Violences conjugales : l'insupportable huis clos

Chaque année, en France, environ 220.000 femmes sont victimes de violences de la part de leur conjoint ou ex-conjoint / © F.Fernandes/PQR/Maxppp
Chaque année, en France, environ 220.000 femmes sont victimes de violences de la part de leur conjoint ou ex-conjoint / © F.Fernandes/PQR/Maxppp

Avec la mise en place du confinement, le risque d'une augmentation des violences conjugales est réel. C'est la crainte des associations bretonnes qui accompagnent et aident les femmes victimes de leur conjoint. 

Par Carole Collinet-Appéré


Pour les femmes victimes de violences conjugales, cette période de confinement accroît le danger. Cloîtrées 24 heures sur 24 avec celui qui les violente, elles sont d'autant plus exposées. "En temps normal, c'est déjà très difficile ce que l'on traverse, mais là....".

Laurence a subi pendant 3 ans l'emprise psychologique et les violences physiques de la part de son mari. Elle essaie désormais de se reconstruire, "même si, dit-elle, j'ai beaucoup de mal. Alors forcément, je pense à celles qui vivent toujours dans cet enfer. Avec le confinement, je me dis que ça rend les choses bien plus dures que ce que j'ai vécu parce que, elles, elles sont enfermées jour et nuit avec leur bourreau. Et si le mari est constamment derrière elles, comment peuvent-elles faire pour téléphoner et demander de l'aide ? Moi j'attendais qu'il parte au travail ou je me planquais dans ma chambre. Elles doivent se sentir très isolées".


"Nous restons mobilisés"


Laurence sait qu'elles vont accepter "l'humiliation, les coups pour survivre et essayer de limiter l'escalade que peut amener le confinement. Je connais ces mécanismes. J'ai plié face au pire et j'ai mis tellement de temps à me libérer de lui. Je pense à ces femmes confinées dans la violence, je suis inquiète vraiment".

Pas simple dans ce contexte pour les associations de poursuivre leurs missions de suivi et d'accompagnement. Le Centre d'information sur les droits des femmes et des familles du Finistère (CIDFF) n'assure plus de rendez-vous dans ses locaux. "Mais nous restons mobilisés malgré tout, temporise Isabelle Stéphan, la directrice du Centre d'information. Nous poursuivons l'attribution des téléphones grave danger en lien avec les tribunaux". Il s'agit d'un dispositif de télésurveillance que les femmes peuvent actionner quand elles se sentent menacées. L'alerte déclenche le déplacement de la police ou de la gendarmerie. "Ce téléphone est donné aux femmes qui bénéficient d'une mesure d'éloignement de leur conjoint violent. Or, même si elles ne vivent plus avec lui, elles craignent cette absence de vie sociale liée au confinement, souligne Isabelle Stéphan. Elles ont peur qu'il puisse venir chez elles. Elles ont besoin de ce téléphone pour être rassurées".


"Situations potentiellement explosives"


Isabelle Stéphan reconnait toutefois que "le confinement complique l'aide aux femmes qui sont toujours au domicile conjugal. Nous les appelons avec un numéro masqué. Si elles ne répondent pas ou si elles murmurent "je ne peux pas vous parler, il est à côté de moi", nous n'insistons pas pour ne pas les mettre plus en danger qu'elles ne le sont déjà". Le sentiment d'impuissance n'est pas clairement mentionné, mais il est là, sous-jacent, chez ces professionnels du CIDFF qui restent en veille. 

Même constat à l'Abri côtier, à Concarneau, dans le Finistère. Cette association qui accompagnent les femmes victimes de violences a changé sa façon de travailler depuis le 17 mars. "A défaut d'accueil physique, on a mis en place un accueil téléphonique 24h sur 24", indique Yvonne Guichard-Claudic. La présidente de l'association ajoute que "les situations sont potentiellement explosives. Plus le confinement va durer, plus l'homme violent va passer ses nerfs sur sa compagne".

L'Abri côtier est l'une des structures bretonnes référencées par le 3919, le numéro géré par la Fédération nationale Solidarité femmes qui, confinement oblige, a réduit ses horaires d'écoute et renvoie vers les associations locales. 
 

Marif Loussouarn, adjointe au maire de Brest en charge de l'égalité femmes-hommes, estime que la police doit être "encore plus sensiblisée que d'habitude". Elle a d'ailleurs saisi la cellule de crise Covid-19 mise en place à la mairie pour relayer ce message. "Une femme que l'on trouverait en pleine rue avec ses enfants, en période de confinement, parce qu'elle a dû fuir, ne peut être ni verbalisée ni ramenée à son domicile, au prétexte qu'elle n'aurait pas une attestation de déplacement. Elle fuit pour sauver sa peau. Il faut que la police soit dans une attitude bienveillante et d'écoute".


Dans un espace confiné, plusieurs semaines, sans contact, les violences vont augmenter. C'est mécanique


Pour le psychologue rennais Pascal Pignol, "chacun, en tant que voisin, famille, va devoir être très attentif et prendre le relais à son niveau pour signaler ces violences". Le consultant en victimologie rappelle que "ces femmes, elles ne peuvent pas parler, elles vivent dans la menace, le chantage. Elles subissent un mécanisme d'emprise et de contrôle de l'autre. Le confinement va démultiplier ce contrôle. On en arrive à de l'enfermement dans l'enfermement"

Sur la plateforme gouvernementale Arrêtons les violences, il est rappelé qu'en cas d'urgence, victime et témoin peuvent appeler Police secours en composant le 17. Un signalement en ligne est également possible.
 

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