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«  Bonjour, j’suis venue vous caoser un’ p’tit. Je songe que vous ne connaissez hardi. »
Jessica Haumont est chargée d’inventaire linguistique auprès de l’institut Chubri. Régulièrement, micro à la main, elle s’invite chez des anciens qui « caosent l’gallo » pour enregistrer, collecter la langue, son histoire, son vocabulaire et sa prononciation.
Car depuis 2009, l’Unesco considère que le gallo est « Sérieusement en danger ». L’Organisation des Nations Unies a établi une échelle de fragilité des langues : elles sont classées en 5 catégories : vulnérables;  en danger; sérieusement en danger ; en situation critique ; ou… mortes !
 

Il y a donc urgence !

Le mot Gallo est issu de la langue bretonne, Gall qui désigne, le français, l’étranger… Dès le début, il a été l’autre langue de la région. Une langue romane, qui contient à la fois des traces du gaulois parlé en Armorique, des influences du Norois des Vikings.

On en trouve les premières traces écrites dans une chanson de geste, Le Roman d’Aiguin au 12e siècle. Un peu plus tard, les Chroniques de Saint-Denis sera le premier texte à évoquer l’existence de « Bretons qui ne parlent pas la langue bretonne ».

Dès cette époque, le gallo est parlé dans toute la moitié est de la région : en Ille-et-Vilaine, en Loire-Atlantique, et dans l’est du Morbihan et des Côtes-d’Armor. La frontière avec la langue bretonne débute à Plouha et descend jusqu’à Guérande en suivant une ligne qui passe par Corlay, Pontivy.

 
Le gallo : l'autre langue bretonne #1

 

Dans toute cette zone, le gallo était la langue du quotidien… en famille, dans les champs…


Les premières difficultés de la langue datent de l’ordonnance de Villers-Cotterets, promulguée en 1539. Elle rend l’usage du français obligatoire dans tous les documents officiels. En 1793, au moment de la Révolution, le français devient la seule langue enseignée. Au début du XXe siècle, celui qui parle gallo, à l’école notamment se fait taper sur « les daïs » !

Le gallo commence à subir moqueries et railleries  « T’y caoses mal ». On associe ses sons et son phrasé aux ploucs, aux culs terreux et aux bouseux. Les parents ne veulent pas transmettre ce fardeau à leurs enfants, alors ils ferment la bouche et se taisent !

Aujourd'hui encore, certains locuteurs gallo refusent de parler, et même d’entendre la langue qui fut la leur, celle de leurs parents, de leurs grands-parents… quand elle collecte, Jessica Haumont est parfois obligée de ruser « Comment est-ce qu’on disait avant pour parler de ça ??? » Elle va chercher dans les vieux tiroirs de la mémoire, parfois fermés à double tour, pour retrouver un mot, une expression.

Dans les années 1970, quand la langue bretonne a commencé à se rebeller, se réveiller, les gallésants, étouffés par cette honte ont gardé le silence… Pendant que les Gwen ha du, le brezhoneg étaient dans la rue, barbouillaient les panneaux en français, que les premières écoles Diwan germaient, le gallo restait enfoui dans les foyers…  

Des années plus tard, quand il a voulu relever la tête, le breton avait pris la place, il était devenu La Langue de la région.

 
 
Le gallo : l'autre langue bretonne #2

Le breton partout, le gallo nulle part


Un peu partout dans en Bretagne, y compris en zone gallèse, où l’on n’a jamais parlé breton, les départements, les villes ont des panneaux bilingues, bilingues… français–breton. Dans les gares, les trains, les grands magasins, les bars, les restaurants, et même les banques, on affiche fièrement le breton, jamais le gallo ! Pour l’enseignement, les livres, c’est évidemment pareil ! Quant aux médias, on trouve des journaux en breton, à la radio, à la télé, mais pas grand-chose pour le gallo. Plum FM à Sérent dans le Morbihan est la seule radio au monde à diffuser 14h30 de programmes en gallo chaque semaine.

En 1977, le gallo a pourtant été intégré à la Charte culturelle bretonne signée par Valéry Giscard d’Estaing. Ce sera la première reconnaissance officielle du gallo et autorisera son enseignement. Car le Gallo est une langue, pas un patois. Il a son vocabulaire, ses règles de grammaire, sa conjugaison.
Raphael Gouablin, président de l’institut de la langue gallèse rappelle à quel point le terme patois a été construit pour mépriser… patois sonne comme pataud, béta, nigaud.

 
Le gallo : l'autre langue bretonne #3

Alors, le gallo s’efface…


La dernière étude menée par Le Conseil Régional établit que 191 000 personnes parlent aujourd’hui le gallo. L’institution a nommé une Déléguée à la langue gallèse : Kaourintine Hulaud veut un avenir pour la langue.
Mais nos modes de vie ont compliqué sa transmission, la télé a remplacé les veillées, le tracteur a pris le travail des ouvriers agricoles, il n’y a  plus de « piloutous », ces chiffonniers qui parcouraient la campagne et amenaient sans cesse de nouvelles histoires.

Depuis les années 80, le gallo est enseigné une quinzaine d’écoles, quelques collèges et lycées le proposent mais les enseignants ne sont pas formés à cette langue. La situation est des plus ambiguës. Le gallo est seule langue d’oïl présente au bac, mais elle l’est seulement de façon facultative et à l’oral. Quand d’autres langues régionales peuvent être présentées à l’écrit !

Les linguistes ont pourtant un joli mot pour décrire ses langues que l’on utilise surtout en famille ou entre amis, ils parlent de langue de connivence.  Ça résume bien des choses ! Pour beaucoup, le gallo c’était les veillées, le coin du feu, le coup de « cid », les châtaignes et le lard chaud, les contes et les devinailles. Alors, il suffit parfois d’un mot de gallo pour faire naître les sourires et ressurgir les émotions.

Et pour faire vivre la langue, rien de tel que quelques « menteries », quelques « diries » et toute sorte de contes… du 24 au 28 octobre 2018, à Redon, la  « Bogue d’Or » rassemble musiciens, chanteurs, conteurs. Il existe d’autres festivals comme « Mil Goul », « la Gallésie en fête ». La godinette ( soupe de fraise à base de Lambig, de vin blanc et de fraises ) et le gallo y coulent à flot.

Daniel Robert est un conteur amoureux de la langue. Quand il monte sur scène, son estomac « s’embourboule » mais la richesse et les images de sa langue lui permettent d’emmener les spectateurs loin, très loin… « il tait une fa »  commence t-il, et voilà le public « baisé comme un rat dans un couyé », le couyé c’est la corne de vache dans laquelle les faucheurs glissaient leur pierre à aiguiser. 

« On voit les images,  résume Daniel… tellement mieux qu’en français… le gallo parle à notre cœur, à notre ventre… c’est Notre langue, il ne faut pas qu’elle disparaisse ! »


Avec ses 191 000 locuteurs, le gallo est pourtant sérieusement en danger. Selon le linguiste, Claude Hagège, tous les 15 jours, une langue meurt dans le monde… si l’on n’y fait pas attention, prévient-il, la moitié des langues de la planète pourrait disparaître d’ici le siècle prochain

 
Le gallo : l'autre langue bretonne #4