Témoignage. #MeToo des armées : "il me disait qu'une cérémonie militaire, c'était l’occasion d’aller montrer mon string"

Publié le Mis à jour le Écrit par Yoann Etienne

Charlotte a subi pendant des mois le harcèlement sexuel de son supérieur dans la Marine nationale. Sept ans après les faits, son affaire est toujours en justice. L'ancienne militaire a accepté de témoigner pour que "les choses changent".

"C'est tout ce qu'il me reste. Le reste, je l'ai brûlé. Je ne supportais plus de voir mon uniforme, cela me procurait beaucoup d'anxiété". Charlotte (le prénom a été changé) sort, d'un sac, les galons qu'elle a portés au sein de la Marine nationale. "C'est tout ce qu'il me reste de mes 12 années de carrière" témoigne l'ancienne militaire.

Âgée de 39 ans, elle est toujours sous antidépresseurs. Une dépression qui fait suite au harcèlement sexuel dont elle a été victime de la part de l’un de ses anciens supérieurs hiérarchiques.

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"Des propos graveleux"

Les faits remontent à janvier 2017. Alors agente administrative à Brest, elle intègre un nouveau service. "Je fais partie de la création d’un service où on était en effectif restreint. J’étais la seule féminine" relate-t-elle.

Quelques mois après son arrivée dans le service, c'est le début d'un long cauchemar pour elle. "Le commandant a commencé à avoir des propos graveleux à caractère sexiste et sexuel".

Alors qu'elle s'apprête à participer à une cérémonie, son supérieur hiérarchique lui dit que "c'est l’occasion d’aller montrer [son] string pendant la cérémonie. Et d’aller faire les yeux doux à la personne qui pouvait [lui] remettre une médaille" se rappelle l'ancienne militaire.

Un lundi matin à 7h15, il m’a demandé mon avis littéraire sur "50 nuances de Grey" parce que comme il me l’a si bien dit, il trouvait compliqué de vouloir faire jouir une jeune vierge en lui pinçant les tétons et en lui mettant la fessée

Charlotte

Victime de harcèlement sexuel au sein de la Marine nationale

Malgré les demandes de Charlotte, le commandant a continué les remarques et comportements déplacés. "Il a tenu des propos comme ça à plusieurs reprises donc le reste de l’équipe a commencé à s’en prendre à moi également, raconte-t-elle. Cela a vraiment créé un climat délétère. C’était compliqué de travailler. Cela a duré plusieurs mois jusqu’au moment où j’ai craqué. Je n’en pouvais plus".

Charlotte demande une audition auprès de la psychologue militaire. "Elle a essayé de faire en sorte que ce soit pris en compte mais rien n’a été fait. J’avais appelé l’Inspection générale des armées qui m’a répondu qu’on n’allait pas pourrir la carrière d’un officier pour si peu".

Quelques mois plus tard, elle précise sur sa notation les propos qu'elle a subis. "Le commandant a répondu que c’était des propos mensongers voire diffamatoires. À partir de là, j’ai décidé de prendre les choses en main".

Devant la justice

Après 8 mois d'errance, Charlotte décide donc de s'adresser à la cellule Thémis chargée, depuis 2014, de lutter contre le harcèlement sexuel, les violences sexuelles et sexistes et les discriminations au sein de l'armée. Le combat judiciaire s'amorce.

Mais là encore, difficile d'obtenir des témoignages au sein du service où elle exerce. "Tous mes collègues ont refusé parce qu’ils ne voulaient pas que cela porte préjudice sur leur carrière, explique-t-elle. Ils ne voulaient pas que cela leur retombe dessus".

On a un devoir de réserve. C’est compliqué le devoir de réserve parce qu’on nous demande de tenir notre langue. Mais du coup, on la tient tellement bien qu’on ne dit plus rien y compris les choses qui se passent et qui ne devraient pas se passer

Charlotte

Victime de harcèlement sexuel au sein de la Marine nationale

Thémis a finalement pris son dossier en compte en 2018. À la suite de quoi, l'armée reconnaît la faute du service dans lequel Charlotte travaillait. "J'ai eu droit à une protection fonctionnelle. Cela m'a permis de choisir un avocat qui me défend".

L'auteur admet les faits, notamment d'avoir tenu ces propos et d'avoir abusé de son autorité. Il évite ainsi le procès grâce à la composition pénale. Charlotte est dédommagée à hauteur de 1.000 euros. Une maigre compensation au vu du préjudice subi.

