Confinement : Anne Quéméré, marin à terre

Navigatrice de l'extrême, Anne Quéméré est détentrice de plusieurs records. Elle a traversé l'Atlantique à la rame, le Pacifique avec une aile de traction, avant d'explorer l'Arctique en kayak. Le confinement en mer, elle connait bien. A terre, en revanche, c'est une première.

© PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP
Anne Quéméré, comme tout marin, a l'habitude du confinement. A terre, en revanche, c'est une première.  

Sa dernière embarcation, l'Artic Solar, avec laquelle elle a tenté le passage du Nord-Ouest durant l'été 2018, ne mesure que 6 m et son cockpit 2 m. Autant dire un espace plus qu'étroit dans l'immensité des mers. Un bateau vers une quête de liberté et paradoxalement une petite cabine dont elle est prisonnière. Seule à bord, pas question de s'aventurer hors du bateau pour un plongeon même si c'est tentant, elle sait qu'elle jouerait sa vie.

 

© DR Anne Quéméré
 

En mer, le confinement est un choix 


Contrairement au confinement actuel, lorsqu'Anne part en mer, c'est un choix mûrement réfléchi. Avant chaque projet, ce sont au minimum deux années de préparation. Le mental a le temps de se faire à l'idée de cette expérience et la navigatrice sait que le jeu en vaut la chandelle. Contrairement à l'isolement auquel nous sommes forcés en ce moment : "C'est vrai que ça a été un choc et c'est beaucoup plus difficile à accepter parce que c'est une contrainte, même si c'est pour notre vie."


"Dans la difficulté, on verra le pire et le meilleur de chacun"

 

Ce temps contraint à la maison, Anne Quéméré, le vit bien et il ne change pas tant que ça son quotidien. L'aventurière aux mille et un projets, engagée dans la protection de la nature, vit au Cap Sizun. Dans "son bout du monde", la vie n'est semble-t-il pas si différente de celle qu'elle est en temps normal.

Dans le hameau, "les gens ont toujours été très solidaires". Il y a quelques jours, elle a trouvé deux beaux lieus jaunes devant sa porte. C'est son voisin, pêcheur dans le Raz de Sein, qui les a déposés. La pêche reste autorisée mais le cours du poisson est si bas que le ligneur a préféré en faire profiter ses voisins.

"Toutes ces personnes qui à leur façon essaient de rendre la vie plus douce, je trouve ça extrêmement enrichissant, c'est plein d'espoir et ça laisse à penser que dans la difficulté, on verra le pire mais aussi le meilleur de chacun."

 

Vue de sa fenêtre dans le Cap Sizun
Vue de sa fenêtre dans le Cap Sizun © DR Anne Queméré


Se trouver un projet par jour 


Le fait de ne pas savoir avec précision quelle sera la durée du confinement lui rappelle sa traversée de l'Atlantique en 2004. "Je m'étais mis en tête que j'allais mettre 80 jours, je n'aurais jamais dû parce que le 81ème cela a été un enfer et les sept derniers ont été compliqués car c'était du rab mais pas dans le bon sens." Une erreur qui lui a servi d'expérience.

"Surtout ne jamais se mettre de date butoir en tête car ce serait impossible à gérer et c'est vrai qu'aujourd'hui je vis au jour le jour. C'est pas que je ne veux pas savoir de quoi demain sera fait mais on ne sait pas. Il faut vraiment apprécier chaque moment, en essayant de trouver le petit plaisir, le projet de la journée, qui va faire qu'elle ne sera pas vide de sens."


Comme dans une tempête, faire le gros dos


S'il n'y a pas de recette miracle à un bon confinement, Anne Quéméré a décidé de mettre à profit cette période pour apprendre de nouvelles choses. Pour elle, c'est la cuisine, un bon moyen de se concentrer sur autre chose. Elle conseille aussi d'essayer de ne pas planifier la semaine ni le mois, encore moins les mois à venir. "On n'a plus aucun contrôle, et ça aussi il faut l'accepter." 


      "Là, c'est vraiment une tempête qui nous arrive, qui n'était pas annoncée, pour laquelle on n'est absolument pas préparés. La seule chose à faire malheureusement c'est de faire le gros dos et d'attendre que ça passe."



L'après-confinement ? Anne Quéméré le compare volontiers à ses retours de longs voyages, où elle a le sentiment de rentrer d'un monde parallèle, éloigné de la réalité du quotidien. De retour au port, elle imaginait que le monde avait évolué mais finalement il n'avait guère bougé, c'est elle qui avait changé. Un peu.

"Lorsque j'étais sur l'eau, je me rendais compte que oui, vivre avec l'essentiel ça suffit. Oui, j'étais heureuse d'avoir un petit carré de chocolat à la fin de mon repas, c'était magique, il fallait que ça reste comme ca même quand je serai à terre, et malheureusement la vie nous rattrape !"


"Peur qu'on ne retienne pas suffisamment la leçon"


Selon elle, le confinement aura quelques effets mais pour la grande majorité, les bonnes vieilles habitudes se réinstalleront très rapidement. "Certainement que cela va réveiller des consciences, que certains se diront tiens le télétravail finalement ce n'est pas si compliqué que ça ... Je suis assez curieuse de voir comment le monde va réagir mais dans l'ensemble j'ai bien peur malheureusement que pour nos politiques, la leçon ne soit pas complètement apprise."
 

En contact avec l'Arctique


Anne Quéméré défenseure des peuples isolés a gardé le contact avec ses amis de l'Arctique. Eux non plus ne sont pas épargnés par le coronavirus et sont très inquiets parce qu'ils n'ont aucun hôpital à proximité.

A Tuktoyaktuk, le village où elle a séjourné à plusieurs reprises, les habitants sortent de la nuit polaire. "Ils voient enfin la lumière du soleil, peuvent retourner à certaines activités et se retrouver. Et là ce covid-19 qui leur tombe dessus, c'est très difficile à vivre."

 
Tuktoyaktuk en 2018.
Tuktoyaktuk en 2018. © DR Anne Quéméré


Du temps pour attaquer l'écriture d'un deuxième livre


Son roman, « L'homme qui parle juste » rend hommage à ce peuple. Confinée, l'auteure travaille à l'écriture de son prochain ouvrage. Un temps pour soi, un temps pour lire aussi.

Ses conseils de lecture? Pete Fromm, Jim Harrison, Luis Sepulveda, des auteurs qui l'emmènent dans la nature. L'un de ses coups de cœur lu et réélu : " La maison de mes pères" de Jørn Riel qui nous plonge dans le Groënland des années 60 avec des histoires « qui peuvent se retranscrire dans notre culture » à la fois graves et burlesques et qui dans cette période difficile font un bien fou.
 
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