“Fluctuat nec mergitur”, le confinement vu d'une péniche. Vilaine journée, 3e épisode

© GLM/ F3 Bretagne
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La France est confinée depuis tois jours, lui s’est confiné depuis 13 ans. Au bord de la Vilaine, rencontre avec Thierry, cheminot le jour, sur sa péniche la nuit. Éloge de la lenteur, dans un monde dépassé. Vilaine journée, 3ème épisode.

Par Gilles Le Morvan


Les bords de Vilaine à Bruz, au 3ème jour de confinement.

Moins de bruit qu’avant, mais au fil de l'eau, le son d’une radio qui s’échappe d’une péniche. Un des deux battants de la petite porte en bois est ouverte. On s’approche.


Y' a quelqu'un ?


Y a quelqu'un. Il s'appelle Thierry, il a 55 ans. Sa péniche s’appelle Miss Anne-Marie, et puisqu'elle ne le fait pas, on ne dira pas son âge.  

Leur histoire à tous les deux commence en 2006. Muté de Paris et de retour au pays, Thierry se dit que pour être en phase avec lui-même, il lui faut troquer son appartement pour une vie qui lui ressemble.

Il fait alors la tournée des popotes et des ports. Et finit par trouver l’âme sœur sur un quai de Cergy-Pontoise. Nous sommes en 2006. "Miss Anne-Marie" qui a vu le jour aux Pays-Bas, va faire le voyage en camion. Et venir jeter l’ancre en Bretagne, sur la Vilaine, au sud de Rennes, là où Thierry travaille, comme cheminot.

 

Les trains le jour, la péniche la nuit


Le jour, Thierry répare des trains. Il travaille au centre de maintenance de la SNCF. Enfin il travaillait. Le voilà désormais en dispo depuis le 18 mars au soir. Confiné. Mais toujours accessible pour venir entretenir nos TER. S’il le faut. Il le faut un peu moins.

"Il y a moins de trains qui roulent. Et vu le contexte, l’épidémie, c’était la décision qu’il fallait prendre : rester opérationnel, mais sans prendre de risques inutiles."

"Au boulot, la semaine dernière, on a reçu des consignes, ne plus se serrer la main, etc. Mais quand vous êtes obligés de côtoyer de trop près des collègues en réunion, au réfectoire, ça n’a plus vraiment de sens."

"Là-dessus, le message des autorités au sens large n’a pas été clair. Elles ont mis du temps. Il a fallu une semaine pour que tout le monde prenne conscience du danger. Maintenant, c’est fait".  


On en veut toujours plus, et on s'est fait doubler par un virus


Et voilà Thierry sur sa péniche à plein temps. "Ce qui se passe est incroyable. On est en guerre. Un virus... et tout s’effondre." 

"Le monde est pris à son propre jeu. On en veut toujours plus. Il faut aller toujours plus vite, doubler la concurrence, être plus efficace, faire mieux que la maison d’en face. Tout le monde veut battre tout le monde, gagner du temps, gagner de l’argent, finir premier. Et voilà que le monde entier se fait prendre de vitesse. Par un virus. Et tout le monde a perdu." 

  

Éloge de la lenteur


"La péniche, dit Thierry, ça peut paraître désuet, mais ça vous ralentit la vie." 

"Bien sûr, il y a des contraintes. L’hiver quand le niveau monte et que la Vilaine déborde, c’est sportif, le bateau peut se retrouver dans la cour."   

"Mais au fil de l’eau, au fil des ans, vous apprenez à relativiser. L’été, quand les écluses sont ouvertes et que je redescends vers Malestroit pour me rapprocher de mes parents, et de mon amie qui bosse sur Vannes, rien que pour aller à Redon, je mets deux jours. En voiture, je mettrais 35 minutes. Et alors ! Je verrai quoi du monde ?" 


 

Je ne suis pas un ours, j'ai la télé, j'ai vu Macron

 
© GLM/ France 3 Bretagne
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Vivre ici, à l’écart, ne veut pas dire être déconnecté.

"Je suis un type normal, j’ai des collègues, des amis, une famille. Et je me tiens au courant. J’ai la radio, la télé, un téléphone. Même si pour l'anecdote, je n'ai pas la télé tout le temps. Quand vient l’été, et qu’il y a des feuilles dans les arbres, je ne capte plus. Mais je suis toujours en vie, et tout va bien merci."

"J’ai été l’an passé faire un tour au Canada, raconte Thierry. Là-bas, j’ai croisé un type sur un bateau, qui croyait à la fin du monde. Il n’était pas tout seul, tous les gens qu’il fréquente c’est pareil. Il voulait partir tout seul, en autarcie. Ça fait un peu flipper, je lui ai dit de relativiser."  

"Le monde est à genoux, termine notre homme sur sa péniche. Quand il se relèvera, il faudrait qu’il retrouve des valeurs. L’humanité, la solidarité, la proximité.

Et que p
ar les temps qui courent... on arrête la fuite en avant". 

C'était la fable de la Vilaine. À vouloir aller vite en somme, est-on plus avancé ?

Vous avez, non pas 4 heures, mais 15 jours, au moins. Prenez votre temps.  
 



 

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