Je ne sais pas si je serais restée 25 ans dans la Marine mais j’avais quand même 12 ans de carrière derrière moi. Et cela s’est arrêté du jour au lendemain à cause d’une personne. J’ai perdu ma carrière. Je suis tombé en dépression. J’ai un stress post-traumatique avec une invalidité. Du coup les 1.000 euros c’était une moindre compensation

Charlotte

Victime de harcèlement sexuel dans la Marine nationale

Charlotte décide avec son avocat de se constituer partie civile. "On a monté un dossier pour passer devant un tribunal et avoir un vrai jugement, indique-t-elle. Parce que la composition pénale, c’est un arrangement pour que cela reste sous couvert".

Elle est passée devant la justice en 2023, soit six ans après les faits. Le tribunal a rendu son délibéré en décembre dernier. "Il a reconnu que l’auteur était coupable et que moi j’étais victime avec une indemnisation correcte".

L'omerta de l'armée

Toutefois, l’agent judiciaire de l’État a décidé de faire appel de cette décision. L'affaire sera jugée à nouveau en 2026. "Pour moi l’année dernière je pensais vraiment que cette histoire était terminée. En décembre, j’allais beaucoup mieux, confie-t-elle. Quand l’agent judiciaire de l’État a fait appel, je ne m’y attendais pas et j’ai de nouveau sombré. Cela a été très compliqué les semaines qui ont suivi. Et depuis le début de l’année, je suis à nouveau sous antidépresseurs".

Six ans après les faits, Charlotte ne peut toujours pas tourner la page. Son témoignage vient s'ajouter à de nombreux autres, dont celui de Manon Dubois, victime de violences sexuelles. Une libération de la parole qui met en relief l'omerta au sein de l'armée sur le sujet du harcèlement sexuel.

Charlotte veut que ses droits soient reconnus et que son histoire serve. "Je sais bien qu'il y a d'autres victimes qui n'osent pas parler parce que soit elles n'ont pas trouvé la bonne oreille, soit on les a dissuadés, soit elles n'ont pas les moyens de parler parce qu'elles n'ont pas suffisamment de soutien".

Elle espère que la nouvelle génération de militaire portera le changement.

La cellule Thémis, une protection suffisante ?

Lors d'un entretien sur France Inter le 4 avril dernier, Thibault de Laforcade, le patron de la cellule Thémis et contrôleur des Armées, a concédé que "les victimes sont probablement insuffisamment protégées".

Le problème est-il devenu systémique au sein de l'institution militaire ? Thibault de Laforcade réfute cette idée. "Pour une raison toute simple, explique-t-il. Tout ce qui est violence sexuelle et sexiste, voire le racisme, tout ce qui est discrimination, porte tout simplement atteinte à ce qui fait la cohésion de l'institution militaire, à ce qui constitue sa fraternité d'armes, c'est-à-dire l'essence même de nos armées et le garant de son efficacité opérationnelle".

En 2023, 700 personnes ont contacté la cellule Thémis, dont 200 environ pour des faits de harcèlement ou violences sexuelles. "59 enquêtes à la demande des plaignants" ont été menées, précise le contrôleur des Armées. "Entre un tiers et la moitié des cas ont entraîné des sanctions, ajoute-t-il. Dans les autres cas, on n'arrive pas à prouver la matérialité des faits. C'est souvent parole contre parole".

"Une disproportion entre les faits et les sanctions"

La députée Renaissance Laëtitia Saint-Paul, première militaire de carrière à être élue, s'est donc emparée du sujet aux côtés de Graziella Melchior, députée Renaissance du Finistère, pour tenter de faire bouger les choses. Lors d'une entrevue avec Sébastien Lecornu, ministre des Armées, elles ont obtenu qu'une "mission d'inspection des chaînes de commandement" soit lancée, "pour voir où ça pêche et où il faut agir."

Les deux élues à l'Assemblée nationale souhaitent, par ce moyen, encourager les victimes d'agressions à parler. "Elles sont dans une espèce de silence, de peur de témoigner. Et quand elles arrivent à passer ce cap, elles sont déçues par l’accueil qu’elles reçoivent, observe Graziella Melchior, elles se sentent écartées alors que les harceleurs continuent leur carrière".

Le 3 avril 2024, la députée du Finistère a présenté en compagnie de Laëtitia Saint-Paul un plan d'action à Sébastien Lecornu, sollicitant, notamment, le rétablissement d'une grille de sanctions. "Il y a une disproportion entre les faits et les sanctions disciplinaires qui sont appliquées" constate l'élue finistérienne. 

(Avec Sarra Ben Cherifa)

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