Repartir en mer ou pas : les pêcheurs hauturiers tiraillés

© M. Le Morvan/F3 Bretagne
© M. Le Morvan/F3 Bretagne

Si des bateaux côtiers continuent à pêcher à la journée, la plupart des chalutiers hauturiers ne partent plus en haute mer pour 15 jours. Trop de risques sanitaires. Au Guilvinec pourtant, 2 petits armements ont tenté une marée de 4 jours pour répondre à la demande, et éviter le dépôt de bilan. 
 

Par Muriel Le Morvan

Mardi, fin de matinée, le Pax Vobis puis le Copélia rentrent au port du Guilvinec après 4 jours de mer. Ils sont allés moins loin que d'habitude, et déchargent de la lotte, de la raie, de la cardine.

Le troisième bateau de Jean-Baptiste Goulard, le Gwen-Emma, rentrera ce mercredi. Le jeune patron-pêcheur ne regrette pas son choix :

               "Malgré un peu d'appréhension, la marée s'est bien passée, tous les marins sont en bonne santé, on a fait les gestes barrière préconisés mais les distances, par contre, on ne peut pas toujours les respecter... "
 

Reportage de M. Le Morvan et S. Soviller

Intervenants : Jean-Baptiste Goulard, patron pêcheur
Soizick Le Gall, la présidente de l'Armement bigouden  


Crainte du dépôt de bilan


Puis il nous explique ce qui l'a poussé à reprendre la mer vendredi dernier "après en avoir discuté avec les membres d'équipage, tous volontaires" :

               "On ne voit pas de mesures de compensation concrètes arriver. Pour la pêche, c'est encore flou. Mon armement n'est pas assez solide pour encaisser cette crise. On va tout droit au dépôt de bilan si on reste à quai".

L'autre motivation de Jean-Baptiste Goulard, c'est la demande qui est revenue : "Après avoir délaissé les produits frais en début de confinement, les consommateurs redemandent du poisson. En tout cas la grande distribution nous en a demandé et se remet à en acheter. Du coup les prix sont corrects alors qu'ils étaient catastrophiques il y a 15 jours. Cette petite marée, c'était une tentative pour voir si on ne pêchait pas à perte. C'est concluant. On va donc repartir demain pour 4 jours."

 
© M.Le Morvan/F3 Bretagne
© M.Le Morvan/F3 Bretagne



Pas généralisable


Mais cette initiative est loin d'être la norme. La plupart des chalutiers hauturiers du Guilvinec sont à quai, et notamment les 12 navires de l'Armement Bigouden, l'armement historique du port.

Pour Soizick Le Gall, la Présidente, ce n'est pas possible de repartir en mer, d'abord sur le plan sanitaire :

               "Je me refuse à faire prendre des risques aux marins. Certes ils sont confinés à bord par principe, mais avec la durée d'incubation on ne sait pas à l'heure de l'embarquement qui est malade et qui ne l'est pas. Nous n'avons ni masques, ni tests, et, tant que la pénurie durera, j'estime que ces équipements doivent être donnés en priorité au personnel soignant. "

Sur le plan purement économique, la patronne de l'armement pense que de toute façons, en cette période, la moitié des débouchés sont perdus :

               "Les restaurants sont fermés, les cantines aussi, et en plus nos marchés à l'export, Italie et Espagne, sont confinés. C'est complètement inutile d'aller engager des frais, gâcher du quota et de la ressource, pour engorger le marché et vendre à perte."

 
Les chalutiers de l’Armement Bigouden restent à quai / © M. Le Morvan/ F3 Bretagne
Les chalutiers de l’Armement Bigouden restent à quai / © M. Le Morvan/ F3 Bretagne


Comme les autres armateurs, Soizick Le Gall attend des éclaircissements sur les aides que pourrait autoriser l'Union Européenne aux entreprises de pêche dans le cadre des "arrêts temporaires". Pour ce qui est du chômage partiel des marins, c'est acquis. Ils seront payés à hauteur du salaire forfaitaire de leur catégorie.


"Mangez notre poisson !"


Un peu plus loin sur le quai, Jean-Baptiste Goulard et ses gars terminent de décharger leur poisson. Le jeune patron pêcheur me fait alors un signe :

               "Surtout il faut dire aux consommateurs de manger le poisson que l'on pêche nous, ici en Bretagne. Il va falloir repenser à notre autonomie alimentaire car jusqu'ici, à cause des habitudes culinaires, on doit exporter une bonne partie de notre pêche vers l'Espagne ou l'Italie. Les consommateurs bretons et français en général, veulent du cabillaud ou du saumon, des poissons qui viennent d'Europe du Nord. Il faudrait qu'ils apprennent à cuisiner la lotte, la raie et la cardine. Cela engendrerait moins de trafic sur les routes! "

La cardine, aussi appelée limande, est un poisson plat, riche en omega-3. “Ce poisson maigre avec une chair délicate, savoureuse demande très peu de cuisson afin de ne pas assécher les filets,” précise le site internet de Pêcheurs de Bretagne.

 

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