ma réinsertion, on ne me l'a pas donnée. Je l'ai braquée




Changer le monde carcéral et remettre les détenus sur les rails : le combat de sa vie. C'est dans cet esprit qu'il souhaite monter une ferme de réinsertion à Brest, dans le Finistère, "pour ceux qui sont en fin de peine, les jeunes qui sont suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse et ceux qui sont condamnés à des travaux d'intérêt général". Au total, une trentaine de personnes seraient accueillies, sur "dossier" examiné par les professionnels de la Justice.

Ce projet s'inspire à la fois d'une expérimentation menée en Picardie et des fermes Emmaüs. "Je vais faire à ma sauce, explique Karim Mokhtari. Mais attention,  je ne leur sers pas la liberté sur un plateau : ils doivent être acteurs de leur transformation, savoir ce qu'ils veulent faire. Je ne suis pas un sauveur, je ne porte pas de cape dans mon dos. Ce qui m'importe, c'est leur motivation et leur fiabilité".
 

"Casser l'engrenage"
 

Pour l'heure, il cherche encore un lieu où implanter son exploitation."J'ai des pistes, autour de Brest et dans les terres aussi. J'ai l'accord de principe du ministère de la Justice". Brest, "c'est le coeur qui parle" sourit-il. Karim Mokhtari est tombée amoureux du Finistère où il a croisé "des gens d'une humanité sans failles".
Il est intervenu à la maison d'arrêt, dans les lycées et les maisons de quartier. "Cette ferme, ce sera un temps intermédiaire entre la prison et la sortie, un temps pour reprendre le contrôle de sa vie et retrouver la confiance en soi".

Les tâches agricoles pour renouer avec le sens des responsabilités. "J'essaie de faire le parallèle entre un être humain qui doit retrouver ses racines et le travail de la terre".
Un endroit pour se reconstruire, "pour casser l'engrenage". "60 % de détenus récidivent dans les cinq ans, constate Karim Mokhtari. Les petites peines font le nid de la surpopulation carcérale. Cette surpopulation transforme les individus en flux d'entrée et de sortie. La prison ne vous laisse que vos griffes et vos croûtes pour exister. Il faut redonner à la pénitentiaire les moyens de faire son travail, revaloriser le boulot des surveillants. Et là, seulement là, on pourra donner du sens à la peine de prison".


"Fais moi le listing de tes compétences pour réaliser ton trafic"
 

L'homme de 42 ans, au langage direct, sait par où il a dû passer pour en arriver là où il est. La prison ne lui a pas fait de cadeau. La vie non plus. Une enfance maltraitée, les mauvais choix qui l'ont entraîné dans la spirale de la délinquance jusqu'à un braquage qui tourne mal. "J'ai connu la violence et la colère, raconte-t-il. Mes parents m'ont privé d'école pour mieux m'apprendre à voler. Je n'avais pas toujours le choix et pourtant, on a toujours le choix. Un jour, en prison, je me suis dit : 'tu as le choix' et cette prise de conscience m'a ouvert l'horizon".

Quand il intervient dans les maisons d'arrêt, c'est son histoire qu'il partage. Sans fard. Sans honte. Sans haine. "Je ne suis pas là pour faire une leçon de morale". Face aux jeunes détenus, il ne mâche pas ses mots. "Si l'un d'entre eux, lors des ateliers que j'anime, me lance 'oh moi, ma vie, c'est braquer, je ne sais faire que ça', je lui réponds : 'tiens, prends une feuille et fais moi le listing de tes compétences pour réaliser ton trafic'. Je les mets face à ce qu'ils sont, je leur montre que leurs compétences sont transposables à une vie dans la légalité. La prison, ce n'est pas un passage obligé".

 

Il y a des détenus qui sont prêts pour la sortie. D'autres qui sont enkystés dans des problèmes tellement lourds qu'il faut déjà les réparer



C'est avec son association "100 murs", qui rassemble éducateurs, animateurs socio-culturels, sociologues ou encore conseillers d'orientation, que Karim Mokhtari supervisera cette future ferme de réinsertion brestoise.

Pour l'instant, il a la tête dans les cartons puisque lui et sa petite famille viendront s'installer dans la cité du Ponant fin juin. "On quitte la Méditerranée pour une nature plus sauvage qui donne de l'humilité". Il va continuer sa prospection pour dénicher le lieu où il bâtira son projet. Sans langue de bois.