Covid. "Il faut se demander ce que l'on fait, pour quel objectif et quel bénéfice ?" Des experts s'interrogent

"Il faut se demander ce que l'on fait, ce que l'on dépense pour l'infection Covid, pour quel objectif et quel bénéfice pour la population". Vincent Thibault et Matthieu Revest du CHU de Rennes souhaitent une réflexion globale face au Covid et parlent de maltraitance des équipes médicales.
Une fresque de street art ephemere en hommage aux soignants realise par Le street artiste JBC aux abords de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière
Une fresque de street art ephemere en hommage aux soignants realise par Le street artiste JBC aux abords de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière © Bruno Levesque - MaxPPP

"Nous sommes un peu maltraités", "des décisions inacceptables pour les aides-soignants et les infirmières", "syndrome du vendredi 19h30", "le travail sur le Covid n'a jamais été réalisé sur le VIH", voici quelques phrases prononcées avec calme et regret par deux professeurs de médecine du CHU de Rennes,  Matthieu Revest et Vincent Thibault, lors d'un entretien sur le bilan de l'année écoulée réalisé à l'hôpital de Rennes.

Vincent Thibault est le chef du laboratoire de virologie du CHU de Rennes, Matthieu Revest est infectiologue dans le même hôpital et membre du Haut conseil de la santé publique. Dans la lutte face au Covid, leur temps est précieux, leur engagement total.

Pour ces deux chefs de service, prendre le temps d'un long entretien marque le besoin de faire passer quelques messages. Le premier est la nécessité de se faire vacciner, afin de se protéger et de participer à l'effort pour sortir de la situation actuelle.

Mais au moment de faire le bilan des douze derniers mois de lutte contre la pandémie, les deux hommes évoquent le sentiment de maltraitance ressenti par leurs équipes, " une année très difficile, l'immense charge de la pandémie a été prise en France par l'hôpital public ". Matthieu Revest poursuit : " l'hôpital a tenu au prix d'un investissement de l'ensemble des professionnels, soignants et non-soignants, et c'est vrai que l'on se sent un peu maltraité maintenant. Et cela interroge vraiment."  
 

"Ce n'est pas l'hôpital qui nous traite mal, c'est au-dessus" 

L'infectiologue au CHU de Rennes insiste sur la fatigue des équipes et de l'hôpital public. " Il faut voir l'état d'épuisement des équipes. On a tous vu nos limites, mais je suis très inquiet sur la démotivation des personnels après la crise. Je ne dis pas cela vis-à-vis de l'hôpital de Rennes, mais d'une façon plus générale et plus haute." 


C'est inacceptable que les infirmières et aides soignants ne puissent pas prendre toutes leurs vacances l'été ou à Noël. C'est insupportable.

Matthieu Revest, infectiologue au CHU de Rennes

Le responsable des maladies infectieuses et de réanimation estime qu' "il est inacceptable que les infirmières et les aides-soignants soient obligés de faire un week-end sur deux. C'est très lourd pour la vie de famille. C'est inacceptable que les infirmières et aides soignants ne puissent pas prendre toutes leurs vacances l'été ou à Noël. C'est insupportable."

Pour le professeur de la fac de médecine de Rennes, la faute revient à l'obligation, depuis le Ségur de la Santé, de "rationaliser les plannings des personnels soignants". 

Son confrère du même hôpital, le professeur Vincent Thibault, chef du laboratoire de virologie, renchérit : " Quand je vois tout le travail effectué depuis un an sur tellement de plans, c'est décourageant de voir que les demandes des équipes ne soient pas entendues, qu'elles le paient encore aujourd'hui ".

 

L'énergie que l'on dépense pour ce virus, pour quel objectif et pour quel bénéfice pour la population ?

Vincent Thibault, virologue au CHU de Rennes

Vincent Thibault pense "qu'il faut avoir une réflexion philosophique. Il faut se demander qu'est ce que l'on fait, qu'est ce qu'on dépense pour cette infection aujourd'hui, pour quel objectif et pour quel bénéfice pour la population. Je m'inquiète de cela ".

