Quand Clotilde Vautier disparaît prématurément en 68, des suites d’un avortement clandestin, c’est aussi sa carrière d’artiste qui s’arrête brusquement, en pleine ascension. A Rennes, Clotilde Vautier reste aujourd’hui encore un symbole du drame sanitaire et moral de ces avortements clandestins. La vie fauchée d’une femme qui voulait disposer de sa vie et de son corps.

DE CHERBOURG A RENNES

Née en Normandie en 39, bachelière de philo, Clotilde Vautier entre aux Beaux-Arts de Rennes (57-62). Elle y rencontre les frères Otero, Mariano et Antonio, avec qui elle fonde « l’Atelier des Trois ». Elle épouse Antonio, tandis que Mariano poursuivra sa carrière avec succès. La famille s’agrandit : deux petites filles viennent au monde, qui deviendront Isabel Otero, la comédienne, et Mariana Otero, la cinéaste documentariste.

Clotilde VAUTIER est décédée à l'âge de 28 ans / © D.R
Clotilde VAUTIER est décédée à l'âge de 28 ans / © D.R

 

L’ARTISTE ET LA FEMME

Dans le bouillonnement culturel et politique des années 60, la maison Otero-Vautier est ouverte aux artistes et amis. Clotilde est un élément majeur de cette ambiance.
Une période humainement riche mais matériellement difficile, ce qu’elle résume par le titre d’une de ses toiles, « De quoi faire la soupe ».
Intransigeante dans son art, elle travaille d’arrache-pied.
Le succès critique pointe son nez, et son talent explose, paysages, nus féminins d’une profonde intimité.
Une peinture somptueuse au plus près de la sincérité des corps, à laquelle s’ajoute un trait affirmé, comme le prouvent ses dessins, fusains et encres.

Mais aux modèles professionnels trop convenus, Clotilde Vautier préfère ses amies ou ses connaissances. Elle installe avec elles une relation directe et naturelle,
et en tire des instants de peinture d’une rare vérité. 

50 ans après, ses modèles racontent la peintre Clotilde Vautier
Elle était peintre, elle avait un talent fou et la reconnaissance commençait à venir. Reportage de T.Bréhier, J.M Piron, C.Rousseau, A.Grall, J.Baffert, D.Mérieux, G.Poiron

La reconnaissance semble toute proche quand la Casa Velasquez de Madrid remarque son travail.

Sans le savoir, sans le vouloir, Clotilde rejoignait ces femmes artistes du XXème siècle, qui sans se revendiquer féministes, s’étaient lancées dans ce qui était auparavant réservé aux hommes. A l’instar de Paula Modersohn-Becker ou de Frida Kahlo, elle exprimait un point de vue féminin sur la féminité,
un point de vue résolument neuf.

EN PLEIN ELAN

Malgré les difficultés matérielles, c’est le bonheur, avec en vue un avenir artistique de plus en plus ouvert. Mais un bonheur qui va se briser en 68, contré par l’annonce d’une nouvelle grossesse, non désirée. Le couple décide, dans des conditions sanitaires précaires, d’un avortement clandestin, puisqu’illégal à l’époque.
Clotilde Vautier décède d’une septicémie. Elle a 28 ans.

La peintre qui avait posé son regard de femme sur d’autres femmes succombe d’avoir voulu contrôler sa propre féminité par des moyens encore trop balbutiants.
Trahie par ce corps qu’elle avait su si magnifiquement raconter par son pinceau. Elle disparaît alors que mai 68 approche, avec sa revendication de liberté individuelle, en particulier pour ces femmes qui exigeaient la maîtrise de leur corps et de leur sexualité.

Journée de la femme portrait de Clotilde VAUTIER
Reportage de S.Breton et T.Bréhier de 2008

 

LA VIE D’UNE ŒUVRE

Pour ses proches, la vie reprend, difficilement. Les œuvres de Clotilde Vautier restent d’abord longtemps à l’écart des regards.
Mais pour ses proches, si la carrière de Clotilde a été trop tôt fauchée, ses très nombreuses œuvres doivent vivre, et être données à voir.
L’Association des Amis de Clotilde Vautier est créée, et va permettre d’organiser des expositions, rassemblant toiles ou dessins, propriétés de collectionneurs ou de la famille. 
Ces remarquables dessins qui seront d’ailleurs enfin présentés en 2009, lors d’une magnifique rétrospective à Rennes.


Afin d’évaluer la cote de sa peinture, les héritiers décident en 2010 d’une vente aux enchères à Rennes. Les toiles de Clotilde Vautier vont y côtoyer celles de Fernand Léger. Un succès d’estime, une cote qui sans atteindre des sommets, se maintient assez haut.


Un livre-catalogue connaîtra deux éditions. Le nom de Clotilde Vautier est donné à des rues, à un collège rennais, autant qu’à des centres de planning familial.

 

LE SECRET

En 2003, un film poignant évoque sa disparition, ainsi que la difficulté de vivre avec cette histoire tragique. C’est la fille cadette de Clotilde Vautier, Mariana, accompagnée de sa sœur Isabel, qui réalise cette « Histoire d’un secret ». Dans des clairs-obscurs que n’aurait pas reniés la peintre, Mariana y raconte comment a vécu sa famille, confrontée à la pesanteur d’un tel drame, d’abord impossible à confier et surtout à l’époque, à raconter à deux fillettes.

Un film au vaste succès critique, tant il raconte une histoire universelle en libérant la parole de chacun des proches de Clotilde Vautier, presque 30 ans plus tard.

Un film aussi, qui déclenchera un fort regain d’intérêt pour sa peinture.




AUJOURD’HUI

Un demi-siècle après la disparition de Clotilde, Antonio perçoit aujourd’hui la peinture de sa première épouse par la mémoire et le cœur autant que par le regard, et porte l’immense regret de cette œuvre trop tôt interrompue, quand elle avait encore tant à donner.

La famille, les proches, l’association poursuivent le rêve d’un musée consacré aux toiles et aux dessins de Clotilde, et recherchent les moyens d’une meilleure visibilité de son travail dans les musées de la région, qui pourraient s’en porter acquéreurs.

Le regard espiègle, le sourire malicieux de Clotilde Vautier, n’en seraient que plus lumineux.