Explosions de Beyrouth : témoignage d'un Franco-libanais entre tristesse et colère

Dix jours après les explosions au Liban, nous avons rencontré Jad Bou Khalil. Installé à Combourg, il a grandi près de Beyrouth et passé sa jeunesse dans ces quartiers aujourd’hui dévastés. Sa famille et ses amis vivent encore sur place. Son regard sur ce pays mêle tristesse et colère.
 
Jad Bou Khalil : "Ce sont les mêmes qu’il y a 30 ans, ces chefs de guerre qui nous ont fait fuir. Il faut que quelqu’un les traîne au tribunal."
Jad Bou Khalil : "Ce sont les mêmes qu’il y a 30 ans, ces chefs de guerre qui nous ont fait fuir. Il faut que quelqu’un les traîne au tribunal." © Benoit Le Vaillant - France Télévisions
Arrivé en France il y a 19 ans, Jad Bou Khalil, architecte, y a fondé une famille à Combourg (Ille-et-Vilaine) en épousant une Bretonne. Mais ses parents et nombre de ses amis sont restés de l’autre côté de la Méditerranée, dans son pays d’origine, le Liban. C’est là qu’il a tous ses souvenirs de jeunesse, entre Achrafieh et Mar Mikhail, quartiers proches du port où ont eu lieu les explosions.
Dans ses yeux, la colère se lit contre ceux qu’il qualifie de ploutocrates et qui se partagent pouvoir et richesse depuis des années. Sa voix, elle, laisse transpercer une immense tristesse.
Le Covid et le prix des billets d’avion l’ont dissuadé de se rendre sur place.
 

Quels sont vos sentiments ?

Il y a dix jours, je n’avais pas de mots. La seule façon d’en parler, c’était de se taire pendant 48 heures au moins. Constater les dégâts, chercher des nouvelles des proches, des amis. Ça me fait beaucoup de peine car on n’est pas à côté, on est loin. Ce sont des endroits qu’on connaît comme notre poche, c’est là qu’on a erré quand on était jeunes. Ce sont des quartiers qui ont survécu à la guerre (NDLR : la guerre civile entre 1975 et 1990), qui nous ont sauvés et oxygénés. Ça me désole, ça me dégoûte de voir tellement de morts, de disparus. On n’avait plus ce langage-là depuis 15-20 ans maintenant. Depuis 2005 pour être exact (NDLR : la mort de l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri, en 2005, dans un attentat engendra d’importantes manifestations contre la tutelle syrienne. Les troupes syriennes finiront par quitter le Liban après 29 ans de présence.)
 

Ce sont des lieux où on sort ?

Gemmayze et Mar Mikhail sont des endroits où après une journée difficile, on va retrouver des collègues, des amis. Heureusement que les explosions ont eu lieu à 18h et non pas à 19h. Heureusement qu’on est en plein Covid et en pleine crise économique, parce qu’en temps normal, c’est blindé de monde. C’est un coin qui gardait une jolie architecture des années 1930-1950 ou même début du XXème siècle.
 

Comment ont réagi vos amis sur place ?

Deux d’entre eux n’ont plus d’appartement. D’autres ont réussi à nettoyer et à rester chez eux. La crainte, c’est le pillage. Avec la crise économique depuis un an, le risque est important.


Et vous, comment pouvez-vous aider ?

On ne peut même pas envoyer de l’argent à nos proches car on ne sait pas s’ils pourront le retirer. L’argent frais intéresse les banques. Les milliardaires ont sorti leur argent du pays et les banques ne peuvent plus sortir d’argent pour le peuple. Pour le moment, on ne peut se fier qu’à la Croix Rouge.


Comment voyez-vous l’avenir ?

Pour moi l’avenir, c’est une révolution. C’est ce que font les Libanais et on est tous derrière eux. C’est la seule façon de reprendre le pays des mains de cette caste. Ce sont les mêmes qu’il y a 30 ans, ces chefs de guerre qui nous ont fait fuir. Il y a eu une amnistie après la guerre. Mais, à présent, il y a des crimes de paix et il faut que quelqu’un les traîne au tribunal. Tous les responsables du port viennent de cette construction politique, ils sont tous affiliés à des partis.


En tant qu’architecte, comment voyez-vous cette reconstruction ?

Il faut regarder rue par rue et bâtiment par bâtiment. Si on veut reconstruire, il faut cibler les bâtiments les plus touchés. C’est un quartier avec de nombreux balcons. Ces balcons se sont désolidarisés. On peut avoir des bâtiments qui s’écroulent sur des sauveteurs ou des gens qui veulent rentrer chez eux. Il faut réparer certains immeubles, en démolir d’autres et nettoyer. On est loin de la reconstruction. Ce n'est pas qu'une question d'argent, c'est aussi une question de temps et d'études. Il faut qu'on reprenne les choses avec le maximum de la mémoire de Beyrouth. Beaucoup de bâtiments vitrés sont des héritages de l'esprit panarabe : je construis en verre dans un pays où il fait 40° puis je mets la climatisation à fond. Aujourd'hui on a vu qu'à la première explosion, il ne reste plus rien. C'est le moment de revoir l'architecture.
 
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