C’est la plus grande épave d'Europe sur laquelle on peut plonger. Mais elle se mérite. Il faut des conditions idéales pour arpenter la carcasse du monstre sous-marin. Avant d'être journaliste-caméraman, j’en rêvais depuis longtemps. Depuis mes premières plongées. L’épave de l’Amoco Cadiz, c’était mon Everest. 

On connaît tous l’histoire terrible de cette épave. Ce jour tragique du 16 mars 1978 , images gravées dans nos mémoires, où ce géant de 333 mètres sombre définitivement, ne laissant dans son sillage que pétrole et désolation sur les côtes bretonnes.

L’arrivée sur zone est déjà chargée de tensions. Nous sommes loin de la côte, loin des repères, à 3 milles de Portsall. 

Ludovic, patron de l’Aber Wrac’h plongée, connaît l’épave par cœur. Il est capable de la dessiner les yeux fermés. Avec nous, un autre habitué des lieux, Franck Daouben.

Il me raconte: "J’avais trois ans, lors du naufrage. Je me souviens du haut du pétrolier encore hors de l’eau, et des hélicoptères tout autour, la main tenue par mon grand-père".

Nous sommes à l’étale, moment privilégié, où les courants vont se calmer lors du renversement de marée. Les conditions de mer sont assez calmes.

Déjà une masse sombre se distingue. À quelques mètres du Zodiac, la "bête" est proche, elle semble respirer. En surface, au-dessus de l’épave, il y a comme un bouillonnement. L’eau vient buter contre cette masse verticale et se soulève quelque peu. 

Bascule arrière depuis le bateau de plongée.

 

Le colosse


À peine sous l’eau, le voici donc, ce colosse. Imposant. Lourd. Volumineux. La descente le long de la coque arrière a semblé interminable.

Nous voilà à 30 mètres de profondeur, à la base de la poupe du géant d’acier, face au safran. Le fond de sable, renvoie une belle lumière qui éclaire l’épave par le dessous. Nous avons 30 minutes.

Monstrueusement immense : cette partie que l’on découvre ne représente que 10 % de la longueur totale du navire.

Tout en observant la coque, les images du désastre écologique de l’époque me reviennent en tête. Depuis, la nature a repris ses droits. Cependant, les alentours semblent déserts. Peu de faune.

On est comme face à une épave fantôme que même les poissons veulent éviter d’approcher, aujourd’hui encore.

 

Capharnaüm


La visite en immersion est grandiose au sein de ma palanquée.

J’enregistre avec ma caméra autant que je mémorise avec mon cerveau. Cette plongée va rester gravée dans ma mémoire.

Les sens sont en éveil. Lumières et sons. Ambiance intense. Le bleu profond de l’eau, le vert fluorescent des algues, l’ocre brillant de la coque rouillée.

Il y a aussi le bruit de la respiration avec les bulles qui s’élèvent au-dessus de moi, mais aussi le métal qui gémit sous l’action de la pression de l’eau.

Sur le sable, c’est un fracas de tôles, de câbles, un puzzle de métal où les pièces sont innombrables.

Au détour d’un chaumard de la taille d’une voiture, je croise le regard d’un poisson très coloré… une coquette… qui l’est pour le moins.


Une plongée dans l’histoire


Curieux, j’essaie d’en profiter un maximum ! Je filme tant que j’ai de la batterie, mais aussi de l’air dans la bouteille. Il m’arrive de faire des détours, de peur de rater "l’image".

Nous pénétrons à l’intérieur de l’épave, dans un creux de la coque : le local "barre". Là où il y eut l’avarie de départ, qui finit par envoyer par le fond ce pétrolier de 234 000 tonnes.

Dans le fond de la cale où tout a basculé, on aperçoit une clé à molette géante. Elle fait bien trois mètres de long. Cela laisse imaginer la taille des écrous.







Lorsque l’on a une passion, souvent des rêves sont accrochés à celle-ci. La plongée sous-marine est une passion. L’épave de l’Amoco Cadiz est un rêve.



Je lève la tête. J’aperçois les silhouettes de mes collègues plongeurs se dessinant dans l’ouverture béante, baignée par la lumière du soleil qu’il va falloir bientôt rejoindre.

Il ne reste plus que quelques minutes pour observer ce supertanker coulé sur les récifs de Men Goulven. Instants hors du temps.

Je me souviens de cette révélation que j’ai eue la première fois que j’ai respiré sous l’eau. Ce sentiment de passer dans un autre monde, infini. Un monde qui a toujours eu sa place dans mes rêves.

Une petite partie de ces rêves est devenue réalité. J’ai enfin plongé sur l’Amoco Cadiz.