Si le médecin s'interroge, c'est que son service doit dorénavant séquencer chaque test positif au Covid pour définir complètement de quel variant il provient. "C'est ce que l'on connaît depuis toujours, avec tous les virus c'est la même chose, le virus le plus adapté va remplacer celui qui était un peu moins adapté et ainsi de suite." 


Le travail effectué sur les différents variants n'a jamais été réalisé sur les souches VIH.

Vincent Thibault, virologue au CHU de Rennes

"Aujour'hui, je séquence le génome complet du virus alors qu'il est trois fois plus gros en terme de génome viral que le VIH, et on fait cela au quotidien. Le travail effectué sur les différents variants n'a jamais été réalisé sur les souches VIH. Le VIH a quand même été une épidémie majeure de ces dernières décennies et nous n'avons jamais mis autant d'efforts." 

La comparaison avec le virus du sida ne s'arrête pas là. Le professeur Thibault explique que "les dépenses que l'on fait, l'énergie que l'on dépense pour ce virus qui, finalement, même s'il ne faut pas dénigrer son pouvoir pathogène, sont, comparativement, beaucoup plus importantes que celles déployées pour le sida alors que l'infection au VIH est plus pathogène que le Covid-19". 

Toujours sur l'obligation du séquençage complet de chaque test positif au Covid-19, le virologue conclut : " l'épidémie redémarre. Bientôt on ne pourra plus continuer à le faire, car il y aura trop de cas. Le variant Delta est arrivé et c'est un virus qui se transmet plus car quand un virus en remplace un autre, c'est qu'il a une capacité de transmission meilleure que celui d'avant. Nous allons assister à l'émergence de ce nouveau variant et d'un autre plus tard ".

 

"Le syndrome du vendredi soir 19h30" 

L'hôpital public reçoit ses ordres de Paris, des injonctions qui bien souvent posent des difficultés dans leur mise en application, comme le souligne Matthieu Revest. " Il y a des décisions qui sont prises et dictées par la science, par la politique, par l'économie, par le ministère, par la direction des soins. Ils prennent des décisions et c'est parfois très difficile de les mettre en pratique sur le terrain. Cela nous a mis en difficulté ". 


Les injonctions de la direction générale de la Santé tombaient systématiquement le vendredi soir à 19h30, pour une mise en place le lundi matin

Matthieu Revest, infectiologue au CHU de Rennes

Matthieu Revest met à l'honneur tous les services de l'hôpital. Une équipe au sens large qui a su se soutenir. "Tout le monde a vraiment beaucoup travaillé, les administratifs, tous. Mais il y a ce que l'on appelle le "syndrome du vendredi soir". Les injonctions de la direction générale de la Santé tombaient systématiquement le vendredi soir à 19h30 pour une mise en place le lundi matin. Systématiquement, toutes les semaines. Donc tous nos week-ends, on avait des mises en place à faire, et quand je dis nous, c'est également les administratifs de l'hôpital, les services informatiques". 



L'hôpital public continuera de s'occuper de sa tâche : soigner les gens.

Matthieu Revest, infectiologue au CHU de Rennes


Un systématisme qui participe au découragement des équipes, selon Vincent Thibault, "Quand on dit, il faut cribler tous les positifs, cela tombe un vendredi pour le mettre en place le lundi. Et pour nous, c'est extrêmement compliqué. Ensuite, il faut solliciter le service informatique de l'hôpital, service qui a énormément travaillé également. C'est un service dans l'ombre alors qu'il a travaillé 7 jours sur 7."

Matthieu Revest et Vincent Thibault insistent sur le besoin de la vaccination, unique solution actuellement pour faire face à la pandémie, mais un besoin de réflexion globale, de vision complète leur semble obligatoire pour faire les bons choix.


"On ne peut pas tout éviter" 

En ouverture de discussion, Matthieu Revest lance : "Il faut que nous comprenions tous que nous sommes fragile face aux maladies infectieuses et qu'il faut l'accepter. On ne peut pas tout éviter. Le monde moderne nous expose à des maladies émergentes, la nature est plus forte que nous. Il faut l'accepter."

Faire preuve de recul, se rendre compte des conséquences de nos choix, voilà quelques points forts qui se glissent dans ce long entretien réalisé par Julien Le Bonheur, de l'Université Rennes 1.

 

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